Vassilis Alexakis, La clarinette, roman, Seuil (351 pages – 21€)

Chronique de Nadine Doyen

  • 9782021167696Vassilis Alexakis, La clarinette, roman, Seuil (351 pages – 21€)

Peut-on oublier un mot de sa langue maternelle ou de sa langue d’adoption ?

Oui, dira l’auteur, qui, en a fait l’expérience. Il s’interroge sur le mécanisme de la mémoire chez les adultes, mais aussi chez les enfants et nous livre les résultats de son enquête. Ce mot oublié donne donc le titre au roman.

Vassilis Alexakis est un habitué des allers retours Paris-Athènes. Dans ce roman, il nous fait partager son séjour 2013, nous relatant  les retrouvailles avec sa famille, la réception qu’il organisa pour ses 69 ans, (son anniversaire tombant à Noël), ses rencontres fortuites dans les rues, le tout dans les moindres détails. Des sujets récurrents sont développés : l’écriture, la traduction, les langues et la crise grecque.

Mais ses pensées sont constamment tournées vers son éditeur, devenu plus qu’un ami, un confident, taraudé par la crainte de ne pas le revoir. L’auteur lui téléphone et commence une conversation ininterrompue, échangeant sur de multiples registres.

Le portrait de celui qui n’est pas nommé (1), facilement identifiable, puisque l’auteur de Deux vies valent mieux qu’une, livre catharsis, se tisse au fil des pages.

Le romancier se remémore leur première rencontre en 1974, la publication de son premier roman Le sandwich et relate comment leur lien professionnel se transforma en une véritable amitié, une complicité fraternelle matinée de déférence. Avec nostalgie, il se souvient de leurs étés à Tinos, leurs familles réunies.

On suit avec empathie le combat de l’éditeur contre la maladie, le traitement de la dernière chance et la façon dont Vassilis Alexakis le drape de bienveillance et lui apporte  un soutien moral incommensurable, une présence lénifiante jusqu’à cette fatale date du 25 mars 2013, coïncidant, ironie du sort, à la fête nationale grecque.

Et si le tag « Je dépéris », vu sur un mur à Athènes, était une voix prémonitoire ?

En parallèle, se brosse l’autoportrait de l’auteur bilingue, sollicité de toutes parts, par des salons, des universités, des librairies et médiathèques. Avec humour, à l’instar de L’écrivain national de Serge Joncour, il commente ses voyages en train, ses rencontres avec son lectorat, ses passages dans les villes, dont il ne connaît, parfois, que la gare, la cathédrale ou le phare (énigme de Brive). Il est passé expert en noms des habitants. Il ne cache pas ses idées politiques sur la carence du gouvernement de Samaras, l’administration qui sommeille, la troïka et le parti Aube dorée. Il est indigné de voir l’église intouchable, la misère dans les rues, occultée par les pouvoirs publics. Avec Zoé, ils évoquent les droits bafoués. Il ne se prive pas d’égratigner les journalistes peu délicats ou le net, source d’infos erronées. Il souligne l’inéluctable solitude de l’écrivain et justifie son choix de quitter Stock. Il concède sa propension aux mensonges. Il confie sa lassitude de Paris, où l’on garde ses distances.

En marge de ce duo éditeur/écrivain, défile toute une galerie de personnages atypiques, hauts en couleur : Minas, le clochard érudit qui lit Cavafy, Théotokas ; Lilie qui tricote des pulls pour les miséreux SDF ; la dame au cageot rouge ; « un marchand de loukoums qui miaulait » ; Orthodoxie, qui joue dans une équipe de football et vend Le radeau, en gilet rouge. N’oublions pas que Vassilis Alexakis est un fanatique de ce sport. Dans le quartier du Céramique, au cours d’une maraude, l’auteur croise Thodoros, ex- commerçant, ruiné.

L’auteur sait à la fois nous émouvoir (avec ses larmes de « la taille de pièces de dix euros » et nous dérider par des scènes insolites ou cocasses, frôlant le ridicule, mais excellant dans l’autodérision. Le travelling sur une poubelle qui dévale, avec l’auteur s’évertuant à la freiner est plein de suspense. Une passagère qui ne sait plus détacher sa ceinture, arrivée à Roissy. Le pantalon qui se détache du fil et atterrit on ne sait où. Parfois c’est lui qui chute de son fauteuil. Sa sortie d’une bouche d’égout, couvert d’« une boue, blanchâtre », dans l’indifférence des passants. Comme il le fait remarquer tragédie et comédie «  sont deux genres qui se côtoient sans cesse, qui habitent sur le même palier ». On sourit à la naïveté de sa question concernant les marées : « Comment je vais faire pour rentrer chez moi ? ».

