Une chronique de Daniel ILEA
Le «ticket Dickens »
Michel CRÉPU, Un jour, récit, NRF, Gallimard, 2015.
Roger Crépu est mort à quatre-vingt-neuf ans. Il fallait écrire un livre pour que son passage – non seulement dans le cœur et la mémoire de ceux qui l’ont aimé mais, tout simplement, sur terre – fût marqué. C’est fait, et cela s’appelle Un jour.
Je prendrais ce « récit autobiographique» comme une œuvre de fiction (pas même d’autofiction); car tout ce qui est écrit, par le fait même d’être écrit, revécu, revivifié par l’écriture, devient littérature, donc fiction, donc une vie autre (ou une autre vie). En l’occurrence, celle du personnage romanesque Roger Crépu !
Ce n’est pas tant les noms qui comptent, mais, toujours, les êtres, et leur monde. Un jour, un homme, un livre.
Le titre s’inspire d’une phrase du Post-scriptum (lettre de JP à Michel Crépu, à la mort de son père) : « Il reviendra, si j’en crois mon expérience, peupler vos songes, avant de le retrouver un jour ». (Le même mot démarre et clôt le livre, ça fait cercle !)
Mais de quel « jour » s’agirait-il ? De celui où, muni (dans le jargon du personnage-narrateur-auteur-fils Michel) du « ticket Dickens », on accèderait au « pub comme pari pascalien » (p. 99); et tous les « croyants » devraient l’avoir dans leur poche, ce ticket-là, et connaître ce jour-là (Roger et Michel aussi sont du nombre).
Voici ce que Roger a dit à son fils Michel : « Je ne peux pas t’expliquer, ça nous dépasse, mais tu peux être sûr que dans une réalité dont nous n’avons pas idée, eh bien on se retrouve tous sous une forme spirituelle qui exprime le meilleur de nous-mêmes » (p. 97). Et Michel d’en conclure « C’est cela, croire. Et non pas s’en remettre à un Être suprême » (ibid.).
Croire, en bref, à une forme de résurrection : de fait, à l’immortalité. Intuition qui, en un sens, pourrait nous rappeler Spinoza : «[…] il n’est pas possible que nous nous souvenions d’avoir existé avant le corps, puisque aucune trace n’en peut rester dans le corps, et que l’éternité ne peut être définie par le temps ni avoir aucune relation au temps. Mais néanmoins nous sentons et faisons l’épreuve que nous sommes éternels » (L’Éthique, Ve partie, Scolie de la Proposition XXIII).
Certes, Roger n’a jamais lu Spinoza : cette intuition, il l’a eue à sa façon. Or, il y a plusieurs types d’éternités : spinoziste, parménidienne, platonicienne, judéo-chrétienne… Voyons maintenant celle, toute particulière, de Michel : « Il n’empêche qu’à la ‘fin’, bons et méchants mêlés, je crois que tout le monde se retrouve au Pickwick club pour boire un coup. […] Et attention, je précise : boire un coup éternellement tout en bénéficiant des meilleures conditions qui soient en matière de méditation paisible, de volupté de l’esprit à son comble, de félicité des sens à leur apogée. Jamais dérangé, jamais fatigué, toujours joyeux » (p. 99).
En somme, le but, la finalité, serait-ce ce retour à une sorte de paradis terrestre, où, une fois rentré, on y resterait pour toujours, comme dans un pays de cocagne, monde figé, au-delà de tout devenir ? Il paraît bien que si ; et que, dans le paradis judéo-chrétien (par ailleurs, très proche du monde des Idées du premier Platon), tout comme dans celui de Roger et dans celui de Michel, on a marre de tant de « devenir »: qu’on veuille s’arrêter, une fois pour toutes, ne plus sentir le temps, la fatigue, la désagrégation… qu’on veuille rentrer au bercail et, pourquoi pas ? « boire un coup éternellement » !
