REVUE PO&SIE – N° 149-150 (Ed. Belin 254 pp.)

70118375

REVUE PO&SIE – N° 149-150 (Ed. Belin 254 pp.)

On peut supposer que tous les passionnés de poésie connaissent cette revue de très haute tenue. Depuis sa fondation elle a recueilli les plus grandes signatures et traduit les poètes les plus notoires mais aussi les plus originaux de tous les pays, souvent au temps où ils étaient quasi-inconnus. Le travail de traduction et celui de réflexion théorique, celui de revisitation de l’histoire littéraire, celui de l’analyse philosophique de ce en quoi consisterait le phénomène de la poésie dans le monde contemporain, font partie de l’orientation spécifique de cette revue prévue par Michel Deguy depuis sa création. On y rencontrera des poètes du monde entier, traduits par les traducteurs de poésie les plus chevronnés, et la publication abondante de poèmes dont les auteurs sont en égale proportion célèbres, connus, ou peu connus, voire nouveaux. L’éclectisme et l’exigence y sont la règle, associés au goût de découverte des mondes que sont des oeuvres poétiques composées dans les langues les plus diverses. Au sommaire de ce numéro un en-tête à la mémoire d’Abdelwahab Meddeb, de Jaqueline Risset et de Robert Davreu, compagnons de route ou participants attentifs au fonctionnement de la revue PO&SIE. Dans ce numéro, parmi un «panel» de titres trop long à citer ici, je signalerai le texte enthousiasmant d’Ernst Cassirer sur Hölderlin et l’idéalisme allemand, dans une traduction remarquable, une réflexion de Deguy sur «Où est passée la comparaison» fort excitante, et une riche pléïade d’autres groupes de poèmes et d’essais de première grandeur… J’ajouterai pour finir que les dix derniers numéros de cette revue sont sans doute dans le domaine de la poésie ce que l’on peut explorer de plus neuf et de plus instructif. Sans doute est-ce la raison pour laquelle les universités étrangères s’y intéressent depuis des années. Ce ne serait pas exagéré de dire que la revue PO&SIE tient auprès des éditions Belin un rang équivalent à la NRF dans sa période la plus innovatrice, chez Gallimard. À la fois réflexion de haut niveau, qualité des poèmes présentés, universalité de pensée digne du Siècle des Lumières, tout en cette revue, y compris sa sobriété fonctionnelle, mérite l’admiration.

♥Lieven Callant

Stéphane SANGRAL – Ombre à N dimensions (soixante-dix variations autour de « je ») Ed. Galilée. (115 p.).

Chronique de Xavier BORDES

Stéphane SANGRAL Ombre à N dimensions (soixante-dix variations autour de « je ») Ed. Galilée. (115 p.).

Stéphane Sangral est poète, psychiatre, la musique et les mathématiques lui sont familières, et si j’osais, je dirais… qu’il n’est pas « sans graal », car il poursuit à travers la poésie et les nombres une quête aussi singulière que surprenante… Et l’on peut dire vertigineuse puisque le livre est fait de courtes séquences de langage au croisement du poétique, du linguistique analytique, de la neurobiologie et d’interrogations sur la mise en abîme que tout langage touchant au « psychique » déclenche lorsqu’un locuteur se mêle de s’exprimer dans cet espace mental spécifique.

« Je ne suis que la question « que suis-je ? » errant en ses réponses… » écrit l’auteur pour attaquer son 4ème de couverture. Or le « je » qui est le pivot de cet empilement de poèmes retourne page après page ce « je » de mots comme un loup affamé ronge un os sur lequel il n’y aurait rien à ronger. Il conçoit ce « je » comme l’ombre portée de ce qu’il est, la poursuit tandis qu’elle s’étire à la surface du langage sous un éclairage de soleil rasant, déclinant, à la Salvador Dali, c’est à dire dont la source solaire proprement dite n’apparaît jamais.

Le rapport entre l’esprit, la personne que cet esprit recèle comme amande dans sa coque, et la langue, intrigue celui qui le questionne parce qu’il est la seule figure qui permette, cependant que seulement traversée par le sens et vide en soi, d’exprimer la conscience « d’être » et donc d’entretenir avec soi-même l’illusion sur l’existence, aux yeux de soi considéré comme « autre » (bien sûr se profile ici la phrase du voyant de Charleville), de cet être-idée : rien, de fait, qu’une sorte de jeu platonicien sur le «je » et sur le « un » qui n’est que creusement et faim, et qui produit une écriture poétique reflétant l’émotion de ce creusement et de cette faim sans fin.

