Le Sans Père À Plume, Xavier Bordes, préface de Michel Deguy, Recours au Poème éditeurs, 2015, livre numérique.

Chronique de Lieven Callant

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Le Sans Père À Plume, Xavier Bordes, préface de Michel Deguy, Recours au Poème éditeurs, 2015, livre numérique.

C’est avec impatience que j’attendais la réédition de ces premiers poèmes de Xavier Bordes car si la poésie de Xavier Bordes ouvre, comme nous le rappelle si justement Michel Deguy dans la préface, une voie de montagne qui atteint de belles hauteurs, rarement égalées, elle est aussi celle qui revient toujours nouvelle, nue, brillante de pureté et de noblesse sur les premiers sentiers de ses naissances.

Elle revient vers l’homme, elle se fait danse nuptiale autour de la langue qui explore les espaces que l’esprit invente et construit pour l’amour, par l’amour. À ce titre le poème est un rite magique, divinatoire. Bien plus que la forme qui le traduit : musiques, images, mirages. Le poème est un astre solaire, dans les lueurs lunaires c’est lui, son reflet, ses ombres et ses contours flous que l’on apprend à reconnaître.

Au-delà du jeu de correspondances auquel se livre l’auteur en invitant ses lecteurs, se déroule en profondeur un autre jeu constitué d’une infinité de parties réglées par les heureux hasards, par une harmonie chiffrée indéchiffrable, le poème applique les règles et combinaisons, les proportions magistrales qui sont celles de la Beauté. De la Beauté mais surtout de l’Idée de cette Beauté pièce maîtresse de la pensée occidentale. Parties d’un tout qu’avec la même patience, la même insolence le poète rejoue éternellement.

Ici, j’en viens à m’interroger sur le titre de ce délicieux recueil, le Sans Père est avant tout un enfant et pas n’importe lequel, il est celui dont la naissance reste secrète, est remise en doute. Il est l’enfant de nulle part et de partout. Celui qui n’a pas de paternité reconnue et qui par conséquent peut se prétendre être l’enfant de tous. N’y-a-t-il pas de plus émouvant questionnement sur les origines du poète ? Sur son geste de traducteur ou de passeur de rêves ? De qui est-il le fils, le frère puisqu’il est sans père ?

Est-il l’enfant de son écriture puisqu’il possède cette plume qu’il partage avec Quetzalcoatl, serpent à plumes, protagoniste du mythe la création de l’homme ? Le poète serait donc amené à ramper sur terre, à partager la matière humaine avec le plus de lucidité car il partage aussi la faculté de se défaire de l’existence terrestre, concrète, dure et sévère en se servant de sa plume. Cette plume ne lui est confiée, comme celles qui ont permis à Icare de s’enfuir du labyrinthe, que parce qu’on sait qu’il s’approchera trop du soleil sans en ignorer absolument toutes les conséquences.

Une fatalité semble traverser la poésie de Bordes, la même fatalité qu’on lit sur les visages des habitants des Andes, fatalité qu’on ressent au travers des voix musicales andines. Cette fatalité se démarque sensiblement de toute morale défaitiste, elle assure une liberté qui ne tombe plus dans aucun piège. Elle se libère des jougs du jugement, elle répond par un silence impérial et divin. Silence, élégance, discrétion sont des qualités que se partagent également le poète et le jaguar.

La poésie de Xavier Bordes comporte en elle tous ces questionnements et bien d’autres, ces jeux aux quels l’esprit se livre avec infiniment de plaisir pourtant il ne faut pas oublier que la poésie pour Xavier Bordes est loin d’être une parure, un ornement qui ne réconforterait que l’intelligence intellectualiste rigoureusement réservée à une élite. Elle est un raffinement poétique qui comme l’annoncent joyeusement les éditeurs Recours au Poème peut se lire par tout le monde. D’ailleurs le poète n’est guère frileux d’un conseil, d’un encouragement, nombre de ses poèmes actuels se lisent librement. C’est un exemple que j’aimerais voir plus souvent suivi par les poètes actuels car l’exigence qu’ils imposent à la qualité de leurs productions n’est pas proportionnelle aux efforts qu’il faut commettre pour les lire.

Avec chacun de ses poèmes, Xavier Bordes renoue avec l’innocence et la pureté des premiers. Avec joie, le lecteur redécouvre une volupté du poème comme si sa matière était chair solaire, autrement dit comme si chaque poème était le fruit d’un partage amoureux entre le poète et la matière qui le traverse comme un rayon de soleil.

