Martin Melkonian

Arménienne, Martin MELKONIAN, Maurice Nadeau (120 pages ; 19,50 €). Martin Melkonian a déjà évoqué Victoria, maintes fois, dans ses journaux précédents.
Il n’avait pas caché que l’hébétude dans laquelle il avait été plongé, à sa disparition, avait entravé son écriture. Ce roman pour aller vers elle ne fut pas facile à débuter. Mais qui est Victoria, pour les non-initiés ?
Qui se cache sous ce prénom vénéré dans le clan de la famille Handjian ?
Faute d’archives, Martin Melkonian ravaude le passé, imagine, romance.
Avec délicatesse, Martin Melkonian brosse le portrait d’une femme, sur la photo, « bien en chair », aux cheveux bouclés, couleur de jais, « aux yeux noir de mûre ». L’album qu’il parcourt permet de suivre ses métamorphoses et son exil.
Il retrace, en dix-sept chapitres, l’itinéraire de sa mère « Mi mornar », « une femme parlant une autre langue », « un sabir » et ses combats, ses épreuves.
Il restitue le milieu social (un père fonctionnaire), faisant une incursion dans l’histoire et le génocide de 1915. N’a-t-elle pas entendu hurler « Arméniens, c’est rien ! Arméniens, peaux d’chiens! »
Il décrit la fuite de sa famille, leur arrivée en France, réfugiés. Puis leur installation à Paris, au décès des parents, ses heures d’apprentissage et de maîtrise de petite main qui lui permettent de travailler dans l’atelier de tailleur de son frère Georges où elle rencontre Yervant. Mariage en 1947, naturalisation, naissance en 1950 de Jiraïr (à la  santé délicate), une fratrie qui s’éloigne. « L’amour lui ouvre les portes du renoncement. » Elle contourne l’obstacle de la langue à sa façon, persuadée que « les sentiments ne se prononcent pas; n’ont pas d’accent étranger. » La séparation du fils pour les vacances lui est douloureuse et elle conjure l’absence par la correspondance.
Ce fils « si mignon » se substituera au père handicapé, qui lui a demandé de ne pas abandonner Victoria, cette femme débordante d’amour, dévouée.
Les liens vont pourtant se distendre quand le narrateur devient père, époux, décidé à mener sa vie privée sans entraves. Elle devient  un poids. Pour Victoria, il est toujours « le petit garçon » et même le « Petit-garçon-mari » depuis qu’elle est veuve.
Il confesse que son « présent aimanté par un avenir libérateur, ne s’accorde plus à son passé enchaîné ». Il justifie son besoin de vivre sa vie, « sa révolution intérieure ».
Il évoque la solitude à laquelle elle se retrouve acculée, sa déchéance physique (« amaigrie, usée, fripée »), le diagnostic du médecin, ce qui n’est pas sans générer de la compassion. Poignant pour ce fils de la voir « décélérer » quand le monde accélère. Le lecteur l’accompagne jusqu’à son dernier souffle.
Les lieux, étant des liens et notre mémoire, le narrateur déambule dans Paris, sur les traces de sa mère, fait halte au square Montholon, ému par ces « retrouvailles historiques ». De même, au cours de son pèlerinage à Istanbul, il tente de retrouver « le sésame de son enfance ». Il nous détaille cette quête, « ce voyage sentimental », ponctué par des réminiscences lumineuses, l’apparition d’« une sirène d’âme ».
Au bord de la mer de Marmara qui fut « complice du non retour », « temps et espace tricotent une joie muette. »
Martin Melkonian déploie son art de la métaphore, son écriture poétique et raffinée.
Il a brillamment utilisé une langue d’amour qui lui est propre pour ressusciter celle qui est dans son sang, « une nouvelle fois rescapée ».
Il révèle la profondeur de sa sensibilité dans ce récit qui exhale les souvenirs olfactifs de la violette, le parfum nostalgique de l’enfance.
Dans ce recueil, Martin Melkonian s’exprime tantôt à la première personne, tantôt il est Jiraïr, prenant ainsi de la distance afin de ne pas se laisser submerger.
L’auteur n’exprimerait-il pas ses remords d’avoir manifesté un certain détachement ?
Il conjugue le passé au présent, effectuant de constants allers-retours.
Si Martin Melkonian se juge « un piètre enquêteur », il aurait tort de se dénigrer et de se considérer « romancier de quatre sous ».
La mère reste une figure tutélaire qui inspire beaucoup les auteurs.
Martin Melkonian signe un vibrant hommage à la mère, comme l’ont fait Jacqueline de Romilly en hommage à Jeanne, Delphine de Vigan, Martine de Rabaudy dans Électrochocs ou bientôt Mathieu Simonet dans La Maternité.
Pour eux, les livres sont, comme les cimetières, des lieux de mémoire et de quiétude.
Le livre se referme sur une scène attendrissante. Tel un photographe, l’auteur immortalise ce moment d’infinie tendresse, cet échange de regards, ces mains qui s’agitent. « Ce beau geste tonique de l’amour accompli de façon non machinale, toujours avec soin », illustrant leur connivence, leur complicité, leur amour absolu.
Victoria, héroïne attachante, qui repose à Avranches, restera dans le cœur des lecteurs.
Un magnifique cadeau de pitié filiale que cette bouleversante confession d’une relation fusionnelle qui unit une mère à son fils. Un récit votif teinté de nostalgie.

Nadine Doyen

 

Une réflexion sur “Martin Melkonian

  1. Martin Melkonian
    Arménienne
    Editions Maurice Nadeau
    (mars 2012)

    Rencontre avec l’auteur – Lecture
    &
    Présentation par Pierre-Louis Rey
    Professeur émérite Université Paris III, Sorbonne nouvelle et directeur de la Revue d’Histoire littéraire de la France

    samedi 5 mai à 15 heures

    Halle Saint Pierre- Auditorium
    entrée libre

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