Arthur Rimbaud Paul Verlaine – Un concert d’enfers (Vies et poésies) – Coll. Quarto – Broché – Ed. Gallimard, 1856 pp. – Édition établie et présentée par Solenn Dupas, Yann Frémy et Henry Scepi.

Chronique de Xavier Bordes

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Arthur Rimbaud Paul Verlaine – Un concert d’enfers (Vies et poésies) – Coll. Quarto – Broché – Ed. Gallimard, 1856 pp. – Édition établie et présentée par Solenn Dupas, Yann Frémy et Henry Scepi.

Ce 2 Mars 2017, Gallimard, en poésie, frappe fort. En particulier avec un volume énorme, géant, sur papier bible, qui pour tous les amateurs de ces deux poètes majeurs, mythiques, que sont Verlaine et Rimbaud, a des caractéristiques proprement fabuleuses : d’une part l’intégrale des poèmes de Rimbaud s’y trouve, et la majeure partie de ceux de Verlaine correspondant notamment à la période de leur vie créatrice commune. D’autre part, on y trouve une quantité considérable de documents photographiques, reproductions de dessins, de manuscrits, de portraits, de pages de revues de l’époque, de la correspondance qu’ont échangée Paul et Arthur : une sorte d’ambiance historique, d’un foisonnement splendide. Quelle émotion de lire le manuscrit raturé de Verlaine qui commence par : « Il pleure dans mon coeur… », d’être en quelque sorte devant le moment originel d’un écrit poétique fameux… Bien entendu, tout cela s’accompagne d’un magnifique arsenal de notes, de présentations par trois des meilleurs spécialistes de Rimbaud, Verlaine, et la littérature de leur temps.

Ce volume absolument considérable, colossal, est une mine inépuisable de connaissances en particulier sur les relations et interactions entre deux écrivains qui ont visé et réussi à révolutionner la poésie de leur temps, ce XIXème siècle riche en tentatives (réussies) diverses. Une chronologie détaillée, avec illustrations, permet de situer les événements et les circonstances d’une rencontre où l’un et l’autre des deux poètes se sont réciproquement fourni enthousiasme et inspiration, sans que l’on puisse à proprement parler considérer qu’il s’agit « d’influence », car chacun a conservé sa voie et sa personnalité, certes, enrichie cependant, comment dire, d’un solide coup d’oeil de temps à autres dans le jardin du voisin, pour voir quelles fleurs de poétique s’y épanouissaient. Il en résulte un travail d’analyse et de présentation jamais mené jusqu’à présent, pour ce que j’en sais, sur une entreprise créatrice qu’un amour réciproque et imprévu des protagonistes (par son aspect homosexuel essentiellement) a fécondée jusque au dénouement de cette liaison. Cependant,

il faut ajouter que si Rimbaud a cassé avec cette période de maturation adolescente, qu’il a jugée du reste avec hostilité comme « dégoûtante » à la fin de sa vie lorsqu’on le questionnait à ce propos, l’ouverture intellectuelle que l’alchimie du verbe de Rimbaud a provoquée chez Verlaine est demeurée. Elle a apporté à Verlaine l’audace de poursuivre plus énergiquement dans sa propre voie, ses propres choix, vers ses propres ambitions de poète, que jusqu’alors une certaine timidité envers la bienséance sociale, un certain respect de la bien-pensance, une raideur « embourgeoisée », avaient retenu de pousser, en tant qu’aventure du langage, jusqu’où l’auteur des « Poèmes Saturniens » était capable d’aller.

C’est de ce livre original, d’une richesse inouïe, qu’il faut remercier les trois instigateurs, autant que Gallimard de s’être lancé dans l’édition d’un tel ouvrage. Pour son prix (autour de 29 €), disons-le carrément, le lecteur aura entre les mains une myriade de facettes à la fois concernant les deux fameux poètes, leur temps, leur vision des choses, leurs œuvres. Documents et études qui feront longtemps référence et rendront ce livre passionnant, en quelque sorte infini, indispensable à qui aura eu « l’audace » de commencer à s’y plonger. Si je n’ai pas souvent le goût de louanger de façon dithyrambique nombre de livres, par ailleurs très honorables, dans le cas de ce « pavé-ci » je fais une exception car il mérite vraiment tous les éloges…

