Denis Grozdanovitch

La secrète mélancolie des marionnettes – Denis Grozdanovitch –  Éditions de l’ Olivier

Denis Grozdanovitch nous offre son premier roman dédié à Éric Rohmer, après avoir jugulé ses doutes, ses craintes. Ne va-t-il pas en « ajouter un de plus à la somme incommensurable »d’ouvrages publiés? Encouragé par son amie libraire Elvire avec qui, chaque semaine, il décortique l’actualité littéraire, il revisite la définition du roman. L’auteur, conscient que l’engouement du public est pour «du sensationnel, du cafardeux, du sexe pervers, de la violence et beaucoup de commisération» va puiser la trame dans ses carnets, dans ses lectures et se nourrir de ses rencontres lors de son séjour en résidence d’écrivains, près de Florence, tenue par la contessa Silvina «ancienne beauté réputée».

Fréquentant des aristocrates, des gens huppés, ayant sympathisé avec les voisins, côtoyant des touristes zombies, le narrateur poursuit son étude des travers de ses semblables et nous livre une belle galerie de portraits dont le sien. On assiste à sa reconversion de «robots lance-balles» à rat de bibliothèque, puis écrivain. Ce qui n’est pas sans intriguer Amalia (la mère du prince Ernesto) pour qui «le tennis est un art suprême et la littérature de l’énergie dépensée en pure perte».

Partageant avec Emilio la passion des échecs , il trouva un partenaire confirmé, développant la thèse  que «les jeux subliment l’essence des relations humaines».Il sera présenté à Roberto «le montreur de marionnettes, bateleur, conteur, à la merci de ces fantoches de tissu et de papier mâché» dont la philosophie est de vivre en marge de la société, en toute quiétude, «dans le ciel de l’imagination». Grâce à ses pupazzi «éternellement jeunes, enthousiastes», il se trouve plongé «dans la féerie intemporelle, la folie rocambolesque» Le lecteur privilégié assistera au spectacle concocté par Roberto , point d’orgue du roman, sans craindre chauves-souris, araignées. Ce serait volontiers qu’il se joindrait à la troupe euphorique pour trinquer «à la comédie du monde, à la secrète mélancolie des marionnettes ,à la santé des fantoches, à la merveille mécanique des pantins, à leur intemporalité à notre grandeur dérisoire, enfin à l’amour », ravi de ce divertissement.

Le narrateur aura-t-il appris à «ne plus considérer les choses trop sérieusement ,à plaisanter dans l’adversité et l’art de rire de ses propres déconvenues»?

L’auteur laisse ici entrevoir son talent de dramaturge qui vient s’ ajouter à son glorieux passé sportif.

En filigrane il ne se prive pas d’étriller la politique du moment et brosse un portrait de l’Italie peu complaisant: «une nation de lourds secrets de familles, de sociétés mafieuses, du crime organisé, de luttes de pouvoirs».Il fustige ces nantis qui participent à la défiguration des campagnes, du littoral.

Avec le père Antonin, il commente ces instants de communion , cet envoûtement ressenti dans cette église. Ces deux êtres intermittents pour qui «la conversation devait demeurer un jeu de raquettes et de bondissantes paroles souples» prennent plaisir à deviser sur la religion, la foi, leur scepticisme, la mort. Avec Stella ils tentent d’échapper «à la peste consumériste et cultivent la graine spirituelle» déplorant que les gens ne sachent plus regarder ce qui les entoure et apprécier la beauté des lieux et édifices .Le pittoresque de Florence, la lumière, les collines de la verdoyante toscane, le paysage paradisiaque de «cette île errant dans l’abîme bleu du ciel, les reflets aquatiques de l’Arno» l’auteur sait les mettre en valeur et capter des détails en les photographiant, instantanés mnémographiques  «La beauté, avait murmuré son professeur c’est peut-être/la faculté qu’ont les choses d’être là!», nous confie Denis Grozdanovitch dans son recueil poétique.

La littérature fut l’occasion d’un jeu où chaque pensionnaire exposa sa relation à la lecture et l’écriture. Le narrateur confie écrire dans le but de «s’insérer dans la chaîne des générations, de recueillir ce qui mérite d’être sauvé et de transmettre»,ressuscitant Anne de Noailles, tombée dans l’oubli: « j’ai soulevé entre mes mains/une amphore de poésie/et je l’ai portée à vos lèvres».

L’entreprise romanesque débutée par le narrateur sur le plan littéraire dévia avec les retrouvailles inespérées d’Anna-Livia, cette belle cinéphile rencontrée vingt ans auparavant dans un cinéma parisien. Il emprunte à Ritsos sa poésie pour sublimer cette parenthèse «dans les courants de la volupté » et s’interroge sur les arcanes de la création poétique. Anna orchestrera leurs adieux de façon théâtrale. N’est-ce pas une façon de rappeler que pour Shakespeare «Le monde était une scène où chacun était un acteur»? , métaphore que file l’auteur en allégeant que «nous sommes sans doute une hallucination de la grande manipulatrice universelle, la déesse Kali».

Les amoureux des chats et des chiens seront comblés puisqu’ils traversent le récit. Pour Denis, le chien fut «un Mercure envoyé par les dieux farceurs du destin» qui le conduisit dans les bras d’Anna. Pour le libraire florentin «Les chats sont nos maîtres discrets dans l’art d’apprivoiser le temps et nous devrions apprendre d’eux comment économiser notre énergie».

Les amoureux de l’Italie succomberont aux charmes des villes de Florence, Sienne , Venise.

Les aficionados de Denis Grozdanovitch retrouveront l’auteur «inclassable mais indispensable» du Petit traité de désinvolture, des Merveilles oubliées du Littré, le roger-bontemps; la veine poétique de La Faculté des choses et sa propension aux citations:Pessoa «dormons comme une barque abandonnée», Montale «son apparition solaire faisait fondre le gel du cœur»,Tchekhov,

Tennessee Williams, Saba «Ce qu’il n’a pas connu du temps ni de l’espace/L’art le peignit pour lui de plus belles couleurs/Et le chant lui donna plus de douceur encore

Ils retrouveront L’ art de prendre la balle au bond quand le narrateur, double de l’auteur se montre «déterminé à saisir» celle que lui lance Anna ou dans le réflexe de s’ emparer d’ un livre «à la manière dont d’anticiper un passing sur un court de tennis»

Ce roman se lit comme une succession de scènes ( départ épique, Vesoul, réceptions, partie de tennis, d’échecs, flâneries dans les librairies, excusions sur une île).L’ auteur marie dans un bel  équilibre: dialogues, conversation inspirée ou amoureuse et descriptions détaillées; mouvements et pauses méditatives lénifiantes; conjuguant mélancolie et humour. Le style érudit, digressif peut dérouter par la longueur des phrases, le vocabulaire châtié, mais il ne doit pas faire obstacle. Mieux vaut faire son miel de ce récit dense, enrichissant, truffé de références littéraires ( Ortese, Buzzatti) et partager cette joie contemplative . La vraie littérature n’est-elle pas «celle qui permet de contempler le monde à distance, comme un spectacle, de se sentir partie prenante, en empathie et dégagé»?ou «une façon de vivre intensément, de rehausser le niveau banal de la vie, de l’enrichir de commentaires qui l’enluminent dans les marges comme un vieux livres d’heures»?

Ce livre peut être considéré comme  un plaidoyer pour la survie de la lecture et de la littérature.

Nadine Doyen