Un mur sur une poule de Baum – Dedieu, Gulfstream éditeur, avril 2013. 18 pages, 11 €.

  • Un mur sur une poule de Baum – Dedieu, Gulfstream éditeur, avril 2013. 18 pages, 11 €.

Un chouette album poético-rigolo sur un sujet qui l’est beaucoup moins. Comment de la célèbre jolie, mignonne, petite comptine « Une poule sur un mur », on en arrive à « Un mur sur une poule » ? Une poule sur un mur, ça va, mais mille poules entre quatre murs ? On se retrouve avec des furies carnivores prêtent à dévorer un fermier, et comme le dit le titre de cette chouette collection d’albums, « ce que tu fais à la nature, la nature te le rendra » et il n’est jamais trop tôt, ni trop tard, chers parents, pour apprendre cette sagesse-là. Ce qui n’empêche pas de se régaler avec cet album et ses beaux dessins éclatants sur fond noir. Un remake écolo intelligent de vieille comptine à mettre entre toutes les mains !

©Cathy Garcia

Gilles BAUM / Auteur. À défaut de devenir maître du monde, super-héros, jardinier ou ornithologue, Gilles Baum a voulu écrire pour les enfants. Peut-être pour leur raconter toutes ces vies-là.

Autre album chez Gulfstream avec Thierry Dedieu également : J’ai adopté un crocodile

Thierry DEDIEU / Illustrateur. Thierry Dedieu est né à Narbonne en 1955. Après des études scientifiques, il se tourne vers la publicité, puis se lance en littérature de jeunesse à partir de 1994. Il est aujourd’hui rédacteur et auteur-illustrateur de livres pour enfants.

Isabelle Damotte, « Frère », images d’Estelle Aguelon, Cheyne éditeur, Le Chambon sur Lignon, 46 pages, 14€.

Damotte Isabelle

 

  • Isabelle Damotte, « Frère », images d’Estelle Aguelon, Cheyne éditeur, Le Chambon sur Lignon, 46 pages, 14€.

Isabelle Damotte trouve le juste mouvement tremblé du souffle pour faire remonter la mémoire de bronze de l’enfance dans son corps-atelier. Ce que la vulve des mots ouvrait avant l’attente de la flèche nuptiale permet ici de ré-enchanter le monde. Si bien que sur le voilier d’Errol Flynn la poétesse pourrait être Genia, la sœur de Bocca dans sa glace. Mais ici ce n’est pas d’elle qui s’agit. Isabelle Damotte garde les pieds sur terre. Par de Barnum juste le petit cirque de l’enfance, ses jeux, ses étoiles insistantes. L’auteur réunit encore les pièces détachées d’elle-même et de ses proches. Elle ose confondre les sens et la lumière, le blanc et le noir, secouer les négatifs du temps passé pour les colorer de manière plus simple que les techniques de Nathalie Kalmus la coloriste d’Hollywood.

Sa langue lisse, glisse sur le passé. Le frère est là. Elle aussi. Elle écrit avec l’idée de ce frère au-dessus d’elle. Quelque chose doit être prise au piège, capturée. Sans quoi la pratique de la poésie n’est qu’un exercice d’intelligence. Elle rate donc son but n’étant qu’espace mental. Il ne faut chercher à savoir (où l’on va) mais pour connaître te temps dont les époques s’écrivent souvent les yeux bandés. D’autant qu’ici deux langages se croisent : celui de la poétesse et celui de la dessinatrice. Si bien qu’intérieur et extérieur deviennent un lieu unique. C’est un passage dont le temps reste le gardien et le prisonnier. La poétesse en reçoit la joie sans cause et la détresse sans raison. Il y a là une lumière-nuit intense, active. Ce n’est plus l’opacité qui est signe du réel mais c’est qu’on puisse la traverser pour oser parler le et au frère. La transposition des intempéries de l’enfance devient donc une merveille que la poésie – et les superbes dessins qui l’accompagnent – réalise.

©Jean-Paul Gavard-Perret

La femme en vol, Ile Eniger – Collection main de femme, éditions Parole 2012. 250 pages, 12 €

 

 

  • La femme en vol, Ile Eniger – Collection main de femme, éditions Parole 2012. 250 pages, 12 €

 

La femme en vol, c’est l’histoire d’une femme et son intimité amoureuse, familiale, racontée à la troisième personne du singulier. Une histoire qui se révèle par petites touches, comme une peinture. Et justement, cette femme, c’est Fane et Fane aime Jean, Jean qui aime Fane. Mais voilà, Jean aime aussi la solitude et la peinture, et Fane va peu à peu apprendre le prix de cet amour qui est à la hauteur de ses exigences. Aimer Jean, c’est l’accepter tout entier, parce-que la solitude et la peinture l’emporteront sur son amour de femme, exigeant, exclusif, immense. Ce que Jean et Fane partagent et ne cesseront de partager, le ciment ou plutôt les ailes de leur amour, c’est une soif éperdue d’authenticité et de liberté.