©Lieven Callant

Acheter et télécharger un livre sur le site de Recours Au Poème se fait très facilement et en toute sécurité, cela est expliqué très clairement ici.

LE JOUR COMMENCE – Jacques Ancet (Poèmes – Ed. Tarabuste, Coll. Reprises).

Chronique de Xavier Bordes

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LE JOUR COMMENCE – Jacques Ancet (Poèmes – Ed. Tarabuste, Coll. Reprises).

Un certain nombre de poètes contemporains ont la prédilection de poursuivre la (respectable) tradition du lyrisme, inaugurée par Sappho six cents ans avant notre ère. Cette forme de poésie à mon sens présente trois caractéristiques principales qui me conviennent fort bien :

1) On n’y abandonne pas la beauté de la formulation et des images.

2) On n’y a pas renoncé à l’expression simple des sentiments, l’amour venant en premier lieu, que ce soit d’une personne, ou du monde à travers elle.

3) Une dose de mystère irréductible, mais naturel, spontanément ressenti, plane en arrière-plan du poème, et incite au rêve… Qui est bien l’un des plus magnifiques agréments de la vie.

Telle se présente à nous dès les premiers recueils, ici réédités, la poésie de Jacques Ancet, premiers recueils dont un certain nombre, recomposés et organisés forment la matière des 195 pages de ce livre intitulé « Le jour commence », qui nous montre combien était déjà mûrie, originale dans le naturel de ses métaphores, profonde dans son regard sur la vie, la poésie commençante du jeune Ancet – laissant présager la longue œuvre qui suivrait.

Lorsque je parle de poésie lyrique, aujourd’hui les lecteurs facilement imaginent romantisme, exagération, mièvrerie, comme si ces caractères étaient indissociables de tout ce qui a rapport à la belle expression des sentiments que la vie inspire aux auteurs lyriques. Comme si cette forme d’expression était incompatible avec une vision réaliste des choses. Si l’on y regarde de près, il y a beaucoup de réalisme efficace et simple chez un poète aussi délaissé aujourd’hui que Lamartine, dont l’oeuvre mériterait d’être réévaluée. En tout cas, en ce qui concerne Jacques Ancet, rien de mièvre, rien d’exagéré, rien d’enflé au sens romantique du terme. C’est une poésie dont le lyrisme serre de près la vision du monde propre à l’auteur, s’attachant au petit comme au grand, mettant des phrases rythmées et nettes sur les événements du quotidien sans leur ôter ni leur joie et leur lumière,  « l’incroyable beauté des choses » ni éventuellement leur tragique, « l’éphémère parfum d’un monde qui s’en va ». Je tire ces deux citations de la partie centrale du livre « Courbe du temps » dont je ne peux me retenir, pour résumer la voix de Jacques Ancet de donner ici un poème qui en est la synthèse :

 quand le regard devient regard

  la main s’arrête un peu

comme pour écouter 

la lumière à quatre heures

est l’or déclinant d’un fruit

le ciel plus pur encore

que celui de l’enfance cachée

dans le vert tremblement des poires

sous l’arbre s’incline une tête

selon la courbe de sa vie

vivre vivre blessure lente comme neige

J’aime fort cette voix de jeune homme, qui n’élude pas la blessure de vivre, non plus que ce qu’offre de beauté ce vivre. Il y a dans la poésie d’Ancet jeune des souvenirs imperceptibles de Jaccottet, de Follain (qu’il place en exergue d’une section du livre), d’André du Bouchet, totalement assimilés, et qui sont le tremplin d’un poète neuf dans les vers duquel, avec une égale intensité d’écriture, l’émotion « tombe juste » et renouvelle incessamment la richesse d’un univers humblement magnifique, lequel suscite le profond plaisir de lire, une méditation insistante, couplée à l’admiration du lecteur que je suis et que j’ai l’espoir, par cette note, de faire partager. La poésie moderne n’est pas affaire absconse de spécialiste, elle peut être simplement touchante, intelligente et belle, ouverte à tous : celle de Jacques Ancet, dont Traversées a publié naguère un bouquet d’inédits, en est la merveilleuse illustration.

©Xavier Bordes

POÉTIQUE DE LA MUSIQUE CHINOISE – Véronique Alexandre Journeau – (Ed. L’Harmattan, coll. L’Univers esthétique).

 

POÉTIQUE DE LA MUSIQUE CHINOISE – Véronique Alexandre Journeau – (Ed. L’Harmattan, coll. L’Univers esthétique).