Il adopte un style imagé  pour décrire sa table de ping-pong : « Les documents formaient des chaînes de montagnes. Les deux raquettes, comme elles sont bleues, figuraient des lacs ». Tel un poète, à Tinos, il sait s’émerveiller devant la beauté d’un papillon : « j’ai eu l’impression qu’il applaudissait le paysage ».

On adhère d’autant plus facilement que l’auteur nous apostrophe en ami. Ne nous fait-il pas partager même ses messages téléphoniques ?

Avec Vassilis Alexakis, 71 ans, on ne prend pas racine. Toute sa vie n’a-t-elle pas été une course ? Fait-il remarquer, « complètement essoufflé ». Il nous embarque dans ses déambulations athéniennes (le café d’Exarkheia, le quartier de Kypséli peuplé d’immigrés, de Kolonaki, d’Omania) et parisiennes (imaginant son ultime traversée de Paris). « Les lieux sont  chargés de souvenirs », des liens et notre mémoire.

Il nous offre une immersion dans la langue grecque, émaillant ce roman de mots grecs, rendant hommage à l’helléniste Jacqueline de Romilly, qui a donné son nom « à une place près de l ‘Acropole ». « La grâce des mots tient à leur sens : c’est lui qui leur permet de s’envoler comme des ballons ». Il est lui aussi un adepte du name dropping : François Bott qui lui assure que « Trouville est le lieu idéal pour fumer la pipe », dont il ne se sépare pas.

Les aficionados de Vassilis Alexakis reconnaîtront les romans précédents qu’il évoque. Depuis celui où il apprend le sango, celui où il cherche le premier mot, des titres moins connus comme La tête du chat et l’avant-dernier qui est celui de la remise sur pied. On retrouve cette même autodérision et des scènes cocasses parfois cinématographiques. L’auteur aime convoquer les absents. Il nous a déjà habitués à ses récits d’outre-tombe avec : Je t’oublierai tous les jours ou L’enfant grec, dans lesquels il dialogue avec sa famille disparue (mère, père, frère). Rappelons que Vassilis Alexakis a reçu le prestigieux Grand Prix de l’Académie française.

Le bémol qui peut indigner des féministes, c’est la façon dont l’auteur évoque ses liaisons éphémères, concédant ne pas être amoureux. Par contre, sa petite fille Éléni le fait fondre de tendresse et il lui promet de « l’installer au cœur de sa mémoire ».

Dans ce roman largement autobiographique, Vassilis Alexakis mêle souvenirs, anecdotes, interrogations, confidences adressées « à mi-voix » à ses lecteurs, « façon de les traiter en amis », réminiscences de son « intermezzo » à Rome. Il s’égare dans des digressions sur les chiffres, les couleurs. Il nous offre une incursion dans le théâtre et le dictionnaire. En journaliste, il autopsie la situation de la Grèce, dresse un état des lieux dramatique (mesures d’austérité imposées par Bruxelles, pauvreté et « affres de la faim », fermeture de librairies), prémices de la crise actuelle. Elle « n’a plus qu’un visage, celui de ses fautes ». La Grèce, déliquescente, est à vendre. Il égratigne ceux qui bénéficient de niches fiscales, comme l’église. Toutefois, on comprend mieux son attachement à Athènes, plus rien ne le retient à Paris. Serait-il mal à l’aise avec la montée de la xénophobie, lui, l’exilé ? Désirerait-il se rapprocher de la mer ? Elle, « qui résiste le mieux à l’oubli » et qu’ « il faut regarder debout ».

Pour donner de la légèreté, la musique (bouzouki, rébétiko) et la danse ponctuent le récit, teinté de mélancolie. La vie ne vaut-elle pas d’être dansée ? L’auteur ne se fait-il pas passer pour  « équilibriste » ? Jongler du grec au français, il excelle (« exercice salutaire pour le cerveau »), tout en soulevant les difficultés auxquelles un traducteur est confronté quand le mot n’existe pas dans l’une des langues.

