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Éric Brogniet, Bloody Mary, Road movie pour Marilyn Monroe, Éditions Le Taillis Pré, janvier 2019, 14€, 85 pages.

Chronique de Lieven Callant

Éric Brogniet, Bloody Mary, Road movie pour Marilyn Monroe, Éditions Le Taillis Pré, janvier 2019, 14€, 85 pages.

Road movie, 

« Le road movie (littéralement « film routier ») est un genre cinématographique nord-américain dans lequel le fil conducteur du scénario est un périple sur les routes et à travers de vastes espaces avec pour moyen de locomotion la moto, comme dans Easy Rider (1969), ou l’automobile, comme dans Thelma & Louise (1991). En général, cette errance se termine mal plutôt que bien. » peut-on lire sur la wikipédia.

Si l’on applique cette définition au livre d’Éric Brogniet, on retrouve la fluidité imagée d’un film, la succession de scènes où les points de vue se multiplient, le jeu ou plus exactement peut-être les jeux de ses principaux acteurs: le poète et à travers lui, tous les hommes, la star et à travers elle tous les destins hors du commun, la poésie et à travers elle toutes les formes d’écriture.

Les thèmes de l’errance, de la quête de réponses ou de l’absence de réponses à la vie sillonnent les pages du livre d’Éric Brogniet consacré au souvenir de Marilyn Monroe. Pour répondre aux poèmes cinématographiques comme autant de scènes découpées d’un ensemble plus vaste, il y a les illustrations très graphiques de Thierry Wesel. Une trame jette une ombre sur les images, nous révèle ou nous cache pudiquement les éléments d’un cocktail « diabolique ». 

Le bloody Mary n’est pas qu’un cocktail pimenté qui devrait son nom à Marie Tudor fille du roi d’Angleterre Henry VIII, il n’est pas seulement la boisson alcoolisée à laquelle on associe aussi parfois le célèbre auteur américain Hemingway qui craignait s’il revenait à la maison l’haleine chargée, les remontrances de sa femme Mary qui surnommait « satanée Mary ». Le cocktail qui a tué Marilyn on le connait, il est fait d’excès, d’éléments disparates, de coïncidences cruelles et inexorables que relatent les poèmes de Brogniet entremêlés parfois de poignantes citations de la commédienne.

« Elle exposait sa paradisiaque blessure
Glaïeul rouge, épiderme neigeux… »

Il y a ce questionnement aussi qui nous informe sur le cocktail mortel:

« Comment vivre scindée
Sinon de la métamorphose faire
Cette loi unifiant les phases
Ta vie jetée dans l’absolue volonté d’exister
À la face émerveillée d’un monde
Avec lequel jouer, quand de l’enfance saccagée
Du père inconnu et de la mère devenue folle
Il ne reste que des débris d’images
Comme en un film surexposé où la lumière
A blanchi jusqu’à effacer les silhouette
Sur la pellicule qui tremble…

Lorsqu’on connait les ingrédients du cocktail mortel parvient-on pour autant à désamorcer l’explosion finale? Au-delà de ce qu’on nomme « destin de star », il y a vie humaine, errance, défaites. Le road movie poétique ne s’arrête pas à ces questionnements, il parle surtout d’un voyage et qu’importe finalement le regard que jette dessus le destin, il a quelque chose d’envoutant, d’enivrant. Il s’inscrit dans les diverses mouvances humaines. La sorte de beauté charnelle qu’incarnait la star sur scène témoigne aussi peut-être de notre attrait fait de combinaisons magiques, de rapports qui tentent de s’équilibrer et qu’on retrouve à la base, dans les racines de tout art, y compris celui du langage. 

© Lieven Callant