LE JOUR COMMENCE – Jacques Ancet (Poèmes – Ed. Tarabuste, Coll. Reprises).

Chronique de Xavier Bordes

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LE JOUR COMMENCE – Jacques Ancet (Poèmes – Ed. Tarabuste, Coll. Reprises).

Un certain nombre de poètes contemporains ont la prédilection de poursuivre la (respectable) tradition du lyrisme, inaugurée par Sappho six cents ans avant notre ère. Cette forme de poésie à mon sens présente trois caractéristiques principales qui me conviennent fort bien :

1) On n’y abandonne pas la beauté de la formulation et des images.

2) On n’y a pas renoncé à l’expression simple des sentiments, l’amour venant en premier lieu, que ce soit d’une personne, ou du monde à travers elle.

3) Une dose de mystère irréductible, mais naturel, spontanément ressenti, plane en arrière-plan du poème, et incite au rêve… Qui est bien l’un des plus magnifiques agréments de la vie.

Telle se présente à nous dès les premiers recueils, ici réédités, la poésie de Jacques Ancet, premiers recueils dont un certain nombre, recomposés et organisés forment la matière des 195 pages de ce livre intitulé « Le jour commence », qui nous montre combien était déjà mûrie, originale dans le naturel de ses métaphores, profonde dans son regard sur la vie, la poésie commençante du jeune Ancet – laissant présager la longue œuvre qui suivrait.

Lorsque je parle de poésie lyrique, aujourd’hui les lecteurs facilement imaginent romantisme, exagération, mièvrerie, comme si ces caractères étaient indissociables de tout ce qui a rapport à la belle expression des sentiments que la vie inspire aux auteurs lyriques. Comme si cette forme d’expression était incompatible avec une vision réaliste des choses. Si l’on y regarde de près, il y a beaucoup de réalisme efficace et simple chez un poète aussi délaissé aujourd’hui que Lamartine, dont l’oeuvre mériterait d’être réévaluée. En tout cas, en ce qui concerne Jacques Ancet, rien de mièvre, rien d’exagéré, rien d’enflé au sens romantique du terme. C’est une poésie dont le lyrisme serre de près la vision du monde propre à l’auteur, s’attachant au petit comme au grand, mettant des phrases rythmées et nettes sur les événements du quotidien sans leur ôter ni leur joie et leur lumière,  « l’incroyable beauté des choses » ni éventuellement leur tragique, « l’éphémère parfum d’un monde qui s’en va ». Je tire ces deux citations de la partie centrale du livre « Courbe du temps » dont je ne peux me retenir, pour résumer la voix de Jacques Ancet de donner ici un poème qui en est la synthèse :

 quand le regard devient regard

  la main s’arrête un peu

comme pour écouter 

la lumière à quatre heures

est l’or déclinant d’un fruit

le ciel plus pur encore

que celui de l’enfance cachée

dans le vert tremblement des poires

sous l’arbre s’incline une tête

selon la courbe de sa vie

vivre vivre blessure lente comme neige

J’aime fort cette voix de jeune homme, qui n’élude pas la blessure de vivre, non plus que ce qu’offre de beauté ce vivre. Il y a dans la poésie d’Ancet jeune des souvenirs imperceptibles de Jaccottet, de Follain (qu’il place en exergue d’une section du livre), d’André du Bouchet, totalement assimilés, et qui sont le tremplin d’un poète neuf dans les vers duquel, avec une égale intensité d’écriture, l’émotion « tombe juste » et renouvelle incessamment la richesse d’un univers humblement magnifique, lequel suscite le profond plaisir de lire, une méditation insistante, couplée à l’admiration du lecteur que je suis et que j’ai l’espoir, par cette note, de faire partager. La poésie moderne n’est pas affaire absconse de spécialiste, elle peut être simplement touchante, intelligente et belle, ouverte à tous : celle de Jacques Ancet, dont Traversées a publié naguère un bouquet d’inédits, en est la merveilleuse illustration.

©Xavier Bordes

POÉTIQUE DE LA MUSIQUE CHINOISE – Véronique Alexandre Journeau – (Ed. L’Harmattan, coll. L’Univers esthétique).

