Tuer le père, Amélie NOTHOMB, roman ; Albin Michel ; 151p. ; 16€.
Amélie Nothomb débute son roman à Paris , à l’occasion du dixième anniversaire du club l’Illégal.
Pourquoi la narratrice s’est-elle immiscée dans cet univers inhabituel, rendez-vous des magiciens les plus prodigieux ? Savait-elle qu’elle y puiserait la trame de ce roman ?
C’est déguisée en son propre personnage, chapeautée, une coupe de champagne (son péché mignon) pour se donner une contenance qu’elle avisa deux individus singuliers. Renseignements pris, intriguée, elle s’intéressa au passé de ces deux américains. Quel pouvait-être le lien entre eux ?
« C’est une longue histoire », nous prévient-on. La narratrice nous déroule le parcours atypique de Joe Whip, depuis son conflit avec sa mère. Dès 14 ans, il est livré à lui-même, s’établit à Reno et devient « la mascotte des bars ». Doté de facultés d’assimilation stupéfiantes, il développe sa passion pour la magie, se perfectionne en autodidacte, visionnant des cassettes. Repéré pour ses dons, il est aiguillé vers Norman Terence, reconnu comme le plus talentueux magicien. Celui, très vite, sidéré par la virtuosité de son élève, accepte son rôle de Pygmalion. La narratrice ausculte les relations entre ce couple « deux êtres superbes, à l’allure hiératique, des totems » et l’enfant recueilli. Norman le considère comme son fils. Mais que peut-on ressentir quand le fils prodige à qui on s’est dévoué, engrange les succès, les ovations et vous cause d’amères déceptions ? Amélie Nothomb s’attache à souligner la fascination que Christina exerce sur ce jeune adolescent pour qui elle reste un mystère, « ébloui par sa beauté ». Celui-ci s’arme de patience, étant tombé amoureux de cette « femme interdite », la couvre de fleurs, heureux de savoir que « Christina lui avait gardé sa virginité florale », fait vœu d’abstinence en attendant d’avoir dix-huit ans pour assister à son spectacle et la séduire. Il idéalise son amour « d’un seul tenant, se préparant pour les grandes choses, des extases supérieures », Désir obsessionnel « de posséder Christina ». Parviendra-t-il à ses fins ? Goûtera-t-il au territoire de la volupté ? Il découvre déjà les affres de la jalousie devant les retrouvailles grandioses du couple. Laissons le suspense au lecteur.
Le 28 août 1998 marquera un tournant dans la vie de Joe. La cité nomade, Burning Man, à quelques heures de route, « bientôt un mirage pour Joe ». Si Charleville est réputé pour son festival de marionnettes, Chalons en Champagne pour ses spectacles déambulatoires de pyrotechnies, qui connaît celui de Burning Man, se déroulant dans le désert de Black Rock au Nevada ? Grâce à Amélie Nothomb, voici une lacune de comblée. La narratrice nous faisant remarquer l’incontournable suprématie de l’anglais pour le mot fire dancer comparé au français danseur de feu, et de conclure que les deux mots « jetés l’un contre l’autre, aussitôt crépitent ensemble ».
Dans ce roman, Amélie Nothomb fait l’apologie de la créativité, de l’adresse, des prouesses physiques des performers capables de rivaliser d’ingéniosité, de se dépasser, prenant parfois des risques, sublimant leur grâce, leur souplesse. Elle exalte la sensualité des corps, la beauté des gestes (Christina libérant sa chevelure), des chorégraphies et le choc esthétique généré. Elle baigne le lecteur dans cette ambiance à la Woodstock (nudité des corps, ateliers de sexe tantrique, de body art (thème cher à l’auteur), « polyphonie constante ».Elle décrit le site « gigantesque cratère de poussière blanche entouré de montagnes décharnées », la vie de cet immense campement avec moult détails et nous restitue ce bouillonnement, cette ivresse de communion. Une note poétique s’infiltre avec le halo de lune. Spectateurs pétrifiés de peur, accoutrés étrangement : « tutus roses, queues-de-pie jaune à rayures violettes, bottes de fourrure orange », consommant « des substances illicites » sous le manteau. Le public, en transe, décolle, se retrouve souvent dans des états seconds, des « bad trips » peu recommandables. Des artistes au sommet de leur art, comme Christina « cette ménade pour qui il y a de la volupté à prester devant les connaisseurs » et qui remplit d’extase ses admirateurs. Un monde interlope, que Joe a l’intelligence d’éviter. Mais ne sera-t-il pas tiraillé plus tard par l’appât de l’argent pour rêver de devenir croupier à Las Vegas ? N’avait-il pas appris la triche dans ce but ? Le mystère nimbe l’inconnu belge que Joe croisa et lui causa des déboires.
Les rebondissements pimentent le récit, les relations de deux hommes se dégradent. Joe a-t-il vraiment voulu « tuer le père » ? Est-il aussi ingrat que Norman l’affirme ? Pourquoi Norman a-t-il décidé de le filer, de lui « gâcher sa vie », ce qui justifie sa présence à l’Illégal ? Serait-il devenu fou comme ce fils Joe, aliéné ?
Comme les experts qui déclinent le feu « cet élément sacré » sous de multiples formes, le sculptant, le façonnant, Amélie Nothomb jongle avec les braises, irradie son roman de « mots incandescents », et nous familiarise avec le vocabulaire spécifique.
Elle réussit à nous surprendre et nous émerveiller en nous embarquant à ce festival, nous plongeant dans un monde insolite, féerique, à la Tim Burton, qui a souvent irrigué notre enfance. Elle nous offre une parenthèse enchanteresse, hallucinante, rayonnante de bolas lumineuses, phosphorescentes, suscitant la rêverie, nous laissant des brûlures dans le cœur et des étoiles dans les yeux.
Amélie Nothomb nous offre un voyage dépaysant.
Nadine Doyen
