Delphine de Vigan

Rien ne s’oppose à la nuit, Delphine de VIGAN, Jean-Claude Lattès ; 437p. ; 19 € ; 2011.

Par ce récit familial qui gravite autour de Lucile, sa mère, Delphine de Vigan tente de mettre à distance cette succession d’années noires jusqu’au 25 janvier 2008, « annus horribilis » pour elle. La mort d’une mère n’est-elle pas, comme le scande le poète Wystan H.Auden « un monde qui s’effondre » ? Mais à la question : Pourquoi écrivez-vous ? la narratrice répond inéluctablement :« à cause du 31 janvier 1980 », date chevillée au corps, moment du « basculement irréversible ».

Dès la première page le lecteur est fracassé par l’annonce brutale et le cri de détresse, de désespoir de la narratrice. Le noir Soulages drape la défunte qui git inerte sur son lit. Delphine de Vigan nous retrace l’enfance de Lucile, née d’une fratrie nombreuse, la préférée du père. Lucile, enfant pétrie de générosité, à l’air triste, surnommée « blue-blue », « un rempart de silence »,tenaillé par la peur. Elle brosse, dans la première partie, une magnifique galerie de portraits très détaillés, ceux des parents (Liane : la formidable conteuse, « lutin infatigable » dont les frasques apportent une touche de légèreté ; Georges : père intransigeant), et des neuf enfants. Les réunions familiales joyeuses, ou les vacances de la smala à la mer (ambiance : sea, sex, sun) ou à la campagne, leurs jeux sont hélas entachés par les deuils, comme si la famille était frappée de malédiction. Puis défilent l’adolescence de Lucile, son refus de jouer « ce simulacre de douceur », ses envies de fuguer, cette lassitude d’être admirée, photographiée. Lucile : une beauté stupéfiante, héritée de Liane, qui capte la lumière et « pétille d’intelligence », mais cause de son malheur : « ça m’a coûté cher », confiera-t-elle. Comment ne pas être aimanté par ce visage de la couverture qui sourit « d’une obscure douceur » au lecteur ? Sa vie d’adulte est détaillée : son mariage, la naissance de ses deux filles, sa séparation, ses relations amoureuses chaotiques, ses différents emplois, sa plongée dans la drogue, ses tentatives pour s’en sortir, les multiples déménagements et ses internements suite à ses délires, ses premiers troubles de bipolarité détectés, ses rechutes, ses accidents, la maladie, l’opération et son combat abandonné. Le lecteur est confronté à une succession de drames, de surprises renversantes (la lettre de Lucile laissant entrevoir son mal-être et la révélation choc supposée être « un des facteurs déclenchant de sa maladie ») dans ce champ de ruines, traversé par « l’alcool, la folie, les suicides ». Les secrets familiaux sont dévoilés (le tabou autour du décès de Jean-Marc, l’enfant adopté ; Tom, le frère handicapé). Parmi ces non-dits, l’attitude du grand-père Georges qui causa un profond traumatisme chez Lucile. L’auteur se dédouble en narratrice et en fille (passant du elle à je) pour décrypter les failles qui ont conduit sa mère « femme blessée, meurtrie murée dans sa solitude » au désastre, à sa déchéance. Elle traque les indices qui pourraient expliquer l’acte final. N’est-ce-pas l’addition de tous les coups durs qui a ébranlé son équilibre psychique ? Quant à la narratrice et sa sœur, on devine leur scolarité perturbée, d’être ballottée du foyer paternel à celui de leur mère, d’une tante, leur désarroi de voir leur mère corsetée « dans une camisole chimique », d’appartenir à une famille ravagée de douleur ? Bien qu’ayant souffert de carence affective, ayant vécu des relations conflictuelles, Delphine de Vigan a su déployer les ailes de la tendresse pour protéger Lucile et l’évoque avec nostalgie : « Sa voix lui manque ». Elle convoque les moments de grâce de Lucile, « grand-mère ultra protectrice », exerçant « la même attraction, fascination » sur son entourage, ses goûts dont celui pour l’écriture « plus obscure » dont elle loue « les fulgurances poétiques ». Dans la troisième partie elle met aussi en exergue « sa remontée vers la lumière, sa renaissance », sa réussite professionnelle, « sa plus grande victoire » : l’obtention de son diplôme d’assistance sociale, à 50 ans. Pour Delphine de Vigan « cette Mère Courage » a l’étoffe d’une héroïne de roman.