Dans La clarinette Vassilis Alexakis rend un vibrant hommage à cet ami, qu’il a accompagné avec abnégation et tendresse, lui offrant  un tombeau de papier à la hauteur de leur quarante années d’amitié indéfectible, de fidélité, de soutien réciproques. Comme le pense Milena Busquets, ne sommes- nous pas « davantage les choses que nous avons perdues que celles que nous avons » ?

Un roman touchant, alerte, fertile en imprévus, truffé de références mythologiques, d’une grande envergure, que l’on quitte à regrets, dédié aux enfants du disparu.

« Topissime », oserais-je ajouter !

©Nadine Doyen

(1) Jean-Marc Roberts

Vassilis Alexakis – Le sandwich – Stock (188 pages -18,50€).

    Vassilis Alexakis - Le sandwich - Stock (188 pages -18,50€).

  • Vassilis AlexakisLe sandwich – Stock (188 pages -18,50€).

Ce premier roman qui vient d’être réédité, Vassilis Alexakis y faisait allusion dans L’enfant grec, avouant qu’il ne se souvenait plus du rôle de Gaspard. Une façon habile d’aiguiser notre curiosité. Qui est ce moine Gaspard qui a retenu le narrateur prisonnier dans un puits ? Pourquoi ? La conversation perçue intrigue. Qui le sauva ?

Qui a kidnappé sa femme Françoise ? Parviendra-t-il à la retrouver ?

L’avertissement, en ouverture, du livre nous assène une réalité sordide, le destin tout tracé de la femme du protagoniste. Si Claire Fourier qui affirme dans un titre de roman : « Je veux tuer mon mari » ne passe pas à l’acte, il n’en est donc pas de même pour le protagoniste de ce roman.

Armez-vous de patience, lecteurs, car on peut y être déboussolé. Les réponses aux multiples interrogations, l’auteur nous les distille progressivement. D’ailleurs il apostrophe souvent son lecteur, le met dans la confidence, s’évertue à lui démontrer la finitude des hommes, étayant ses propos d’exemples, parfois puisés dans des contes.

Le narrateur, une fois son identité déclinée, revisite sa rencontre avec Françoise, revisite sa vie de jeune marié, parsemée de péripéties et livre des bribes plus privées. Il explore leur couple, ses hauts et bas : « On s’y bagarre, on y rit, on y pleure, on s’aime quoi ! ». Il en arrive à perdre ses convictions sur le mariage. Il compare « l’amour à un bateau », donc avec des tempêtes à traverser. Il aborde des thèmes liés : l’infidélité, la jalousie, la violence dans le couple et ses conséquences (séparation, vengeance, crime). Françoise, cette femme « chérie » devient dans sa bouche « la salope » et le narrateur nous prend à témoin de ce délitement des sentiments jusqu’au désamour et la tragédie inéluctable.

Vassilis Alexakis, campant son récit à Paris, pense à ses lecteurs non parisiens, et brosse un portrait subliminal du quartier latin, des lieux mythiques ou qui lui sont familiers. Il nous convie à arpenter avec lui les rues parisiennes.

Si vous voulez gagner l’estime de l’auteur, retenez autre chose que la superficie de la place de la Concorde qui est pour lui « sans grande valeur » car « on peut aussi bien » la « trouver ailleurs ».

On devine en germe son attirance pour les livres et l’écriture.

D’ailleurs le narrateur ne congédie-t-il pas Pipiou et toute sa bande (le dindon, l’écureuil gourmand, le poulain, la poule…, une vraie arche de Noé) pour commettre « ce bouquin » ? Vassilis Alexakis reconnaît avoir plus de tendresse pour ses héros d’enfance de L’enfant grec que pour ceux de son premier roman qu’il aurait eu tendance à tourner en dérision.

Le sandwich mêle en effet dialogues, digressions, extraits de contes, situations foutraques, absurdes. Le récit est construit comme un roman policier, l’intrigue y est relatée à rebours, de quoi y perdre son latin ! (ou son grec). Vassilis Alexakis justifie ce mélange des genres afin de « s’affranchir de ses lectures » de jeunesse et de se libérer de son overdose émotionnelle, pour pouvoir écrire.