 

POÉTIQUE DE LA MUSIQUE CHINOISE – Véronique Alexandre Journeau – (Ed. L’Harmattan, coll. L’Univers esthétique).

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On se souvient du fameux « Ut pictura poesis » (« ut poesis musica ut musica pictura »), dont le poète Horace avait émis le premier la formule. Le livre formidable POÉTIQUE DE LA MUSIQUE CHINOISE de Véronique Alexandre Journeau en est une confirmation flagrante, et qui mérite de susciter tous les enthousiasmes. On y découvre quels liens a tissés la civilisation chinoises entre l’art du langage, l’art du peintre, l’art du musicien (et du luthier). Entre langage musical et langage parlé, l’affaire se noue de façon particulièrement évidente puisque le mandarin est une langue tonale : ce qui explique qu’en groupe, surtout, les chinois soient obligés de parler très haut ; lorsqu’on chuchote, impossible d’émettre et de percevoir correctement les accents, pourtant déterminants pour la compréhension. Mais Véronique Alexandre Journeau, docteur en musicologie et en sinologie d’après le quatrième de couverture comme d’après la précision et l’érudition sensationnelles du livre, ne se contente pas d’explorer en profondeur cette relation sonore et rythmique. Elle montre également ce qui matériellement relie musique et langage, à savoir les instruments, la cithare (qin), la flûte (di), etc. tout en faisant connaître quel est leur rôle symbolique en relation avec le poème et la mélodie, à travers les timbres. Cependant, comme la musique chinoise est la traduction du monde, sinon le monde, nous dirions » audibilité de celle des sphères, quotidiennes ou sublimes, et qu’elle est donc une sorte de transposition audible du Taô (aujourd’hui les chinois transcrivent « Dao »), elle retresse des liens supplémentaires avec l’image, comme l’attestent souvent ces poèmes qui occupent volontiers les espaces disponibles d’une peinture exécutée traditionnellement au lavis d’encre en bâton sur papier Xuan. Il y a par conséquent dans toute l’histoire de la civilisation en Chine, une circulation cyclique entre les diverses formes d’expression artistique, qui dure et s’affermit et se polit depuis une poignée de millénaires avec un raffinement prodigieux : raffinement que ce livre nous dévoile avec une extraordinaire richesse et subtilité dans le détail. Les illustrations, les judicieux commentaires qui les accompagnent, la minutie de la mise en évidence de chaque propos, des correspondances évidentes que l’on n’aurait pas aperçues, l’érudition fabuleuse, tout dans ce livre m’a paru extraordinaire et matière à réfléchir à l’infini sur pareil témoignage de ce qu’une société peut obtenir de l’esprit humain et réciproquement. On sent que la personne qui a travaillé sur ce livre est à la fois véritablement compétente en musique, en calligraphie et écriture et donc, dans le contexte de la culture chinoise, forcément érudite aussi en poésie. C’est ce qui explique la clarté et le fouillé de l’information et de la documentation, tel(le)s que depuis Granet je n’avais pas vraiment eu l’occasion d’apprendre autant de choses sur l’Empire du Milieu, et donc sur la manière de penser et de sentir d’un peuple immense aussi bien par la population que dans le domaine de l’esprit. Je suis à titre personnel – mais je suis sûr que d’autres lecteurs vont partager mon avis – extrêmement reconnaissant à Véronique Alexandre Journeau d’avoir eu le courage de s’atteler à cet ouvrage, qu’elle dit modestement être « de vulgarisation », mais qui fera date, et qui est de nature à susciter l’enthousiasme autant du non-spécialiste curieux, que des lecteurs spécialistes plus concernés par les informations « techniques » que contient une somme qui mérite tous les éloges.

 

                                                                                      ©  Xavier Bordes

DÉPRESSIONS, le chemin des poètes Anthologie de poèmes (Ed. L’Harmattan – témoignages poétiques.) de Bruno Rostain.