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On se souvient du fameux « Ut pictura poesis » (« ut poesis musica ut musica pictura »), dont le poète Horace avait émis le premier la formule. Le livre formidable POÉTIQUE DE LA MUSIQUE CHINOISE de Véronique Alexandre Journeau en est une confirmation flagrante, et qui mérite de susciter tous les enthousiasmes. On y découvre quels liens a tissés la civilisation chinoises entre l’art du langage, l’art du peintre, l’art du musicien (et du luthier). Entre langage musical et langage parlé, l’affaire se noue de façon particulièrement évidente puisque le mandarin est une langue tonale : ce qui explique qu’en groupe, surtout, les chinois soient obligés de parler très haut ; lorsqu’on chuchote, impossible d’émettre et de percevoir correctement les accents, pourtant déterminants pour la compréhension. Mais Véronique Alexandre Journeau, docteur en musicologie et en sinologie d’après le quatrième de couverture comme d’après la précision et l’érudition sensationnelles du livre, ne se contente pas d’explorer en profondeur cette relation sonore et rythmique. Elle montre également ce qui matériellement relie musique et langage, à savoir les instruments, la cithare (qin), la flûte (di), etc. tout en faisant connaître quel est leur rôle symbolique en relation avec le poème et la mélodie, à travers les timbres. Cependant, comme la musique chinoise est la traduction du monde, sinon le monde, nous dirions » audibilité de celle des sphères, quotidiennes ou sublimes, et qu’elle est donc une sorte de transposition audible du Taô (aujourd’hui les chinois transcrivent « Dao »), elle retresse des liens supplémentaires avec l’image, comme l’attestent souvent ces poèmes qui occupent volontiers les espaces disponibles d’une peinture exécutée traditionnellement au lavis d’encre en bâton sur papier Xuan. Il y a par conséquent dans toute l’histoire de la civilisation en Chine, une circulation cyclique entre les diverses formes d’expression artistique, qui dure et s’affermit et se polit depuis une poignée de millénaires avec un raffinement prodigieux : raffinement que ce livre nous dévoile avec une extraordinaire richesse et subtilité dans le détail. Les illustrations, les judicieux commentaires qui les accompagnent, la minutie de la mise en évidence de chaque propos, des correspondances évidentes que l’on n’aurait pas aperçues, l’érudition fabuleuse, tout dans ce livre m’a paru extraordinaire et matière à réfléchir à l’infini sur pareil témoignage de ce qu’une société peut obtenir de l’esprit humain et réciproquement. On sent que la personne qui a travaillé sur ce livre est à la fois véritablement compétente en musique, en calligraphie et écriture et donc, dans le contexte de la culture chinoise, forcément érudite aussi en poésie. C’est ce qui explique la clarté et le fouillé de l’information et de la documentation, tel(le)s que depuis Granet je n’avais pas vraiment eu l’occasion d’apprendre autant de choses sur l’Empire du Milieu, et donc sur la manière de penser et de sentir d’un peuple immense aussi bien par la population que dans le domaine de l’esprit. Je suis à titre personnel – mais je suis sûr que d’autres lecteurs vont partager mon avis – extrêmement reconnaissant à Véronique Alexandre Journeau d’avoir eu le courage de s’atteler à cet ouvrage, qu’elle dit modestement être « de vulgarisation », mais qui fera date, et qui est de nature à susciter l’enthousiasme autant du non-spécialiste curieux, que des lecteurs spécialistes plus concernés par les informations « techniques » que contient une somme qui mérite tous les éloges.

 

                                                                                      ©  Xavier Bordes

DÉPRESSIONS, le chemin des poètes Anthologie de poèmes (Ed. L’Harmattan – témoignages poétiques.) de Bruno Rostain.

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DÉPRESSIONS, le chemin des poètes  Anthologie de poèmes (Ed. L’Harmattan – témoignages poétiques.) de Bruno Rostain.