 

« Bien sûr qu’elle avait eu envie de baisser les bras, de rentrer dans ces rangs bien droits, bien rassurants, bien sagement préparés pour toi dès que tu montre ta tête. Bien sûr que la facilité avait été tentante, la banalité attestée est tellement plus confortable que le contre-courant ! On t’aime quand tu commences à ressembler à tout le monde ! Tu oublies qui tu es, pour quoi tu es, et ceux qui pensent à ta place se font un plaisir d’organiser tes limites. On te coule dans le moule sans qu’un poil ne dépasse, tu es reconnu ! »

 

Fane, sa liberté, elle la trouvera dans l’écriture, mais elle est femme et donc capable d’aimer plusieurs choses en même temps, se donner à toutes avec la même force, le même bonheur. Les hommes ne savent pas aimer comme les femmes. Ils aiment autrement, certains ne savent pas du tout aimer, mais Jean lui, il aime Fane et de cet amour est née une Belle Cerise, qui grandira en même temps que ses parents dans un mas retapé de l’arrière-pays niçois. Ce nid d’amour que Fane quittera un jour parce qu’elle doit le faire, parce qu’elle est une femme en vol.

 

Ce livre est bon comme un pain qui sort du four, beau comme un jardin sauvage, doux comme la fourrure d’un chat et puissant comme le mistral. C’est un roman d’amour qui va au-delà de l’amour, dans ce qui le sublime et le transcende. Ainsi l’amour ne peut mourir, seuls les masques et les oripeaux brûlent, mais quelque chose demeure, le noyau même de l’amour, qui est fait de poésie pure, mystique parfois, une quête éperdue de beauté, d’intensité. Fane n’est pas une femme de compromis, elle s’affirme dans ce qu’elle est, ce qu’elle pense, envers et contre toute attente sociale, elle est libre et seul un amour comme celui de Jean peut la rendre plus libre encore.

 

« – Tu comprends, à choisir un code je n’en vois qu’un : l’amour. Je me fiche que cela paraisse désuet, ou décrété impossible par une tonne de crétins. Il y a une perfection quelque part, je la cherche. Je ne vis pas à contre-courant j’essaie d’aller dans mon courant. »

 

Ce qui peut sembler aux yeux d’autrui comme une dépendance, l’impossibilité de tourner une page, est en fait une plongée dans la source même de l’amour. Un amour inconditionnel où le don devient une immense richesse, et que peut-on donner de plus grand que l’acceptation de la liberté de l’autre. C’est véritablement l’envol au–dessus des contingences, celle qui nous sont imposées par les règles sociales, mais aussi par nous-mêmes. La femme en vol est un bonbon qui fond sous la langue, un bonbon à la menthe poivrée, rafraichissant, vivifiant. On se régale à le lire, il contient tout un tas de trésors. La simplicité y devient un art de vivre et on touche à l’absolu, quelque chose qui ne se dit pas, mais qui s’éprouve, qui met tous les sens en éveil. C’est de la haute-voltige et heureux soient celles et ceux qui en saisiront toute la profondeur.

 

 

 

Ile Eniger est née en 1947. Poète et romancière, elle vit dans un petit village de l’arrière-pays niçois. Son œuvre, importante, répond à l’urgence d’écrire, impérative et vitale comme celle de la respiration. Une ile à aborder : http://insula.over-blog.net


Bibliographie :

 

Regards vers ailleurs (épuisé) Éditions Alternatives et Culture

Empreintes (épuisé) Éditions Corporandy

Éditions Cosmophonies

La parole gelée

Les terres rouges

Une pile de livres sous un réverbère

Du feu dans les herbes

Celle qui passe

 

Éditions Chemins de Plume

Du côté de l’envers (Illustrations Émile Bellet)
Il n’y aura pas d’hiver sans tango, mon amour

Le bleu des ronces

Bleu miel

Terres de vendanges

Et ce fut le jardin – (Photos Dominique Cuneo)

Poivre bleu

Un violon sur la mer

Boomerang

Le raisin des ours (à paraître juin 2013 aux Éditions Chemins de Plume)

 

Éditions Collodion

L’Inconfiance – (Dessin Claire Cuenot)

Un coquelicot dans le poulailler

 

Éditions Le Libre Feuille

Le désir ou l’italique du jour – (Encres Michel Boucaut)

Une ortie blanche – (Gravures Michel Boucaut) – Prix du Livre d’Artiste Salon d’Automne Paris 2012

D’une île, l’autre – (Correspondances avec le chanteur auteur-compositeur Dominique Ottavi)Éditions Amapola

En préparation : Recueil de textes poétiques à 2 voix avec l’écrivain québécois Jean-Marc La Frenière – Parution au Canada en 2014

©Cathy Garcia

Jérôme Garcin – Bleus Horizons- roman – nrf – Gallimard ; (213 pages – 16,90€)

  • Jérôme Garcin – Bleus Horizons- roman – nrf – Gallimard ; (213 pages – 16,90€)

« Travailler à faire connaître l’œuvre inaccomplie de Jean de La Ville de Mirmont », ami de Mauriac, c’est ce à quoi s’employa Louis Gémon, son compagnon d’armes, sous la plume de Jérome Garcin. Récit qui court de 1914 à 1952.