Il en est tout autrement chez Spinoza, où l’éternité n’a rien de figé, ne faisant qu’un avec le devenir : ce mouvement paradoxal, ce devenir-être de l’Éthique, sans aucune finalité ; ce Deus sive Natura du panthéisme (ou plutôt du naturalisme) spinoziste, la liberté comme nécessité comprise, et rien d’autre. Mais, ici, « le verbe se fait chair par amour de l’espèce » (ibid.), en vue d’un «terminus paradis » pour tous : l’essence même de l’humanisme judéo-chrétien, qui tend vers cet idéal, vers cette idéalisation, cette belle vision idyllique, afin d’échapper au « mauvais devenir », à la pourriture.
D’une certaine manière, Michel lui-même livre une possible raison d’une telle démarche : « Il m’est insupportable de sentir que les choses qui ont vraiment compté ne comptent plus » (pp. 106-107). Oui, peut-être que tout compte, et qu’à la « fin » il vaut mieux l’illusion, le « mensonge » salvateur, les images d’Épinal, le « kitsch »… plutôt que rien, ou que le manque de tout sens : par exemple, les mots « Charles Trenet » ou « Cirque Pinder » (p. 107), aimés de Roger, s’ils peuvent lui faire du bien, ils sont les bienvenus, de même que le décor factice de la salle à manger de cette maison de retraite « aménagée dans l’esprit d’un restaurant de bord de mer » (p. 103) ; Michel est bien en droit de ne pas « se sentir d’humeur » à critiquer « cette pathétique stratégie d’euphémisation du désastre quotidien ». Mieux encore, à y réfléchir un peu, il l’approuve (et nous aussi) : « En réalité, je suis tout à fait favorable à cette misérable fiction de filets de pêche tendus en travers de visages hagards » (p. 104).
D’un côté, une mélancolie en sourdine, quoique accompagnée, rythmée, par le stoïcisme, traverse ce livre et, s’il y a aussi quelques accents de révolte, c’en est une contenue, contre le temps, contre Dieu, contre tout, et pour les pauvres corps ; de l’autre côté, on nous tend, tout bonnement, la bouée du « ticket Dickens », du « pub comme pari pascalien ».
Il y a donc un mouvement circulaire dans ce livre (au-delà du mot titre qui est aussi le tomber du rideau). On commence avec l’attaque cérébrale, la paralysie d’une partie du visage du père métamorphosé en « un mixte de Pluto et des Fratellini » (p. 19), puis vient la mort qui (grâce au travail du charmant Tonino le thanatopracteur) va ré-humaniser ce même visage : « Du masque clownesque des dernières années, nous sommes repassés au visage d’un vieil homme qui avait bien mérité qu’on s’occupe ainsi de lui »; et encore : « Un visage du dimanche, d’un de ces déjeuners grandioses dont mon père était le chef d’orchestre à sa façon, faisant reprendre Tout va très bien, madame la marquise à la tablée dominicale » (pp. 20-21). Vers la fin du livre, on y reviendra in extenso.
2013, la folle dernière année de la vie de Roger Crépu (entre sa quatre-vingt-huitième et sa quatre-vingt-neuvième), ayant tout le temps à ses côtés son épouse (pas même « le vent de la folie » n’aurait su séparer l’éternel « tandem Roger et Marité », six décennies ensemble), sa Marité qui ne veut pas le quitter, même si Roger s’est déjà quitté lui-même…, qui «ne supporte pas de ne pas savoir où est mon père » et qui pleure «parfois, à l’écart » (p. 138).
Quant à Michel : « Au demeurant, Beckett est le seul écrivain auquel j’ai pensé en présence de mon père sans en éprouver pour autant, comme si souvent avec la littérature, un insupportable fumet d’imposture. Requiescat » (p. 108).
