Ouz suivi de Ore et de Ex, Gabriel Calderón, traduit de l’espagnol (Uruguay) par Françoise Thanas et Maryse Aubert. Actes Sud, collection Papiers, 2013. 244 pages, 25 €.

  • Ouz suivi de Ore et de Ex, Gabriel Calderón, traduit de l’espagnol (Uruguay) par Françoise Thanas et Maryse Aubert. Actes Sud, collection Papiers, 2013. 244 pages, 25 €.

Ouz et Ore et Ex, trois pièces d’un jeune auteur, dont les dénominateurs communs sont un humour féroce qui bascule dans le fantastique et l’absurde, caractéristique de beaucoup de bonnes écritures latino-américaines, et le poids de la famille, elle-même bousculée et violentée, par le contexte politique, religieux et social. Ces pièces questionnent le fond d’humanité chez l’être humain, et aussi la quête d’amour et de vérité.

 

Trois pièces de théâtre qui ont pour toile de fond l’Uruguay. Petit pays dont on parle peu, qui comme ses voisins a subi dans les années 70, une dictature sanguinaire avec son lot de tortures, d’assassinats et de disparitions, et qui aujourd’hui, est gouverné par José Mujica Cordano, surnommé « Pepe Mujica, un étonnant président, ex-guérillero tupamaro. D’ailleurs, une de ses phrases a inspiré l’auteur pour l’écriture d’Ex, la dernière pièce.

 

La première, Ouz, est de loin la plus drôle et la plus déjantée. On ne s’y attend pas d’ailleurs au début, ce qui la rend encore plus drôle. La pièce démarre dans la cuisine de Grace, une respectable épouse d’un respectable époux, d’une respectable et pieuse famille catholique, vivant dans le tranquille et respectable village d’Ouz, où chacun va à l’église pour glorifier Dieu et où chacun respecte les lois du Tout-Puissant. Or, voilà que Dieu s’adresse personnellement à Grace, alors qu’elle est seule dans sa cuisine. Il s’adresse à elle comme n’importe qui le ferait, en lui parlant. Grace, ne pouvant le voir, a bien du mal à le croire, aussi sa foi est elle mise à rude épreuve, et elle le sera encore plus, quand Dieu va lui demander de lui prouver son amour, en tuant un de ses enfants.

Grace et son époux ont deux enfants, Tomàs, qui est beau, fort et fait son service militaire et Dorotea, plus jeune, qui est autiste. Ce que Dieu lui demande là, est absolument impensable, terrible, mais Grace a confiance en Dieu, plus que tout, et elle ne voudrait pas qu’il pense qu’elle, n’est pas digne de sa confiance. Elle n’a pas le droit de parler à qui que ce soit de cette conversation avec Dieu, mais elle a besoin de confier son cruel dilemme à Jack son mari, quand il rentre ce soir-là. Lequel des deux enfants va-t-elle tuer ? Ce qui fait bien rire Jack, qui pas une seconde ne pense que sa femme est sérieuse, et quand il s’aperçoit qu’elle pense vraiment ce qu’elle dit, il prend peur et court chercher le curé pour un exorcisme. C’est ainsi qu’au fur et à mesure des tentatives avortées de Grace pour sacrifier un de ses enfants, et de ses mensonges de plus en plus éhontés, en même temps que le ton des dialogues va changer du tout au tout, entreront en scène d’autres personnages : Père Maykol, le curé, José le boucher et Catherine sa fille ; Fiona et Leona, deux sœurs voisines de Jack et Grace, et tout ce petit monde aux prises avec un imbroglio de plus en plus complexe et délirant, va révéler les dessous de ce village si tranquille et parfait, dans une spirale d’absurdités de plus en plus monumentales, où tous les tabous se verront balayés. C’est une pièce extrêmement subversive et hilarante, au rythme très dynamique qui se déverse en flot de dialogues où la vulgarité se fait libératrice, jusqu’au dénouement, qui lui aussi est des plus inattendus. Cette surenchère d’absurdités et de provocations donne à cette pièce la dimension d’une véritable et jouissive satyre sociale et religieuse.

 

 

La deuxième pièce, Ore, sous-titrée « Peut-être la vie est-elle ridicule ? » parait du coup plus fade, et surtout elle est plus difficile à suivre, car les personnages, suite à une arrivée d’extra-terrestres, changent de corps, si bien que chaque personne s’exprime dans le corps d’une autre. Le fond de la pièce est politique, et fait référence aux enlèvements durant la dictature et l’implication embrouillée des uns et des autres.

