Dormir avec ceux qu’on aime, Gilles LEROY, roman, Mercure de France (17€ – 187 pages).
Le narrateur, Gilles, double de l’auteur, ouvre le volet intime de sa vie amoureuse et met en scène son dernier amour qu’il présente comme « une catastrophe concomitante et lumineuse ». Difficile de concilier vie privée et professionnelle surtout quand la notoriété plonge l’écrivain dans le tourbillon des voyages, interviews, lectures publiques, invitations dans des lycées, des instituts culturels.
C’est d’ailleurs en Roumanie, que Gilles croise la route de Marian, ce libraire et chanteur fasciné par la prose du romancier, nouvelle coqueluche du monde littéraire. Attrait réciproque. Gilles est foudroyé par une étincelle, « l’or en fusion dans son iris ». Le voilà qui s’entiche de ce garçon de 26 ans, fin, subtil « qui a su lire son roman bien mieux que d’autres » et dont il brosse un portrait dithyrambique : « doux, équanime » « en qui bout un volcan ». S’installe une relation discrète.
Gilles Leroy nous relate comment il a vécu ce coup de grisou, et remonte aux prémices de cette rencontre. Il y eut un large sourire « un croissant de soleil », son regard « ses yeux noirs intenses », un contact tactile et son souffle sur la joue, un baiser sur l’oreille, un cadeau. Le lecteur est témoin du séisme sentimental, qui trouble le narrateur : « Cette caresse insistante » n’est pas innocente. Leur complicité spontanée se tisse avec la chorégraphie de leurs mains, « manège furtif, virtuose ».
En filigrane, Gilles Leroy pointe les changements constatés dans ce pays, comme la disparition du français, d’où la barrière de la langue entre les deux protagonistes. Mais les peaux « Sa peau brûlante sur moi est une délivrance », les corps, les jouissances tiennent lieu de dialogues.
Le narrateur est victime de « la tyrannie des émotions ».Il se sent « au bord du gouffre » « prêt à basculer dans le cratère amoureux ».Trouble qui le renvoie à son premier amour russe.
On assiste à leurs retrouvailles : rares parenthèses clandestines dans la villa d’or, leur refuge où ils s’aiment éperdument, où leurs corps s’apprivoisent. Instant de félicité où ils échangent des promesses. On les accompagne dans leur communion avec la nature, s’extasiant devant ce paysage immaculé, mais aussi lors de leurs séparations, baignées de larmes. Gilles, lucide, voit bien l’impasse d’une liaison purement physique. Ne sont-ils pas d’un autre âge, d’un autre pays ?
Dans le maelström de ses pensées intérieures, il nous livre ses envies, ses regrets, ses craintes « la terreur d’une perte irréparable », ses doléances, ses rêves, ses desiderata.
Il nous fait partager leur correspondance, leurs mails, l’auteur déplorant son addiction aux « outils de torture amoureuse » « qui enchaînent les amants dépendants ».
Le lecteur suit les traces de Gilles au gré de son marathon littéraire, confronté à la rançon de la gloire. Ce métier d’écrivain génère de multiples surprises et nécessite de savoir s’adapter à toutes les situations : « harassement » d’une lectrice, enlèvement, tension à cause « d’insultes homophobes » dans des pays « où tout rassemblement homosexuel est hors la loi ». Nuisances largement compensées par le plaisir de voir un roman mis en scène (Alabama Song à Buenos Aires), Grandir au programme du bac, tout en s’étonnant de ce choix. Privilège de dormir dans « ces beaux draps » où flottent les fantômes d’écrivains illustres : Zweig, Kafka, Heine, « de voyager en première ».
Gilles Leroy explore avec fièvre cet élan incontrôlable qu’est la passion conjuguant ivresse et souffrance, les affres de la jalousie « atroce poinçon », ainsi que la morsure de l’absence. « Seul, je ne sais jouir de rien », du manque. Ne rêve-t-il pas à leurs « corps gigognes encastrés »? Pourtant ne tombe-t-il pas « dans des bras d’emprunt » sans avoir l’impression de tromper son « amant flamme » ?
Gilles Leroy soulève une série d’interrogations.
Cet amour impossible pourra-t-il surmonter l’éloignement, la différence d’âge ?
Ne pas s’attacher serait-il le ressort de nos existences ?
Le succès, l’argent sont-ils les garants du bonheur ? Et enfin, peut-on renoncer à l’amour ?
Dans son refus de souffrir, il suggère de garder intact « dans sa splendeur première » leur vécu.
Gilles Leroy sait charrier l’émotion et nous émouvoir en évoquant le sort des chiens errants, du chien jaune qui l’avait élu et surtout le déclin de Zazie, qu’il se reproche d’avoir tuée, ce qui confirme sa conviction que « Partir fait mourir ceux qu’on laisse ». L’empathie fonctionne pour les amoureux de ces fidèles compagnons.
Mais l’auteur sait aussi pratiquer l’autodérision : que faire d’une telle suite ? et l’humour quand il commente son art de voyager ‘léger’, déclinant le contenu de sa trousse. N’est-t-il pas devenu « l’ouaille modèle » dans les aéroports ? Ironie quand Marian confond : embrasse et embrase.
Humour noir quand il compte sur l’éternité pour être à nouveau réunis.
Gilles Leroy a mêlé habillement une histoire personnelle à l’histoire des pays visités. Ainsi en Roumanie celle du couple « hérésiarque » Ceaucescu, en Argentine on croise Evita Perón.
Gilles Leroy distille sa conception de l’écriture dans sa réponse à ce jeune admirateur bruxellois, intrigué par ce métier de romancier : « C’est dans le roman qu’est la vérité – et c’est dans cette vérité-là que j’ai décidé de vivre ma vie ». Marian ne devient-il pas pour le narrateur « une fiction, sa fiction préférée, sa fiction fatale » ?
Il souligne la solitude des artistes, des écrivains surfant sur la vague du succès, condamné à mener une vie de nomade, toujours en partance, loin de leurs proches, d’où des rencontres éphémères.
Pour conclure, un proverbe anglais illustre parfaitement ce roman : « Mieux vaut souffrir d’avoir aimé/ Que de souffrir de n’avoir jamais aimé ».
Ce roman devrait toucher un large lectorat puisque Gilles Leroy est convaincu que « Tout le monde a un roman d’amour, ne serait-ce qu’une fois dans sa vie. »
A chacun de raviver ses souvenirs et d’adhérer ou non à sa conclusion : « L’amour n’est pas un roman facile ».
Gilles Leroy nous offre une lecture chavirante, portée par la sensualité des corps et le désir, traversée par la musique et la poésie, déclinée sur le ton de la confidence.
Nadine Doyen
