Belle famille, Arthur Dreyfus (Gallimard, 240 pages, 17,90€). Si les écrivains sont connus pour être « chapardeurs, braconniers d’histoires », l’imagination fertile d’Arthur Dreyfus a su modeler à sa façon le fait divers qui l’inspira : « comme le caramel mou confectionné par les tabliers blancs sur les marchés de Bretagne ». Démarche que l’auteur développe dans le préambule, étayée par l’exergue de Sacha Guitry.
Arthur Dreyfus nous relate le destin tragique de Madec, depuis sa naissance jusqu’à sa dernière demeure qu’une main mystérieuse lui choisit. Seul le lecteur, témoin oculaire connaît la vérité.
Mais qui est Madec, cet enfant de sept ans, inséparable de son caméléon ? L’un des enfants du couple, Macand, originaire de Granville. La mère, Laurence, travaillant en milieu hospitalier, a cédé au diktat de l’orthorexie, est hostile aux portables, allergique au cadeau « détestable » de son frère .Elle jugera tout aussi dangereux le livre de kappas offert par leurs amis, lors de leur séjour en Toscane. Ne sont-ils pas source de cauchemars et la cause de la nuit agitée de Madec ?
L’auteur retrace le passé de Laurence et Stéphane : leur rencontre, leur flamme, les naissances.
Madec surprend par sa différence (attiré par les hommes, aimant le contact des peaux), souvent en marge des autres, comme dans les coulisses d’un théâtre. Ne serait-il pas le vilain petit canard de Cyrulnik ? Aurait-il été victime d’un mauvais œil, d’une malédiction propagée par le scorpion du porte-clefs (destiné à le protéger) ?
L’auteur entrecroise les scènes dramatiques et burlesques (chargement du coffre, besoin impérieux de trouver des concombres, la montagne de dons trouvés au retour).
Le premier rebondissement est causé par le décès de Francine Frêle. Sa tombe devient « une curiosité locale », au point d’y organiser un défilé de mode ! Situation incongrue que l’alerte du plan Vigipirate alors que Madec dormait en compagnie des vaches. Fausse frayeur pour les parents.
Le paroxysme est atteint à la disparition de Madec. L’angoisse est décuplée avec la nuit.
Voici Ron Murdoch (l’anglais qui sauva in extrémis Madec de la noyade, suite à la bêtise de ses frères) soupçonné à cause de son passé interlope exhumé.
Madec, épris de liberté, aurait-il fugué ? Est-il entre les mains d’un pédophile ou d’un meurtrier ?
Le temps presse. Une atmosphère anxiogène, étouffante, à la Hitchcock, s’installe, la psychose se propage.
Le rythme s’accélère avec l’irruption de Tony, l’oncle de Madec, déterminé à remuer ciel et terre, n’hésitant pas à solliciter des sommités. L’audition papale qu’il obtient tourne au grotesque, au vaudeville. Jamais à court d’idées, Tony convoque la presse internationale, le cocktail de clôture tourne au pugilat. L’emballement médiatique n’est pas sans rappeler de tristes affaires.
L’enquête judiciaire et la ferveur médiatique génèrent à leur tour des épisodes hilarants. Les soupçons se reportent d’un individu à un autre, pour au final accuser la mère.
Paolo Andreotti qui dirige les investigations sera-t-il à la hauteur ? N’a-t-il pas décelé « le poids lourd de la faute » ? Les traces de sang dans le coffre devraient confondre le coupable.
L’énigme sera-t-elle résolue ? Le récit rebondit quand Paolo retrouve une amie d’enfance dans un cimetière. Venezia va faire basculer sa vie. Voici « le branleur » attiré par la comédie.
Le coup de théâtre final vient de l’annonce de Magnus. Ses révélations sont-elles fiables ?
Quant à l’ultime aveu de la mère, à l’adresse du lecteur, on serait enclin à la croire.