Une fois la maladie entrée en scène, l’« équipe » (Michel préfère ce mot à celui de « famille »), le quatuor Roger-Marité-Jean-Michel, commence à se déliter. Mais Michel comprend que «c’est dans l’ordre des choses», qu’on ne peut demander davantage à la Nature, à notre nature. Roger, dessinateur-architecte (il disait, parfois, à son fils, en lui montrant un bâtiment : «Tu vois, ça, c’est moi »), meurt donc presque nonagénaire, après avoir rendu de sacrés services à la communauté ( projetant puis érigeant des maisons, du solide ; l’extrait choisi pour la quatrième de couverture est un poème à ce sujet), et aussi fondé et mené une belle « équipe ». Michel trouvera une comparaison très juste entre Roger et une maison qui s’effondre : « La ‘vieillesse’, en ce qui concerne mon père, n’a pas été une extinction lente mais plutôt un effondrement erratique, comme quand les soubassements, d’ordinaire solides, viennent à se désagréger sous l’effet de pluies trop abondantes » (p. 16).
Pour l’essentiel, le « match » de l’équipe Crépu se déroule à Étampes : « J’aime ce nom d’Étampes qui figure à la fois dans les Mémoires d’outre–tombe et dans À la recherche du temps perdu. Tout le monde ne peut pas en dire autant. Écoutez plutôt au lieu de lire n’importe quoi : ‘Étampes’, ‘Étampes’, écoutez l’assourdi gri-rose de ce nom, son vieux son de tambourin féodal. À peine un écho, une douceur rentrée du royaume. La douceur extrême des choses finies qui n’en finissent pas » (p. 30). (En jouant moi-même sur le clavier du mot « Étampes », voici ce que ça donne : « Et le temps ? où est le temps ? Étampes, Estampes, toujours le sceau, la marque du temps ! ».)
Michel s’interroge: « Que sais-je réellement de mon père ? », pour constater sèchement : « Nous n’avons jamais été en situation de confidences » (p. 48). Qu’on se rappelle juste sa fameuse explication métaphorique-comique de la sexualité et de la procréation offerte au jeune Michel ; la peur, l’angoisse des mots simples, naturels (pas forcément vulgaires), de la communication directe, sans circonlocutions, sans euphémismes, dicterait peut-être aussi à Roger l’ubuesque question au même Michel, quand il lui apprendrait qu’il avait une petite amie : « Dans quelle mesure le temps que j’avais passé avec elle était de nature ou non à donner lieu à un enfant » (p. 50).
Dans le journal local, Roger Crépu apparaissait en « grand humaniste ». Pour Michel : « Il n’était pas un ‘intellectuel’, et cependant il s’est beaucoup battu pour des ‘idées’ » (p. 55). Jolie métaphore pour les idées : « Les idées sont les drones du cogito. Le cogito reste immobile, il envoie les drones en mission. Ensuite, retour à la base et rapport. Le drone de mon père, sa grande idée invisible, c’était l’‘Europe’. Quand il disait : ‘L’Europe !’, il avait tout dit. Sa façon de prononcer ce mot d’‘Europe’ dénotait de sa part un enthousiasme sincère, quelque chose de digne et de fier en même temps » (ibid.). Il n’était ni de droite, ni de gauche, mais de centre, il lisait « Le Sillon, La Croix, France Forum, les organes traditionnels de la démocratie chrétienne en France » (pp. 55-56). Quelques rares livres, aussi. Le paradoxe, c’est que, « tout en acceptant son sort d’homme qui reste à la porte, son chapeau à la main », il incitait Michel à la lecture. Il lui conseilla Histoires extraordinaires d’Edgar Poe et les Vies des douze Césars de Suétone ; et Michel de se demander : « Où avait-il pêché de telles références ? Il n’avait lu aucun de ces ouvrages mais en parlait néanmoins avec l’assurance d’un connaisseur. C’est donc bien qu’il existait un passage secret » (p. 57). Pas de bibliothèque à la maison. C’est avec son argent de poche que Michel en mettrait une sur pied, au fil des années.
En revanche, Roger adorait les « guides verts» : « Il y avait de belles choses à voir un peu partout en Europe : les guides indiquaient les moyens d’y parvenir, c’était formidable. [On notera les mirifiques escapades de l’‘équipe’ en Suisse, au Cervin, avec l’apparition du Matterhorn, et à Lugano, ma note.] En cela, mon père, qui n’était pas un esthète, avait néanmoins une relation à la Beauté. L’archétype du Beau, pour mon père, c’était Chartres, où nous allions souvent en promenade le dimanche après-midi ; c’était la forêt de Fontainebleau avec ses frondaisons à la Corot, c’était enfin la plaine de Beauce, au sortir d’Étampes, quand on arrive sur le plateau et que le ciel embrasse tout avec quelque chose de magistral » (p. 58).