L’auteur sait tenir en haleine son lecteur, le prend même à témoin. Il fait monter la tension crescendo : « On ne peut pas dire que je ne l’ai pas prévenue » ou « Un accident est vite arrivé ». Il distille les indices prémonitoires jusqu’à l’ultime : « Le jour du drame vient de se lever ». Le narrateur, sous l’effet de la drogue et de l’alcool, devient un monstre. Ce qui soulève la question de la responsabilité de « l’époux sadique », plus sauvage qu’un loup. On songe à cet article 122.1 stipulant que « n’est pas responsable la personne qui était atteinte, au moment des faits, d’un trouble psychique ayant aboli son discernement ou le contrôle de ses actes ». On est loin des injonctions : « Sois bon », « Fais le bien » citées dans certaines pages. Il souligne également l’influence du passé dans l’acte criminel. La fêlure ne viendrait-elle pas d’une famille désunie, d’une enfance malheureuse ?

Quant à l’épilogue, âmes sensibles s’abstenir, car Vassilis Alexakis ne nous épargne aucun détail. Il relate dans une plume gore, sanguinolente les mutilations, dépeçant ce corps qui l’avait trahi. Cet acharnement interminable, innommable n’est pas plus glauque, ni plus insoutenable que certains faits divers et vient confirmer que les histoires d’amour finissent mal en général. Le contraste avec la sérénité affichée au café où le criminel « se repaît » d’un sandwich est saisissant.

Les fidèles lecteurs de l’auteur pourront constater l’évolution de son écriture en 40 ans. La Grèce n’y est pas omniprésente comme dans les derniers romans, à la veine autobiographique. Mais l’écriture reste fondée sur l’humour et le dialogue.

Vassilis Alexakis a réalisé son rêve d’enfance : « devenir menteur » et conteur pour le bonheur de ses aficionados.

©Chronique de Nadine DOYEN

Vassilis Alexakis, L’enfant grec

Vassilis Alexakis, L'enfant grec

 

  • Vassilis Alexakis, L’enfant grec, roman, Stock (20€, 316 pages)

Vassilis Alexakis emprunte le titre de son roman à L’enfant grec de Hugo, confiant que Paris était le rêve inaccessible, nourri par l’album de ses parents et ses lectures.

Le roman s’ouvre sur une silhouette claudicante, celle du narrateur, double de l’auteur, déambulant dans le jardin du Luxembourg, paré des couleurs automnales.

L’auteur s’imagine en train de voguer sur la mer Egée, mordorée, à bord d’un caïque.

Faute d’être son terrain de jeux ou de sport, le jardin du Luxembourg sera son refuge durant sa convalescence et l’objet de ses investigations. Il nous fait partager ses rencontres avec le clochard, élucide les liens de parenté de la belle Elvire et M. Jean. Il nous livre tous les secrets de ce jardin et du Sénat, ressuscitant tous ceux qui ont fréquenté les lieux. Il dialogue avec les statues, un lapin, les arbres comme Séraphine de Senlis. Auprès de la dame pipi, il trouve une oreille attentive et compatissante, car le besoin de s’épancher l’habite. Il revient donc sur cet accident et le séjour traumatisant qui le cloua à Aix en Provence. Lui, qui a une famille éclatée, s’étonna de voir ses fils à son chevet. Les rôles se sont inversés : « j’étais devenu une espèce d’enfant et eux étaient soudain devenus des adultes ». Avec humour et autodérision, il montre comment il s’accommoda de son handicap. On dirait qu’il tourne une séquence des Intouchables quand il déambule à tout berzingue dans le couloir de l’hôpital. Pour égayer les soirées interminables, il teste l’adresse de son pied droit, imagine un dialogue entre le crayon et le Robert tombés.

Sa renaissance pas à pas lui a permis de développer sa capacité à l’émerveillement devant la beauté de la nature, du jardin (les parterres de fleurs « un manuel de géométrie en couleurs »), la fontaine Médicis) ou les détails d’architecture. En « inspecteur des rues », il sait débusquer sur les façades une nymphe, un satyre.

Sa distraction, il l’a trouvée auprès d’Odile, qui donne vie à ses figurines et de sa sœur qui les fabrique. L’auteur dresse l’historique de Guignol, le compare à Punch et se remémore Karaghiozis du théâtre d’ombres de son enfance. Il remonte le fil de ses souvenirs heureux, de ses jeux avec son frère disparu à Callithéa.