©Xavier Bordes

Revue Traversées, n° 82, décembre, 2016 Traduction

Lieven Callant

Revue Traversées, n° 82, décembre, 2016 Traduction


On pourrait penser que la poésie est traduction, qu’elle instaure un rapport au monde en le traduisant. Le poète est dès lors un passeur, qui sans cesse traverse l’espace du langage, des langages. D’une rive à l’autre, il construit, établit le poème avec le même soin que l’épeire tisse sa toile. Il semble primordial que la trame reste presque invisible, que les points d’attache soient choisis avec une précision qui donneront l’impression au lecteur attentif qu’un mot et celui-là uniquement a le droit d’occuper la place que lui a tout spécialement réservée le poète. Toujours, parce que les environnements, les temps se modifient, le poète garde en lui le privilège de retravailler son ouvrage.
Traversées consacre régulièrement des numéros à la traduction. Aux traducteurs. Car c’est surtout à leur travail que ces numéros rendent hommage. Le numéro 82 n’échappe pas à la règle. Nous lirons en version bilingue et trilingue de nombreux poèmes. J’ai particulièrement apprécié ceux de Shizue Ogawa, D’Emily Dickinson, de Yorgos Thémélis, de Xavier Bordes naturellement.
L’attention est portée d’abord aux poèmes traduits vers le français et puis ensuite aux poèmes traduit du français vers d’autres langues comme pour souligner que ce que transmet le poème est universel, que ses frontières ne se limitent pas à sa langue d’origine. Beaucoup de poètes sont les traducteurs d’autres poètes.
Si la tâche de la traduction d’une langue à une autre, d’un poème me semble être un acte d’une grande bravoure, un acte de haute voltige qui implique bien plus que d’exemplaires connaissances linguistiques, il faut aussi savoir agir avec respect. Respect des mots, respects des messages, respect de l’auteur, respect du lecteur. La traduction a pour vocation de passer inaperçue, le traducteur est donc forcément quelqu’un qui est en mesure de s’effacer devant l’autre, d’être à ce point discret que la voix qu’on entend est celle et uniquement celle du poème.
Horia Badescu nous rappelle que « traduire ce n’est pas trahir », Zéno Bianu évoque la « chambre d’échos » qu’est le poème en cours de traduction. Michèle Duclos nous assure que « le plus sûr moyen de comprendre et d’apprécier un poème est de s’attacher à le rendre dans une autre langue. » Idée rejointe par Patrice Breno dans son édito qui regrette que l’enseignement d’aujourd’hui tente de plus en plus à bannir l’apprentissage du grec ancien et du latin. L’apprentissage du passage d’une langue à l’autre mais pas seulement, l’apprentissage de l’analyse linguistique qui nous invite à penser et repenser les origines de notre langue (comme si nous en avions une commune), à en explorer les structures, à les questionner. Nous aurons toujours besoin de traduire pour comprendre le monde, de trouver une langue pour le rendre.

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Photo © Jacques Cornerotte

Enfin, je terminerai le compte rendu de ma lecture de ce très bon numéro, en évoquant les photographies de Jacques Cornerotte. L’image photographique est aussi d’une certaine manière la traduction d’un moment très particulier. Un instant sans mot et pour lequel il n’y a peut-être pas de mots. Une pensée fugitive, une énigme silencieuse. L’une des photos représente une jeune violoncelliste en train de jouer. Son visage reflète à la fois l’inquiétude, le doute, le questionnement. L’effroi lorsqu’on se retrouve à interpréter l’œuvre musicale d’un autre. Cet autre qui nous le demande au travers d’une partition qu’il nous faut interpréter. Peut-être que cette photographie résume à elle seule les propos du n°82 sur la traduction?

« La liberté est
clé en main, elle est
comme un poème inachevé. »  Károly Fellinger

©Lieven Callant

LUIS DE GÓNGORA – Fable de Polyphème et Galatée – Traduction et présentation de Jacques Ancet. (Ed. Bilingue, NRF coll. Poésie/Gallimard).

Chronique de Xavier Bordes

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LUIS DE GÓNGORA – Fable de Polyphème et Galatée – Traduction et présentation de Jacques Ancet. (Ed. Bilingue, NRF coll. Poésie/Gallimard).