Chronique de Xavier Bordes9782343049571r

DÉPRESSIONS, le chemin des poètes  Anthologie de poèmes (Ed. L’Harmattan – témoignages poétiques.) de Bruno Rostain.

Voici un livre simple, original, passionnant et singulier. Un psy qui aime la poésie s’intéresse à la façon dont les poètes à travers la littérature française ont exprimé, et ainsi tenté d’alléger avec des réussites variables leurs souffrances, leur sentiment tragique de la vie* selon les mots de Miguel de Unamuno lorsqu’il avait vingt ans. Bruno Rostain est psychiatre, psychothérapeute, et a longtemps exercé dans le service public. Il est de ceux qui ont cultivé l’étude de la littérature et de l’histoire pour approcher, en complément de l’observation clinique, la réalité psychique de l’être humain, et son livre reflète avec netteté, poèmes commentés à l’appui, la façon dont se présente cet état d’âme si moderne en apparence qu’est la dépression – ou plutôt, que sont les dépressions, car elles se présentent sous diverses formes. Ce qui est spécialement intéressant dans ce livre est qu’il conjugue les vertus d’une anthologie poétique personnelle sur le thème en question, mais qu’il s’accompagne également d’analyses scientifiques pertinentes (dans les limites évidemment de ce qu’on appelle « sciences humaines »), concernant les états de conscience et la personnalité dont chaque poème est le miroir, et de surcroît d’un lexique clair, de réflexions tout à fait accessibles au profane. Il s’ensuit que l’on se retrouve face à un ouvrage qui associe les charmes de la poésie et celui d’une initiation aisée à ce phénomène mental que sont les dépressions diverses, lesquelles forment un ensemble assez flou pour nos contemporains non spécialisés. C’est donc la première fois à ma connaissance qu’un livre fait dialoguer la logique qui diagnostique et la fantaisie qui poétise. Raisons pour laquelle en ce qui me concerne, je lui ai trouvé un fort intérêt, à la fois de lecture littéraire, comme occasion d’y « réviser » nombre de poèmes fameux, et de curiosité en quelque sorte thérapeutique, en ce sens qu’il n’est jamais indifférent de surprendre le fonctionnement mental de certaines périodes dans la vie de poètes célèbres ou moins célèbres, dont le choix des poèmes joue à la fois le rôle de miroir et de loupe. Notons que le parcours se fait par thèmes, sous quatre grandes rubriques, et non par chronologie de l’histoire des lettres. Ainsi voisinent de façon frappante des auteurs que l’on ne rapproche pas d’ordinaire, Louise Labé, Paul Eluard ou Leconte de Lisle y peuvent fort bien être côte à côte, se répondant de poèmes en poèmes. Bref, un livre que je recommande vivement à tous ceux que les rapports entre poésie et états mentaux intéressent !

                                                                                                  ©Xavier Bordes

REVUE PO&SIE – N° 149-150 (Ed. Belin 254 pp.)

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REVUE PO&SIE – N° 149-150 (Ed. Belin 254 pp.)

On peut supposer que tous les passionnés de poésie connaissent cette revue de très haute tenue. Depuis sa fondation elle a recueilli les plus grandes signatures et traduit les poètes les plus notoires mais aussi les plus originaux de tous les pays, souvent au temps où ils étaient quasi-inconnus. Le travail de traduction et celui de réflexion théorique, celui de revisitation de l’histoire littéraire, celui de l’analyse philosophique de ce en quoi consisterait le phénomène de la poésie dans le monde contemporain, font partie de l’orientation spécifique de cette revue prévue par Michel Deguy depuis sa création. On y rencontrera des poètes du monde entier, traduits par les traducteurs de poésie les plus chevronnés, et la publication abondante de poèmes dont les auteurs sont en égale proportion célèbres, connus, ou peu connus, voire nouveaux. L’éclectisme et l’exigence y sont la règle, associés au goût de découverte des mondes que sont des oeuvres poétiques composées dans les langues les plus diverses. Au sommaire de ce numéro un en-tête à la mémoire d’Abdelwahab Meddeb, de Jaqueline Risset et de Robert Davreu, compagnons de route ou participants attentifs au fonctionnement de la revue PO&SIE. Dans ce numéro, parmi un «panel» de titres trop long à citer ici, je signalerai le texte enthousiasmant d’Ernst Cassirer sur Hölderlin et l’idéalisme allemand, dans une traduction remarquable, une réflexion de Deguy sur «Où est passée la comparaison» fort excitante, et une riche pléïade d’autres groupes de poèmes et d’essais de première grandeur… J’ajouterai pour finir que les dix derniers numéros de cette revue sont sans doute dans le domaine de la poésie ce que l’on peut explorer de plus neuf et de plus instructif. Sans doute est-ce la raison pour laquelle les universités étrangères s’y intéressent depuis des années. Ce ne serait pas exagéré de dire que la revue PO&SIE tient auprès des éditions Belin un rang équivalent à la NRF dans sa période la plus innovatrice, chez Gallimard. À la fois réflexion de haut niveau, qualité des poèmes présentés, universalité de pensée digne du Siècle des Lumières, tout en cette revue, y compris sa sobriété fonctionnelle, mérite l’admiration.

