Charles Dantzig

La diva aux longs cils – Charles DantzigGrasset ( 362 pages – 20€ )
Ce florilège, au titre aguicheur , fut coordonné par Patrick Mc Guinness, poète et traducteur, professeur de littérature française et comparée à Oxford . Il débute par trois essais sur la poésie et des inédits . La poésie n’ est-elle pas cette déesse qui nous fait rêver?
Charles Dantzig nous révèle que sa fascination pour la poésie remonte à son enfance . Son talent fut détecté très tôt: «  Le génie était là. Le Nobel m’ espérait ». Il explique pourquoi il cessa,  avant de reprendre l’ écriture après l’ adolescence . Il adopte un ton plus confidentiel pour s’ adresser à ce cercle d’ initiés qu’ il nomme « les Persans »! Il développe sa conception de la poésie : « la combinaison d’ une forme étudiée et d’ une émotion communiquée ».Elle n’ est pas un « acné. Elle raisonne plutôt qu’ elle pressent ». « En poésie , tout est concentré .On doit adapter une posture parfois enfantine , parfois naïve » . Il en bannit les mots «  vagues et intimidants , quintessence , ineffable » ou recueil conférant une idée de vrac . Pour Charles Dantzig , la poésie est « un adolescent insolent et délicat qui a besoin d’ un grand salon et d’ air pur » . «  Elle ne sert à rien » , tout comme la lecture , au risque d’ en choquer quelques uns . Il souligne ce qu’ elle n’ est pas : «  de l’ athlétisme, du joujou, du divertissement, mais un  tiraillement entre son et  image , entre forme et émotion ». Il déplore qu’ en France elle soit reléguée « dans une boîte à bibelots » . Il reconnaît s’ être éloigné d’ « pur prosateur » dont  « le vice est de haïr la poésie ». Pour lui , « la réussite de la poésie consiste à créer ou à évoquer des images par un rythme ». Il insiste sur la «  conformation du poème à voir ». , accordant une attention particulière à  l’ esthétisme dans la présentation: calligrammes , dispositions obliques qui flattent l’ œil . Les deux pages de « Cirquerie »offre des vagues de fantaisie quant à la topographie ( en carré ,en escalier…)
La poésie qui supporte mal « les vêtements étriqués » exige une mise en page aérée .
Il souligne sa volonté de créer une unité , un sujet précis pour ses séries de poèmes .
Les avions sont un thème récurrent , en mémoire de  Clément Adler . L’ auteur s’ interroge sur leur utilité  . Il nous fait voyager  en Europe, transiter dans des aéroports : « lieux mornes , comme s’ils voulaient nous donner des remords » . Deux mots suffisent à dépeindre une île grecque : «  Beauté- Néant » .Il brosse avec ironie  un tableau de l’ Acropole , assaillie par des hordes de touristes , égrenant ses conseils aux guerriers grecs « gare gare/on vous mitraille », aux colonnes « cessez de danser »  , aux masques tragiques « fermez la bouche , aux nymphes « promenez vous dans les bois! »
On fait halte à Venise « qui tangue »; à Londres ;  à Rome . On visite à Oxford l’ Ashmolean et  le Pitt Rivers Museum , à Paris le Louvre . On longe la Seine « au col de vison »,admire « le circonflexe/Du Pont-Neuf qui prend un air de Marquet ».On assiste à une corrida à Nîmes, on décolle de la baie des anges, survolant « l’église russe reine de pique ». On dîne au bord du Bosphore . Toujours en mouvement , on vole vers New-York et voit se détacher « le gland du Chrysler building » . Les tours jumelles  inspirent à l’ auteur des paroles prémonitoires : « Quilles que quelques uns voudraient voir renversées », poème pourtant écrit avant 2001, précise l’ auteur .
La mort  « aux cuisses creuses » s’ invite en barque sur les « eaux du Léthé », escortée par un chanteur death metal, ou Achab le macchabée ; les allitérations s’ enchaînent : aïeul/glaïeul/deuil…
La lumière du soleil couchant  filtre : « vomissant de longs nuages lie de vin ».
Les nuages viennent titiller notre imaginaire : « Une trace de gomme sur papier Canson » , « craquelés comme une purée qui sèche, falaises de neige, Etretat du ciel , chantilly de vagues».
Dans le bestiaire , défilent la méduse « abat-jour 1900 de brocante », le poulpe qui se « prend pour une diva d’ Hollywood , les rossignols « employés par les vaches/ à sucrer leur ennui ».
Le corps déploie sa sensualité sur les plages , près des piscines , dans l’ océan « rassasié qui postillonne ses embruns ». Les corps s’ enchevêtrent , les mains se mêlent ,les doigts se peignent, les pieds se nouent dans : L’ union des corps . « Fugace le sexe agace ». L’ auteur douterait- il de la sincérité des sentiments pour conjuguer amours avec imparfait et  faire rimer «  cœur avec trompeur » ? , « ce cœur , un répondeur qui prend les messages » . On capte les yeux  « en filet de pêche, en harpon, coniques, fendus, de panda, les verts clins d’ œil des douleurs» . On succombe à l’ œil cerné « d’ un astrakan de cils ».Ceux de la diva sont empreints de tristesse . D’ autres «  couleur trottoir , brillaient, sous une taie de larmes, quand la hache de soleil écarta les corps » .
De multiples voix nous parviennent, dont celle de la poésie,  mécontente de son sort « bloquée dans ses élans, toisée, raillée , qui se venge à son tour, en toisant « leurs pensées-spasmes » .
A noter le poème dédié à Patrick McGuinness, celui qui initia le projet de cette anthologie   . Il  déroule une guirlande irlandaise truffée de références littéraires  et de quelques pastiches de vers célèbres : « Demain, dès l’ aube , à l’ heure où verdit l’Irlande,Heureux qui comme Ulysse… » .
Le vers final « Je sauterai dans l’ eau qui me rompra en deux » tisse le lien avec la thématique de l’ eau des Nageurs et confère son unité à cet ouvrage poétique , de fort tonnage, éclectique, servi par une langue  travaillée  méticuleusement , un vocabulaire recherché , une note allègre , drôle et un humour pétaradant. On croise un aréopage de noms: Genet, Marlowe, Joyce, Chénier, Mallarmé, Verlaine, Pollock. Sa  richesse magistrale  s’ impose d’emblée , l’ auteur ayant recours à  une pléthore d’images.
L’ auteur s’ interroge sur ce qu’ un écrivain lègue à la postérité, convaincu que « Rien ne s’ oublie et d’ abord pas le passé », ne serait- ce que pour alimenter « la grossiste à images 24heures sur 24 ».
Et l’ auteur de conclure par « Nous n’ en finissons pas de ne pas disparaître »! .
Comme lui , on peut remercier le professeur McGuinness pour ce choix savamment réalisé.
Charles Dantzig appartient à cette catégorie des poètes très accomplis qui « savent  communiquer des émotions . Tout est dans la feinte, comme en escrime » .Ses fervents lecteurs  le lisent avec délectation « pour danser avec lui » .

Nadine Doyen