Il ne me semble guère utile de faire l’éloge des traductions du poète Jacques Ancet. Elles sont, en ce qui concerne la langue espagnole, telles qu’un lecteur moderne exigeant est en droit de les souhaiter. Un traducteur peut allumer dans la langue d’arrivée la grâce poétique, comme en d’autres cas, quand il n’a pas de poésie en lui, si compétent qu’il soit, l’éteindre. C’est ce que j’ai pu constater encore dans quelques récents livres de traductions, en lesquelles la justesse du ton était sacrifiée à l’exactitude dénotative. Il en résulte des écrits semblables à des papillons épinglés dans une boîte de collection. Les teintes sont passées, la poudre d’or envolée, la vie avec elle, et il ne reste que l’équivalent de ces fleurs desséchées qu’on retrouve aplaties entre les pages d’un vieux livre. Évidemment, lorsqu’un poète-traducteur parvient à associer le ton et la justesse du sens, cela devient vraiment de la véritable traduction poétique, qui est davantage qu’une simple transmission d’informations au ras des pâquerettes ! En poésie, la capacité à la magie du ton et des visions que la langue d’arrivée doit approcher fait partie – c’est souvent oublié ou négligé ! – de la « compétence »… Dans le cas de Luis de Góngora, la difficulté pour Ancet se double de l’alchimie qu’a introduite le poète andalou dans son poème. Longtemps, l’on a parlé à ce sujet de « préciosité ». Il s’agissait d’époques où la « poétique » ne s’était pas libérée comme après son entrée dans la période dorée du Baroque, temps des métamorphoses de la société, de la culture, de la civilisation, temps d’accélérations « plastiques » de la pensée, dont, sans même le savoir, quelqu’un comme Arthur Rimbaud profitera. Cette période se caractérise, proche en cela de la nôtre, par une sorte de chaos implicite de la société et de la pensée, qui pousse chaque individu vers une vision aventurée des choses, et les auteurs vers une sorte de travail de renaissance de l’écrit et de la vision, quand même ce soit encore à travers des formes traditionnelles. Feu d’artifice créatif, c’est une période qui met « l’imagination au pouvoir », avec bien sûr des fortunes diverses. Entre Titus Andronicus (baroque anglais) – d’une cruauté d’un goût assez douteux – et la Fable de Polyphème et Galatée (baroque aristocratique espagnol), d’une élégance aristocratique, l’époque connaît tous les degrés vers les extrêmes. Or l’extrême de la poésie de Góngora se traduit par l’usage pourrait on dire « immodéré », selon l’expression des surréalistes, du « stupéfiant image ». Sur ce plan, les poèmes de Gongora, comme le faisait remarquer Federico Garcia Lorca qui s’y connaissait mieux que quiconque, n’ont rien à envier aux futurs Surréalistes. Mais il existe aussi dans cette poésie tout une architecture symbolique occulte dont les ramifications ne sont gratifiantes que pour celui qui prend la peine de pénétrer plus profond dans la culture synchronique à la vie du génial Cordouan. Sur ce point, Jacques Ancet a documenté remarquablement, notamment par une ample préface, le texte de Gongora, traduit et présenté en regard de sa version originale, de surcroît accompagné d’une glose, une sorte de traduction en prose semi-explicative adaptée d’un auteur espagnol, Dámaso Alonso. L’ensemble donne à ce livre un intérêt particulier et donne des couleurs et de la richesse à l’image de Gongora, assez pâle et confidentielle en France jusqu’à présent.

©Xavier Bordes


Sur le site de Gallimard

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Jean-Pierre Roque – RÉDEMPTION – L’enfance adamantine – (Ed. L’Harmattan).

Chronique de Xavier Bordes

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Jean-Pierre Roque – RÉDEMPTION – L’enfance adamantine – (Ed. L’Harmattan). Couverture : « La mariée de Louviers », du peintre Jean Trousselle.


Jean-Pierre ROQUE est un écrivain, et poète, singulier. Un croyant à la foi passablement mystique, difficile à cerner. Il s’ensuit que ses écrits ont de multiples caractéristiques : à la fois ils adoptent le ton de la prophétie, de l’adage de la Sophia, le ton du symbolisme mais aussi de la référence à un réel manifeste côtoyant un réel occulte. L’éventail de ses intérêts et de son questionnement est largement ouvert. De Joe Bousquet à Elytis, en passant par mille autres références culturelles, sa curiosité laboure les œuvres de poètes. Ce dont témoigne le présent livre, sorte de concentré de mémoire poétique où les sentiments naturels et simples liés à l’enfance voisinent avec les visions liées à l’avenir et les considérations éthiques. Dans l’acception la plus humaniste que « l’éthikos » peut afficher.

Chaque poème en regard est accompagné de plusieurs brefs commentaires, en prose poétique ou méditative, à portée souvent éthique, ou introspective, faisant de brefs bilans du contenu plus ou moins implicite du poème auquel ils répondent, ou scolies prolongeant tel thème, ou initiant telle réflexion cosmique…

Ce recueil condensé se compose ainsi de tons et de voix variés, allant des souvenirs réalistes (les plus prosaïques parfois), à des autoconsignes que se donne l’auteur, à des recommandations de lecture, tout cela ordonné, entretissé au long de quatre sections ramassées, où l’allusion va toujours à l’essentiel, dans une perspective spirituelle. Mais cette perspective n’oublie jamais la matière, l’ici-bas, le corps, la chair, les êtres vivants, les choses. Elle vise essentiellement à les saisir comme objets de questionnement et de sens, non pas mesquins mais pleins d’altitude métaphysique. Un livre de poète-philosophe au quotidien qui, si élevées que soient ses songeries, ne laisse jamais d’être avant tout humain parmi les humains, et de travailler à comprendre mieux sa place dans l’univers.

(Je note en passant que Jean Trousselle, un peintre fameux et bien trop méconnu encore, a assumé l’image de couverture, splendidement picturale et poétique, du livre, dont on regrette seulement la petite taille inévitable…)

Le livre Rédemption de Jean-Pierre Roque est décidément un livre d’une teneur spécifique, intrigante et surprenante, et son originalité rencontrera sans doute un public qui aime accéder facilement aux pensées les plus exigeantes, pour peu qu’elles soient exprimées avec force, clarté et simplicité.

©Xavier Bordes



Bon de commande ci-joint en pdf

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bdc-redemption_verso

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