Il convoque ses parents disparus, compare la situation de son fils exilé (avec qui les relations sont tendues) à la sienne et aborde une réflexion sur la paternité et la transmission. Il est convaincu que pour s’accomplir, s’épanouir, pour réaliser des prouesses, il faut prendre de la distance avec sa famille.

La mort en embuscade s’invite à la fin du récit, ne serait-ce qu’avec l’agonie de cette feuille restante sur le marronnier. Moment de grâce sublimé par ce rendez-vous avec son fidèle admirateur qui se devait de l’assister dans sa chute tourbillonnante et la sauver. Ne croise-t-il pas Hadès dans les entrailles des catacombes ?

Le récit bascule dans le surréalisme quand la folie s’empare d’un client dans une librairie menacée par l’assaut imminent d’indiens. A la manière de Woody Allen, les personnages s’échappent des pages et se liguent avec les lecteurs. Leur vivacité supplée à la lenteur du narrateur « figurine manipulée par deux béquilles ».

L’auteur développe une réflexion sur la frontière entre réel et imaginaire. N’est-il pas lui-même un personnage de son roman inachevé, d’où l’usage de ses béquilles ?

On devine l’auteur rongeant son frein, impatient de retourner à Athènes de crainte de ne plus reconnaître son pays. Ne pouvant pas passer sous silence la crise grecque, il nous livre ses convictions et pose son regard censeur et caustique sur la richesse de l’église (que les politiques n’osent pas taxer) et le gouvernement. Il brosse une peinture au vitriol de la société grecque (élites corrompues). Il colle à l’actualité, évoquant les JO (qui ont alourdi la dette), les drames, les suicides dus à la pauvreté galopante. Il ne se prive pas de brocarder les paroles ordurières de certains politiques.

Vassilis Alexakis dévoile son rituel d’écrivain et les contraintes qu’il s’impose : vivre seul. Une vie monacale indispensable à l’écriture. Pour tromper sa solitude, il fait défiler les femmes qu’il a aimées ou fréquentées. Désormais, c’est auprès de la dame de bronze « aux formes généreuses », « belle comme les actrices italiennes » qu’il aime se poser pour « une conversation muette » quotidienne, avant de rentrer à l’hôtel.

L’auteur paie sa dette à la littérature, déclinant ses plaisirs de lectures. Son goût pour la fiction, il l’a hérité de sa mère. Il évoque ceux qui furent ses compagnons dès son enfance. Les héros répondent tous à l’appel (Don Quichotte, D’Artagnan, Tarzan, Robinson, la liste est interminable). Il met en relief le rôle du Robert.

A 20 ans, il partagea ses doutes avec ses maîtres tutélaires : Dostoïevski, Faulkner et Beckett qui lui ouvrirent la voie à « son propre chemin ».

Il dénonce le déclin de la poésie et nous gratifie des poèmes de Constantin.

Il épingle « le milieu littéraire parisien » qui « ne reconnaît du talent qu’à ceux qui le flattent ».Il ne manque pas de rappeler notre héritage du grec. Et l’auteur d’imaginer avec une pointe de malice, le remboursement des mots empruntés comme économie ! Cette francophilie reconnue a permis à Vassilis Alexakis d’être le Lauréat du Prix de la langue française 2012. Il contribue à maintenir vivante la flamme de la lecture.

En fermant le roman, on se demande si le narrateur a regagné son studio, si la séance de dédicaces au jardin du Luxembourg a eu lieu, si le personnel médical d’Aix a eu la visite promise. On garde en mémoire ce geste touchant d’offrande à la dame « à la capeline de paille », cette feuille morte déposée sur sa jupe comme un talisman.

Vassilis Alexakis signe un roman labyrinthique, aux accents autobiographiques, émaillé d’une pléthore de réminiscences familiales, de digressions, traversé par la mythologie (Ulysse et la guerre de Troie, Circé…). Il nous offre aussi des parenthèses poétiques et des morceaux d’anthologie (Guignol et Gnafron ayant maille à partir avec le couple présidentiel !) où se côtoient réalité et fiction, happant le lecteur dans ce tourbillon hallucinant ou l’entrainant dans le Paris souterrain.

Un enchantement de lecture qui apporte de la couleur et de l’inédit.

©Nadine DOYEN