La narratrice a recueilli les confessions de sa famille, après avoir gagné leur confiance. Elle thésaurisa le maximum d’archives, regroupa les photos, consulta son journal, écouta des enregistrements, visionna le DVD de l’émission de télé et laissa s’écouler deux ans avant d’entreprendre la rédaction de « ce chantier ». Elle se remémore  ses périodes de doutes, en proie à une pléthore d’interrogations (Ai-je le droit d’écrire… ?), se référant à l’expérience de Lionel Duroy qui se mit sa famille à dos. Elle s’est heurtée aux réticences de sa tante, Violette. N’est-elle pas « une sadique, un vampire avide de détails... » ? Hésitations, encore, car la disparition d’une mère est un sujet récurrent, maintes fois traité. Elle ponctue le récit par ces pauses où elle nous livre ses états d’âme. Elle ne cache pas que remuer ce passé lui causa cauchemars, nuits agitées, généra l’inquiétude de « l’homme qu’elle aime », fatigue, découragement, crainte de décevoir. Allait-elle supporter la charge émotionnelle d’écrire « ça, un vrai gâchis» ? De plus, elle fut amenée à combler le déficit de détails, car l’écriture ne lui a pas fourni « ces ultrasons indéchiffrables » qu’elle comptait percevoir. On peut subodorer que Delphine de Vigan  a souvent dû avoir envie de murmurer à son entourage la phrase de Henri Calet « Ne me secouez pas, je suis plein de larmes ».Cette absence de foyer stable, sécurisant, pour elle et sa sœur Manon, se reflète dans un de ses livres précédents : Jours sans faim où elle relate son anorexie, façon pour elle « d’anesthésier la douleur ».

Si la narratrice reconnaît avoir été rebelle à l’adolescence, elle se découvre une âme d’infirmière pour assister Lucile, secondée par sa sœur Manon, lorsque celle-ci doit lutter contre la maladie.

D’où son incompréhension doublée de ce sentiment de culpabilité (n’aurait-elle pas été présente au bon moment ?) quand le mot fin tomba.

La narratrice ne nous épargne pas notre deuxième gifle. La scène finale, reprenant la dramatique découverte annoncée au début, revêt une intensité insoutenable avec l’ajout de la lettre posthume. Delphine de Vigan signe un roman autobiographique bouleversant, contenant toute sa souffrance ses douleurs, mais aussi son admiration pour le courage de cette mère aimante devenue inaccessible.

Elle mêle ses souvenirs et ceux de sa famille afin de cerner au plus juste cette femme si lumineuse que les vicissitudes de la vie ont éclipsée trop vite. Elle confie avoir écrit ce livre « empreint d’amour » non pas pour y trouver un refuge ou des vertus thérapeutiques, mais pour  mieux la comprendre. « L’écriture, confie-t-elle, ne peut rien. Tout au plus permet-elle de poser les questions et d’interroger la mémoire ». Et de s’interroger sur notre connaissance de l’autre ? Ne reste-t-il pas une part de mystère ? En filigrane, elle soulève la question des facteurs génétiques responsables. Y aurait-il à chercher du côté de « la psycho-généalogie ou des phénomènes de répétition transmis d’une génération à une autre » ? Elle  offre à Lucile un « cercueil de papier » si touchant que le lecteur sensible risque de finir essoré. Je glisserai volontiers ici la réflexion de Charles Dantzig « Tout vivant est un cercueil. Il transporte avec lui le souvenir des morts qu’il a connus ». Hommage double, à la mère qu’elle tente d’approcher et à Alain Bashung que l’auteur choisit en fond sonore. Un résultat incommensurable que « cet élan, de la narratrice vers Lucile », couronné par le prix du Roman Fnac. Si Delphine de Vigan  engrange les critiques élogieuses, elle n’oublie pas de les partager avec ceux qui l’ont soutenue, en particulier sa sœur Manon, leur témoignant sa gratitude en fin de roman. Avec pour viatique, le titre du journal de Claire Fourier « Je ne compte que les heures heureuses », elle pourra avancer plus apaisée. N’a-t-elle pas réussi à « perpétuer ce mythe, dont elle est le produit » pour ses propres enfants, en droit de savoir ? La voici « délivrée », convaincue que cette mère les aimait « de tout cœur », mais c’est au tour du lecteur d’être habité, à jamais, par cet ouvrage qui suscite empathie et admiration à l’encontre de Delphine de Vigan.

Ne lui fallait-il pas posséder une force de caractère exceptionnelle, une pugnacité inépuisable pour faire face à toutes les épreuves que l’auteur dut traverser, pour surmonter ces séismes émotionnels, dont cette perte indicible ? Un roman dense et puissant qui laissera une empreinte indélébile.

Nadine Doyen