 

C’est aussi le cas d’Ex, sous-titrée « Que crèvent les protagonistes ? », qui met en scène Ana et son fiancé Tadéo. Ana est jeune, elle n’a pas connu la dictature, mais elle voudrait connaître enfin la vérité sur les lourds secrets qui pèsent sur sa famille. Pourquoi certains ont disparus, pourquoi d’autres ne se parlent plus, mais la plupart sont déjà morts. Son fiancé Tadéo va, pour lui prouver son amour et grâce à une machine à remonter le temps qu’il a lui-même conçu, ramener du passé, les uns après les autres, jusqu’à rassembler tout le monde, le temps d’un repas de Noël, Graciela, la mère d’Ana, Jorge, son père et José, le frère de ce dernier, mort sous la torture et Antonio, son grand-père et père de sa mère. Ana et Tadéo ont aussi invité Julia, l’autre grand-mère, mère de Jorge et José, la seule à être encore vivante. Mais rien ne se passera exactement comme l’avait espéré Ana, et le prix à payer pour connaître la vérité sera bien plus lourd qu’elle ne l’aurait imaginé. Remuer le passé et en ramener ses protagonistes ne sera pas sans conséquence. Cette pièce qui fait des va-et-vient entre temps présent et scènes du passé, met en lumière toute la complexité des situations de ces pays qui ont connu des dictatures, avec toute la souffrance provoquée qui perdure au présent, longtemps après, dans les non-dits, les crimes impunis, les familles désunis, les secrets qui rongent. Et cela peut-être, au moins tant que ne sont pas morts tous les protagonistes. C’est la question que se pose Gabriel Calderón dans son prologue.

 

« Il ne suffit pas qu’ils meurent, IL FAUT QUE CRÈVENT TOUS LES PROTAGONISTES. »

 

 

©Cathy Garcia

 

 

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Gabriel Calderón est un jeune auteur uruguayen. Également acteur et directeur de compagnie, il a reçu plusieurs distinctions pour son travail dans son pays. En 2012, il codirige avec Adel Hakim un stage intitulé ‘Le théâtre, critique du social‘ au Théâtre des Quartiers d’Ivry.Ouz,OreetEx sont ses premières pièces publiées en France.

 

Les lectures de juin de Patrick Joquel

Poésie
Titre : Au creux des îles
Auteur : Chantal Couliou
Illustrations : Evelyne Bouvier
Editeur : Soc et Foc
ISBN : 978-2-912360-76-2
Année de parution : 2012
Prix : 12 €

Un livre. Des îles. Courts poèmes posés sur la page et entourés de blanc. Petites touches de mots. Petites touches de pinceaux. Une ambiance bleue. On respire dans ce livre. Les auteurs réussissent à laisser entrer le silence des îles, leurs couleurs, leurs odeurs, leurs calmes autant que leurs tempêtes dans quelques pages.

La magie de Soc et Foc sans doute que de donner de l’espace à ses livres.

Un livre pour goûter au large.

 

Titre : La terre est rouge
Auteur : Philippe Latger
Peintures : Robert Sanyas
Editeur : Soc et Foc
ISBN : 978-2-912360-75-5
Année de parution : 2012
Prix : 12 €

Pays Catalan. Nord et Sud. Perpignan, Collioure, Barcelone… La mer. La montagne. Une révolution toujours prête. Un livre à la Cendrars, à la Césaire… De la poudre de Pâques à New York (où l’auteur a vécu et demeure en lien), des bruits de Talgo et d’amour… Un retour au pays natal après l’exil américain… Un livre à mettre en voix, en scène avec en toile de fond les peintures lumineuses et solaires de Sanyas.

Un livre envoûtant. Nostalgique et empli de tramontane. Un livre à lire en été en plein cagnard matinal ou sous l’ombre des pins maritimes, un horizon bleu pour y reposer ses yeux de lecteurs écarquillés.

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Titre : Neige tremblée
Auteur : Amandine Marembert
Editeur :  La Porte
Année de parution : 2012

Livre hivernal. Mais dans un sens de douleur. De rupture. Comment apprivoiser sa peine dans le blanc ? Le glacé ? Dans ce silence ? Comment croire qu’un printemps reviendra ? Et quel printemps ?

Un murmure. Une solitude. Un hiver…

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Roman

Titre : Vango
Auteur : Timothée de Fombelle
Editeur :  gallimard
Année de parution : 2010

Quelques phrases de ce livre ahurissant, surprenant et qui m’a pris sans que je puisse le laisser… une drôle d’aventure !

Une simple tartine de pain devenait un tapis volant.

A Zanzibar l’air de la mer laisse un goût de sucre sur la langue.

La Sicile était sur le chemin de l’afrique, et s’ils avaient su voler, an aurait pu voir passer des éléphants en escadrilles.

Le mercredi s’appelle ici dimanche. Rappelez-vous que vous n’etes pas en France.

Directement et sans escale.

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