Dans son roman Bleus horizons, l’auteur ressuscite le poète, Jean, trop tôt fauché et souligne le pouvoir poétique des mots, des livres. La poésie ne serait-elle pas, comme l’affirme Sylvain Tesson, un moyen de faire « oublier le réel », de le masquer «  lorsqu’il est pénible », d’occulter des scènes insoutenables ?

La phrase en exergue prend tout son sens quand on réalise que « ce grand voyage » n’était autre que le départ pour le front, pétri d’incertitudes mais aussi d’espoirs.

Le roman s’ouvre sur la détresse d’une mère, fracassée par la mort de son fils Jean, et désireuse de rencontrer son « frère de cœur ». Les confidences qu’il livre sur les derniers moments de son fils sont poignantes. Ayant été témoin de sa mort, « sur le front de Verneuil », Louis sera traumatisé à vie par cette disparition si injuste.

Le voilà hanté à jamais par la vision de Jean pétrifié comme « un gisant debout ».

Le narrateur revient sur sa rencontre avec Jean au moment de leur mobilisation. Il brosse un portrait dithyrambique de son « jumeau de guerre », avec qui il partageait l’amour de la littérature. Il était admiratif de sa bravoure, de « son courage incroyable », de sa vitalité de son humour. Le dos de Louis ne lui servait-il pas d’écritoire ? Il met en exergue cette fraternité qui les rendait plus fort, qui soudait leur intimité. Ne rêvaient-ils pas d’air iodé pour tromper « l’affreux remugle de la charogne » ? Ne rêvaient-ils pas d’azur pur, d’une « ligne d’horizon » bleu atlantique « derrière les barbelés » ? Louis, son confident testamentaire, retrace son parcours, commente ses écrits et se voit offrir en guise de talisman la chevalière de Jean.

En parallèle se tisse la personnalité du narrateur, Louis. Les passages en italiques nous plongent dans ses pensées. On perçoit les changements dus au syndrome post-traumatique. L’obusite lui fit perdre à jamais « le goût des mélodies raffinées ». Louis est taraudé par la culpabilité, habité de façon obsessionnelle par le disparu. Il force notre admiration par son opiniâtreté et ses démarches auprès de l’éditeur Grasset afin de sortir de l’oubli les écrits de ce « frère spirituel » qui avait même inspiré Fauré et fédéré toute une génération née en 1880. Sa bien-aimée, Constance, n’aura pas supporté ce rival mort et dans une lettre bouleversante lui signifie sa décision. Au moment de dresser un bilan de sa vie, Louis prend conscience de son fiasco, voit en son histoire « un terrain vague ». Blasé, dépressif, ayant perdu foi dans le futur, il nourrit des tendances suicidaires. N’est-il pas devenu « un oiseau de l’amer aux ailes brisées » ? Sa destinée est tout aussi pathétique que celle de son «double idéal ».

En toile de fond deux tableaux défilent, celui de la réalité vécue au Chemin des Dames en novembre 1914 par les deux protagonistes, renvoyant au lecteur « la saleté de guerre », l’« abomination des tranchées », l’indicible, avec toute son horreur, son carnage. Véritable boucherie qui fait penser à La guerre d’Otto Dix où la mort et la cruauté règnent en maître. Le second est celui que Jean « romantique empêché » convoque pour se donner l’illusion d’être ailleurs, dans le port de Bordeaux, prêt à appareiller pour le grand large, se rêvant « gabarre ou chaland » ou à bord d’un « vaisseau qui danse » sur cette mer infinie, « attentif à la brise ».

Louis nous fait percevoir ses aspirations dans ces vers extraits de L’Horizonchimérique: « Je ne veux que la mer, je ne veux que le vent

Pour me bercer, comme un enfant, au creux des lames ».

En filigrane, le narrateur évoque le lien fusionnel « excessif », véritable « dévotion », « attachement viscéral » entre Jean et sa mère, « son plus grand amour ». Une passion qui se perpétue au travers de ces « roses blanches» qui fleurissent sa tombe.

Bleus horizons permet à Jérôme Garcin d’offrir par ce « travail de fourmi » un tombeau de papier à cet être exceptionnel , ce héros dont le destin tragique fait penser à Radiguet. Il signe un exercice d’admiration qui éveille notre curiosité et nous invite à lire Jean de La Ville de Mirmont. Les fragments distillés de la poésie de celui qui aurait pu être « notre Rimbaud » irradie le roman de sa « lumière éclatante ».

Jérôme Garcin décline également un hymne à l’amitié « dont la brièveté n’eut d’égal que l’intensité », ce qui rend touchant ce devoir de mémoire.

Espérons que le vœu de Louis, double de l’auteur, soit exaucé: voir le nom du poète attribué à une des « rues serpentines » de Bordeaux ou inscrit sur une plaque.

©Nadine Doyen