Mathieu Simonet – Les carnets blancs– Seuil– (173 pages) La vie à deux implique des compromis. Baptiste , à la veille d’emménager avec le narrateur soulève l’épineuse du devenir des archives volumineuses de Mathieu. Envisage-t-il de garder ses journaux intimes ?de les relire?de s’en défaire?Mais qu’y a-t-il consigné?
Sa vie d’adolescent en quête d’identité, sa nette attirance pour les garçons, sa difficulté à assumer les remarques quant à « ses airs de PD »,à déclarer son amour à Thibaud, ses premières expériences sexuelles , l’ambiguïté des relations à trois « les corps qui se plient dans un étrange ballet, l’extase », ses souvenirs d’enfance, ses études, ses phobies, ses rêves, ses lectures( Sagan, Radiguet, Wilde, Proust) , ses références cinématographiques.
De sa famille « un champ de ruines » , on découvre des parents séparés, des secrets familiaux , des relations sororales chaotiques. Mais aussi l’angoisse d’être atteint par la maladie du père et l’éprouvant accompagnement de la mère dans son combat contre le crabe. Être confronté à cette double épreuve, si jeune, nécessitait une échappatoire.
Il lui fallait aussi vaincre les préjugés du père pour qui « l’homosexualité est contre nature et à l’origine d’une malformation mentale ou physique »et ménager sa mère qu’il drape de tendresse , dont il recueille des confessions sur sa naissance et qui suscite l’empathie.
La rédaction de ses carnets fut pour Mathieu « un rempart qui lui permit de vivre avec détachement certains éléments factuels », de se débarrasser de l’indicible et de se mettre à nu. Mais aussi la prise de conscience des limites dans la vie mais pas en littérature (absence de tabou) et de la liberté de l’écrivain à mêler réalité et fiction. La réaction de Baptiste l’oblige toutefois à s’interroger: Peut-on dévoiler son intimité sans risque de choquer,de gêner?, à se censurer et à se limiter à l’essentiel dans l’intérêt du lecteur.
Ces pages sont jalonnées de réflexions sur le parcours initiatique de l’écrivain en devenir.
Depuis la remise du manuscrit, les affres de l’attente, les refus successifs, la peur du point final , d’être dépossédé de son « mille-feuille au goût de plâtre ou de framboise ».
Il reconnaît le rôle thérapeutique de l’écriture: « Écrire,c’est faire de la chirurgie d’instinct . Elle me console comme on ne m’a jamais consolée»et compare le travail de l’écrivain à celui du sculpteur: « Je rabote, je polis , malaxe, fusionne ». Il souligne le pouvoir de la poésie capable d’apporter « force, courage, patience »ou de véhiculer sa flamme « Ton visage de Slave aux longues mains d’amour /Qui caressent mon corps, insolence timide »ou sa colère.
L’originalité de cet ouvrage: mosaïque d’extraits de lettres, de carnets, d’interviews, de poèmes, de conversations, de confidences,de blogs, réside dans la multitude de façons(parfois très insolites) dont Mathieu Simonet a orchestré la destinée de ses carnets , après leur relecture et les instructions interactives proposées au lecteur. Ces dispersions, « ces tueries artistiques, geste ludique et joyeux », impliquant des centaines de complices, ont opéré comme une catharsis et tendent à prouver que le diariste a atteint le statut d’adulte, « qu’il a franchi le pont entre l’écriture quotidienne et le projet de roman » amorcé avec les manuscrits avortés.
Nadine Doyen
