À l’âge de septante-quatre ans, une semaine après son
anniversaire, mon père rentra de la pêche et déposa sur la
table de la cuisine deux truites enveloppées dans une feuille de
rhubarbe sauvage mais, au lieu de ranger la canne dans le
débarras comme il le faisait d’habitude, il ressortit, passa dans
le garage et suspendit son attirail sous le plafond aux crochets
prévus pour le rangement d’hiver. Or, on n’était que le 15 août
et, depuis qu’il y avait des poissons dans l’Ourthe, qui coulait à
quelques enjambées derrière la maison, il avait sans exception
pêché chaque soir jusqu’à la date de la fermeture. À ma mère,
il déclara : « C’est fini, je n’irai plus. »
Il toucha à peine à son souper, puis monta se coucher. Le
lendemain matin, il prétendit qu’il était incapable de se lever. Il
n’avait pas de fièvre, il ne se plaignait de rien en particulier,
sauf d’une grande lassitude. Il resta au lit, muet, somnolent ou
les yeux perdus dans le vague. Après quelques jours, le docteur
vint l’examiner. Il l’ausculta, lui tapota l’épaule et lui conseilla
de se reposer. Redescendu à la cuisine, il prescrivit un fortifiant
et, pour tout diagnostic, prononça : « Cela ne présente aucun
caractère de gravité. » Ce soir-là, mon père sortit un instant
du silence pour dire à ma mère : « Je me demande qui sera à
mon enterrement. » La pauvre était effondrée. Je montai voir
mon père pour le prier d’arrêter de dire des bêtises. « Ce que
tu as ne présente aucun caractère de gravité », répétai-je
fidèlement dans l’intention de lui faire la leçon.
Mon père n’avait pas une longue pratique du français. C’était
une langue dont il avait acquis la conversation courante sur le
tard et devant laquelle il restait plein de curiosité. Les
expressions inhabituelles, les tournures rares le fascinaient. Il
les recueillait comme un collectionneur constitue une collection.
Dès qu’il en tenait une nouvelle, il s’ingéniait à la faire entrer de
gré ou de force dans la conversation où elle détrônait la
trouvaille précédente. L’énergie du désespoir, la cote d’amour,
le barreau de chaise, les affaires cessantes, le gain de cause, la
mode de Bretagne et une multitude d’autres locutions que j’ai
oubliées s’étaient ainsi succédé dans sa bouche. Lorsque le
caractère de gravité retentit à ses oreilles, pour la première fois
depuis des jours, il sourit. D’un air pensif et ravi, il
reprit plusieurs fois : « Aucun caractère de gravité… » Tout à
coup, il semblait même apaisé, comme si cet emploi de
« caractère » dont il possédait l’usage ordinaire, m’ayant assez
reproché d’en avoir un exécrable, lui révélait enfin la nature
profonde du mal mystérieux dont il était accablé.
Il demeura encore alité deux semaines, toujours plus faible
malgré le fortifiant, mais assurant sereinement à ses amis qui
le visitaient que sa situation n’avait aucun caractère de gravité.
Le matin de sa mort, il le répéta à ma mère puis, m’attirant
près de ses lèvres, il me fit ses ultimes recommandations.
Il repose maintenant au cimetière du Romain, au bord de la
rivière qu’il aimait tant. Sur sa tombe, conformément à ses
dernières volontés, j’ai fait graver : « La mort ne présente
aucun caractère de gravité. »
Texte lu par l’auteur lors de la soirée du 16 décembre
2011 à Virton, consacrée à la revue Traversées


Super-sympa de pouvoir lire à tête reposée un texte qui fut proposé en lecture lors de la fête de Traversées le 16 décembre !
J’aimeJ’aime