Pour adoucir la lecture et réconcilier le lecteur avec les hommes, Arthur Dreyfus nous gratifie de pauses poétiques et lénifiantes : « L’air avait un goût de caramel », au cœur de la nature qui « ne trahissait personne ». Laurence a eu aussi « envie de nature » pour dompter l’innommable douleur, choisissant cette falaise « dorée » au pied de laquelle « le bloc de mousse iodée se brisait ».
La compagnie d’un animal s’avère aussi une source de réconfort, de tendresse pour les solitaires. Pour Madec, les vaches, son caméléon compensaient la carence affective. Madec capable d’apprivoiser un molosse. Pour Ron, c’est un chat bleu qui lui témoigne de l’affection.
Quel sera le devenir de ce couple, vu que le désamour semblait s’être infiltré ? Va-t-il exploser ? En sortira-t-il plus soudé après une telle épreuve ? Leurs différends seront-ils aplanis ? Comment parler de l’absence de Madec à ses frères, à leur retour ?
Dans Belle famille, Arthur Dreyfus entremêle des réflexions philosophiques. On reconnaît celui qui a commis Le livre qui rend heureux : « Fallait-il forcer le bonheur ? ». Il décline une kyrielle d’interrogations sur la vie, la famille, la foi, l’amour et la mort. Il brasse de multiples thématiques.
Il explore l’amour maternel, la culpabilité indirecte des parents et laisse le lecteur juger de l’indicible douleur réelle ou feinte de la mère. Il souligne l’irresponsabilité des parents, à laisser des enfants seuls. Il pointe l’impact néfaste de certaines lectures (pas toujours adaptées à l’âge), programmes télé et jeux vidéo. Il ausculte le couple pour qui la tendresse des débuts était évanouie. Il vilipende le rôle des médias (leur engouement fomentant les rumeurs les plus folles ou fantaisistes), le harcèlement des paparazzi et brocarde la presse tabloïd : « torchons à scandale ». Il tacle les dirigeants à la tête des médias et les journalistes qui oublient l’éthique Il dénonce les erreurs judiciaires et montre comment des innocents peuvent être broyés psychologiquement. Il joue avec la topographie, glissant en italique les pensées intérieures ou des bribes de conversations en anglais et italien.
Il dresse une galerie de personnages très variés dont il sonde les âmes. Si la mère nous apparaît antipathique, on s’attache à Madec. N’est-il pas attendrissant par sa naïveté devant le mystère du baiser ? Le portrait frôle la caricature quand le regard du pape est comparé à celui du caméléon.
Le directeur de la résidence « un jeune homosexuel » insupportait Laurence en raison de « son manque d’expérience et de la sexualité de sa diction ».
Il campe ses protagonistes dans des lieux dépeints avec minutie. Granville : « la Monaco du Nord », où se côtoient « notables et ses prolétaires » dont les enfants ne se mélangent pas.
La Toscane, cadre idyllique pour des vacances, devient le théâtre de la tragédie. De plus la publicité s’avéra mensongère : la résidence de prestige n’était qu’« un amas de bungalows industriels ».
Arthur Dreyfus, à la voix douce à la radio, révèle une plume grinçante, corrosive, à la pointe trempée dans une encre noire, quand il restitue des détails les plus horribles pour l’âme sensible.
L’auteur confirme tout le bien qu’on pensait de lui dès son premier roman : La synthèse du camphre.
Son talent repose dans sa façon de conduire l’enquête, de décrypter les émotions de la mère et de mettre en relief ses pensées et ses gestes. Il s’aventure aux frontières de la violence conjugale.
Le récit aux multiples ramifications et digressions et rebondissements en cascades n’offre pas de temps mort.
Les références littéraires (Wilde), artistiques (Magritte, Caravage) et musicales (Chopin, Bac, Trenet), sont autant d’atouts en faveur de Belle famille.
Arthur Dreyfus emprunte la voix du thriller et signe un « page turner » qui bouscule et interpelle le lecteur. Un roman ample, désespérément divertissant qui nous possède quand on le referme. Drôlerie, humour, tendresse sont au rendez-vous mais aussi suspense, tension, et effroi.
A lire d’une traite pour en apprécier encore plus le tempo.
Nadine Doyen