♥Lieven Callant

Stéphane SANGRAL – Ombre à N dimensions (soixante-dix variations autour de « je ») Ed. Galilée. (115 p.).

Chronique de Xavier BORDES

Stéphane SANGRAL Ombre à N dimensions (soixante-dix variations autour de « je ») Ed. Galilée. (115 p.).

Stéphane Sangral est poète, psychiatre, la musique et les mathématiques lui sont familières, et si j’osais, je dirais… qu’il n’est pas « sans graal », car il poursuit à travers la poésie et les nombres une quête aussi singulière que surprenante… Et l’on peut dire vertigineuse puisque le livre est fait de courtes séquences de langage au croisement du poétique, du linguistique analytique, de la neurobiologie et d’interrogations sur la mise en abîme que tout langage touchant au « psychique » déclenche lorsqu’un locuteur se mêle de s’exprimer dans cet espace mental spécifique.

« Je ne suis que la question « que suis-je ? » errant en ses réponses… » écrit l’auteur pour attaquer son 4ème de couverture. Or le « je » qui est le pivot de cet empilement de poèmes retourne page après page ce « je » de mots comme un loup affamé ronge un os sur lequel il n’y aurait rien à ronger. Il conçoit ce « je » comme l’ombre portée de ce qu’il est, la poursuit tandis qu’elle s’étire à la surface du langage sous un éclairage de soleil rasant, déclinant, à la Salvador Dali, c’est à dire dont la source solaire proprement dite n’apparaît jamais.

Le rapport entre l’esprit, la personne que cet esprit recèle comme amande dans sa coque, et la langue, intrigue celui qui le questionne parce qu’il est la seule figure qui permette, cependant que seulement traversée par le sens et vide en soi, d’exprimer la conscience « d’être » et donc d’entretenir avec soi-même l’illusion sur l’existence, aux yeux de soi considéré comme « autre » (bien sûr se profile ici la phrase du voyant de Charleville), de cet être-idée : rien, de fait, qu’une sorte de jeu platonicien sur le «je » et sur le « un » qui n’est que creusement et faim, et qui produit une écriture poétique reflétant l’émotion de ce creusement et de cette faim sans fin.

C’est ce qu’on voit déchiffrer par Stéphane Sangral page 99 du livre, et que je ne me retiendrai pas de citer ici sans exactement pouvoir montrer la façon dont le mot « fin » typographiquement s’enfonce et s’amenuise en l’abîme de la page blanche, jusqu’à s’effacer :

« Je cherche ce que je suis

et je ne vois pas que je

suis ma recherche, et que je suis

l’aveugle faim d’un Je… »

fin

fin

fin

fin

Pour ma part, de ce livre abyssal fait de bref textes que sous-tend le jeu des nombres pour tenter d’en améliorer, d’en affermir la possibilité du « je », j’ai retiré un sentiment d’étrangeté et un creusement du « dire », qui certainement est en relation d’une façon complètement inédite, inexplorée, avec la poésie.

©Xavier Bordes