Entre-temps, devenu critique littéraire à La Croix et à L’Esprit, Michel fait la rencontre capitale de L’Archipel du Goulag : « On dessoûlait. Il y a aussi une ivresse du dessoûlement. […] Il y avait ce besoin d’exorciser le groupe, de donner son congé définitif à toute sorte d’enthousiasme qui impliquait, si peu que ce fût, le collectif » (p. 64).
D’une certaine manière, son père était donc plutôt dans le vrai, avec sa « philosophie » politique de centre, de la modération, « la sagesse même ». Ce qui rappelle à Michel une déclaration de Gustave Planche à la Revue des Deux Mondes (à la tête de laquelle Michel Crépu siègerait une quinzaine d’années) : « ‘Nous sommes irrésistiblement modérés.’ » (p. 65).
Une énigme, ce Roger Crépu, et Michel d’affirmer : « Je crois pouvoir dire que je n’ai jamais entendu mon père se moquer de qui que ce soit, même sans aller jusqu’à l’ironie » (pp. 75-76). Sur le fil de sa narration, il cherche « […] à cerner cette zone invisible qui n’a pas de contours, la base, le quartier général [le titre de son premier roman !, ma note ] d’où mon père tenait ses ordres. Il n’était pas un puritain, il n’était pas non plus un ‘benêt’ de la chose, il vivait son discours sur l’amour dans un intervalle spirituel bienveillant, sérieux, galant au sens de ‘poli’, un cran au-dessus de la vulgarité. Tourné vers les autres et tournant le dos à l’heure exquise. La preuve : il ne savait pas très bien danser alors que ma mère se laissait volontiers conduire, dans les fins de déjeuners. Ma mère valsait plutôt bien et elle moquait un peu ‘Roger’ de ne pas savoir s’y prendre, avec ses ‘grandes jambes’. […] Je revois la scène. Mon père se laisse convaincre par ma mère de suivre son pas quand se sera le tour des ‘valses viennoises’. Nous faisons un cercle autour de mes parents. Mon père fait semblant d’être à l’aise. Il y a du bonheur dans cette maladresse, tout n’y est pas frappé de malédiction. C’est simplement une maladresse avec l’instant. C’est cela qui fait souffrir, rien d’autre, et qui rend parfois aussi heureux, comprenne qui pourra : d’avoir mal à l’instant » (pp. 85-86).
En fait, chez Roger, c’est peut-être comme si tout devait se jouer entre la volupté du Déjeuner sur l’herbe (Manet) et le bonum voluntatem (ce fond de l’humanisme chrétien). C’est sûrement là, quelque part, à un quelconque carrefour, que doit se situer le « quartier général » de Roger Crépu.
Il nous faut finir en beauté : ce sera avec la transcription de quelques lignes de la page rédigée par Roger, et transcrite telle quelle par Michel, décrivant à merveille l’atmosphère des années 40, « les derniers jours avant la guerre », quand lui-même est entré dans la vie :
« Je me souviens de l’approche de la débâcle de 1940 être allé tôt, un matin, à Rouvray. […]
« Il faisait encore nuit, les étoiles brillaient au ciel. Dans le champ voisin, je distinguais la vieille bétonnière abandonnée, toujours là.
«J’avais dans la tête à ce moment des airs d’orgue de cinéma joués par Sidney Torch […]. Ils me mettaient la joie au cœur et je marchais bon pas vers Rouvray, au lever du soleil.
« Après cela il ne me reste plus qu’une vision triste. Je me vois près du puits, c’est la guerre, une fin d’après-midi orageuse, les blés mûrissent, j’entends au loin en direction de Paris le bruit régulier du canon, nous allons partir en exode […]. En ces années grises de l’Occupation je quitte les années 30, j’ai quinze ans, je vais bientôt entrer au travail. » (p. 92).
© Daniel ILEA
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