C’est ce qu’on voit déchiffrer par Stéphane Sangral page 99 du livre, et que je ne me retiendrai pas de citer ici sans exactement pouvoir montrer la façon dont le mot « fin » typographiquement s’enfonce et s’amenuise en l’abîme de la page blanche, jusqu’à s’effacer :

« Je cherche ce que je suis

et je ne vois pas que je

suis ma recherche, et que je suis

l’aveugle faim d’un Je… »

fin

fin

fin

fin

Pour ma part, de ce livre abyssal fait de bref textes que sous-tend le jeu des nombres pour tenter d’en améliorer, d’en affermir la possibilité du « je », j’ai retiré un sentiment d’étrangeté et un creusement du « dire », qui certainement est en relation d’une façon complètement inédite, inexplorée, avec la poésie.

©Xavier Bordes

JUAN GELMAN – Vers le sud et autres poèmes – Coll. Poésie Gallimard. (Traduction de l’argentin, par Jacques Ancet.)

Chronique de Xavier Bordes

31EBpMwutHL._SS500_

  • JUAN GELMANVers le sud et autres poèmes – Coll. Poésie Gallimard. (Traduction de l’argentin, par Jacques Ancet.)

Juan Gelman, né à Buenos-Aires le 3 mai 1930, décédé le 14 janvier 2014 à Mexico, fut un poète combattant et sa vie entière, une lutte militante contre la tyrannie et pour la mémoire des « disparus », vie qui s’acheva en exil au Mexique. Je n’insiste pas sur cet aspect dont on trouvera sur Internet le détail historique largement exposé et commenté (Par exemple, l’article de Florence Nolville pour Le Monde) Sa vie connut, en particulier à partir de 1976, les épreuves les plus douloureuses. Toute sa poésie est lutte contre la souffrance : le traumatisme de l’assassinat de son fils de vingt ans par la dictature est un événement dont il ne se remit jamais, et le masque triste, émacié, le regard à demi-absent et désabusé qu’on lui a connu s’est imposé à son visage dès cette époque.

Couvert de prix dès les années 80, il est reconnu et traduit dans divers pays, dont la France (Editions du Cerf, Editions Maspero, notamment). Cependant, la plus grande chance de son œuvre, dans mon esprit, est ce volume traduit par le poète Jacques Ancet, dont le talent en ce domaine a su restituer la simple force, le simple acharnement vital, mais aussi la juste tendresse humaine, et la douleur sourde et sans hurlement du poète argentin. Ancet a ainsi le chic de donner le sentiment de fusionner avec les auteurs de langue hispanique, et j’ai la plus grande admiration pour un traducteur qui, j’ose le dire sans mésestimer pour autant ses prédécesseurs, réussit à me faire communier en français, avec une poésie traduite qui, comparativement avec l’original au ton quasiment inimitable, n’avait pas tout à fait emporté mon adhésion.

Cette parution de Vers le sud, bref recueil précédé et suivi d’un large choix d’autres poèmes, est un émouvant événement poétique. Sur la présence en filigrane, imperceptible parfois, de la mort, Gelman imprime son amour solaire de la vie, son appréhension de chaque minute à travers son éventuelle « banalité extraordinaire », sa passion pour écrire le monde sans dévier, avec acharnement, passion qui on le sent fut la condition indispensable à une survie personnelle. Car Juan Gelman, au fond, depuis la mort de son fils, et les autres nombreux malheurs dont il fut pour raisons politiques injustement frappé, était un lutteur survivant magnifique et humble. Un poète au sens le plus intense, le plus profond, le plus exemplaire du terme. Merci à Jacques Ancet de ce beau livre de traductions qui donnent au lecteur de langue française l’occasion d’entrer aisément, directement, simplement et de façon touchante dans une œuvre qui mérite de nous contaminer, par son attitude, faut-il dire sa stratégie, de gestion de la douleur et de la beauté, terribles, de ce qu’on nomme la vie humaine – en ces « temps de détresse » continués depuis Hölderlin !

©Xavier Bordes, Paris 01/03/2015.