Voici un livre simple, original, passionnant et singulier. Un psy qui aime la poésie s’intéresse à la façon dont les poètes à travers la littérature française ont exprimé, et ainsi tenté d’alléger avec des réussites variables leurs souffrances, leur sentiment tragique de la vie* selon les mots de Miguel de Unamuno lorsqu’il avait vingt ans. Bruno Rostain est psychiatre, psychothérapeute, et a longtemps exercé dans le service public. Il est de ceux qui ont cultivé l’étude de la littérature et de l’histoire pour approcher, en complément de l’observation clinique, la réalité psychique de l’être humain, et son livre reflète avec netteté, poèmes commentés à l’appui, la façon dont se présente cet état d’âme si moderne en apparence qu’est la dépression – ou plutôt, que sont les dépressions, car elles se présentent sous diverses formes. Ce qui est spécialement intéressant dans ce livre est qu’il conjugue les vertus d’une anthologie poétique personnelle sur le thème en question, mais qu’il s’accompagne également d’analyses scientifiques pertinentes (dans les limites évidemment de ce qu’on appelle « sciences humaines »), concernant les états de conscience et la personnalité dont chaque poème est le miroir, et de surcroît d’un lexique clair, de réflexions tout à fait accessibles au profane. Il s’ensuit que l’on se retrouve face à un ouvrage qui associe les charmes de la poésie et celui d’une initiation aisée à ce phénomène mental que sont les dépressions diverses, lesquelles forment un ensemble assez flou pour nos contemporains non spécialisés. C’est donc la première fois à ma connaissance qu’un livre fait dialoguer la logique qui diagnostique et la fantaisie qui poétise. Raisons pour laquelle en ce qui me concerne, je lui ai trouvé un fort intérêt, à la fois de lecture littéraire, comme occasion d’y « réviser » nombre de poèmes fameux, et de curiosité en quelque sorte thérapeutique, en ce sens qu’il n’est jamais indifférent de surprendre le fonctionnement mental de certaines périodes dans la vie de poètes célèbres ou moins célèbres, dont le choix des poèmes joue à la fois le rôle de miroir et de loupe. Notons que le parcours se fait par thèmes, sous quatre grandes rubriques, et non par chronologie de l’histoire des lettres. Ainsi voisinent de façon frappante des auteurs que l’on ne rapproche pas d’ordinaire, Louise Labé, Paul Eluard ou Leconte de Lisle y peuvent fort bien être côte à côte, se répondant de poèmes en poèmes. Bref, un livre que je recommande vivement à tous ceux que les rapports entre poésie et états mentaux intéressent !

                                                                                                  ©Xavier Bordes

REVUE PO&SIE – N° 149-150 (Ed. Belin 254 pp.)

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REVUE PO&SIE – N° 149-150 (Ed. Belin 254 pp.)

On peut supposer que tous les passionnés de poésie connaissent cette revue de très haute tenue. Depuis sa fondation elle a recueilli les plus grandes signatures et traduit les poètes les plus notoires mais aussi les plus originaux de tous les pays, souvent au temps où ils étaient quasi-inconnus. Le travail de traduction et celui de réflexion théorique, celui de revisitation de l’histoire littéraire, celui de l’analyse philosophique de ce en quoi consisterait le phénomène de la poésie dans le monde contemporain, font partie de l’orientation spécifique de cette revue prévue par Michel Deguy depuis sa création. On y rencontrera des poètes du monde entier, traduits par les traducteurs de poésie les plus chevronnés, et la publication abondante de poèmes dont les auteurs sont en égale proportion célèbres, connus, ou peu connus, voire nouveaux. L’éclectisme et l’exigence y sont la règle, associés au goût de découverte des mondes que sont des oeuvres poétiques composées dans les langues les plus diverses. Au sommaire de ce numéro un en-tête à la mémoire d’Abdelwahab Meddeb, de Jaqueline Risset et de Robert Davreu, compagnons de route ou participants attentifs au fonctionnement de la revue PO&SIE. Dans ce numéro, parmi un «panel» de titres trop long à citer ici, je signalerai le texte enthousiasmant d’Ernst Cassirer sur Hölderlin et l’idéalisme allemand, dans une traduction remarquable, une réflexion de Deguy sur «Où est passée la comparaison» fort excitante, et une riche pléïade d’autres groupes de poèmes et d’essais de première grandeur… J’ajouterai pour finir que les dix derniers numéros de cette revue sont sans doute dans le domaine de la poésie ce que l’on peut explorer de plus neuf et de plus instructif. Sans doute est-ce la raison pour laquelle les universités étrangères s’y intéressent depuis des années. Ce ne serait pas exagéré de dire que la revue PO&SIE tient auprès des éditions Belin un rang équivalent à la NRF dans sa période la plus innovatrice, chez Gallimard. À la fois réflexion de haut niveau, qualité des poèmes présentés, universalité de pensée digne du Siècle des Lumières, tout en cette revue, y compris sa sobriété fonctionnelle, mérite l’admiration.

♥Lieven Callant