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Les villes de papier (une vie d’Emily Dickinson) de Dominique Fortier, Grasset, septembre 2020 (prix Renaudot)

Chronique de Paule Duquesnoy

Les villes de papier (une vie d’Emily Dickinson) de Dominique Fortier, Grasset, septembre 2020 (prix Renaudot)

Emily, je la retrouve au jardin, assise sur un rayon de soleil ou une goutte de rosée, dans le parfum de la violette, ou du jasmin, sous la tête penchée des chastes hellébores, dans le sourire d’une mésange ou d’un merle, le chant du premier oiseau à l’aube. Les plantes et les oiseaux me parlent d’elle. Aussi, notre amie la fleur, que butine l’abeille, miel et dard. Le jardin n’est-il pas un univers ?

Le chien Carlo, qui dort au pied de son lit – car dans toute histoire il y a toujours un chien, ou un animal de compagnie, plutôt un chien – honore l’herbe.,

Maisons de fleurs et de papiers où volettent les mots, subtils papillons, légers flocons. Fleurs de papier.

Cet essai de Dominique Fortier est servi par une écriture gracieuse, alerte, allègre, et le goût de la nature commun à l’auteur, attachée à l’arbre qu’elle voit de son bureau, férue de botanique comme Emily Dickinson. Je ne peux qu’être séduite. Mais un vitrail d’église, c’est beau aussi. L’art et la nature.

Emily, compagne des fleurs, qui les cultive en serre pour les offrir – orchidées et autres plantes rares –, les respire au jardin, les couche dans son herbier, les accueille dans ses poèmes – leur donnant durée, témoignant de ce qui a été, herbier ou poème c’est la même recherche – ou entre les pages. Le parfum est insaisissable.

Emily, attachée à sa maison, à ses lieux – qu’elle parcourt à petits pas ou avec ses bottes de sept lieues – la ville d’Amherst, le Mount Holyoke Female Seminary, Homestead, la demeure du grand-père où elle est née, que rachètera le père. Emily, livrée aux occupations journalières répétitives et essentielles : cuisiner, pétrir le pain, lessiver et ranger les vêtements. Emily, attachée à ses amis au-delà de la mort. Poignantes les pages consacrées à Sophia. 

Outre Lavinia, « Emily a trois autres sœurs cachées dans sa chambre : Anne, Charlotte, Emily, comme elle ». Les Brontë. Je souscris à cette parenté.

J’ai aussi apprécié les souvenirs personnels glissés. Car l’écriture de la biographie d’un ou d’une autre ramène tout auteur à des moments de sa propre vie.

Un bémol cependant. Ni Dieu ni Maître, ou plutôt ni Maître ni Dieu pour Emily selon Dominique Fortier. « Qui a besoin de Dieu quand il y a les abeilles ? » C’est aller un peu vite en besogne que d’éluder ainsi les combats qui se sont joués dans le cœur de la secrète Emily, dont nul ne connaît l’issue. Plusieurs lettres ont été écrites au Maître, mais le mystère demeure sur son identité, et même son existence. On ne peut par contre ignorer la flamme qui brûlait au cœur d’Emily, l’énigmatique. Quant à Dieu, ses poèmes et sa correspondance témoignent que la mort et l’immortalité étaient ses préoccupations essentielles.

Emily, vêtue de blanc. Les fleurs blanches, au dire des parfumeurs, sont les plus odorantes – le jasmin, l’osmanthe à feuilles persistantes. Le blanc, la couleur de la robe de la mariée ou du baptisé, de la tenue de deuil au Japon, en Corée, en Chine et en Afrique, la couleur de la chemise des condamnés à mort, représente le vierge et l’absolu, qualités divines. 

Je regrette que tout ce pan de la vie d’Emily le plus énigmatique, mais aussi le plus complexe qui la rend si particulièrement attachante ait été laissé de côté. 

C’est pourquoi malgré le style enchanteur de Dominique Fortier, ses tableaux croqués sur le vif, sa « liberté libre », j’ai préféré le livre tout en nuances et délicatesse – l’âme d’Emily se froisse si facilement – écrit par Claire Malroux dont j’ai parlé dans ma dernière chronique, se glissant respectueusement dans la peau, dans le cœur d’Emily au plus profond, en quête de son jardin intérieur, de sa vérité, allant la chercher sur ses lieux de vie, sans oser pénétrer dans sa chambre. Emily entend le silence parler. Les mots lui viennent de ce silence, où elle a bâti sa maison de papier.

Oui, l’écriture transcende le réel. 

« Nous ne parlons pas la même langue, elle et moi : une poète et une prosaïque », reconnaît Dominique Fortier.

©Paule Duquesnoy