Lyliane Mosca ; La Demoiselle à l’éventail ; Terres de France, Avril 2020 (20€ – 313 pages)

Chronique de Nadine Doyen

Lyliane Mosca ; La Demoiselle  à l’éventail ; Terres de France, Avril 2020                           (20€ – 313 pages)    


Lyliane Mosca compose le début de son roman comme un tableau de Renoir. (1)

Imaginez en toile de fond la ville de Menton, « éclaboussée de lumière ». 

Un autre tableau représente la plage du Casino.

Elle y campe les deux protagonistes principaux :

Raffaele, Raffie pour les intimes, accompagnée de jeunes enfants et à quelques mètres d’elle, un autre estivant qui l’observe. Il s’agit de l’écrivain Sacha qui flashe sur elle, ignorant que la jeune fille (qui a lu tous ses livres)  sera le soir à sa séance de dédicace.

Leur rencontre à la librairie ne les laisse pas indifférents. Un trouble s’installe, la dédicace est comme une invite, à laquelle Raffie répond avec enthousiasme, zèle même. Après son travail à l’hôtel, elle endosse le rôle de guide pour son auteur favori, consciente de vivre des moments de grâce, exceptionnels. N’a-t-elle pas inspiré le début d’un roman, ce qui rend jaloux celui qui l’aime, à sens unique.

Pour compléter le triptyque, le tableau du jardin des écrivains, «  Fontana Rosa ».

La romancière sait nous intriguer en nous montrant la Demoiselle à l’éventail filer chaque nuit incognito vers une maison qui paraît abandonnée, pourtant habitée. 

A qui porte-t-elle ce sac de nourriture, prélevée discrètement du frigo ? Un geste qui témoigne de l’amour de son prochain. D’ailleurs Raffaele prête une oreille attentive à l’écrivain qui cache ses blessures en les dissimulant dans ses romans. 

La correspondance qui s’établit entre Sacha et sa Muse laisse transpirer leur attirance, plus que platonique. Un message laconique, non signé génère un quiproquo. 

Ce contretemps vient momentanément poser une ombre sur leurs échanges. 

C’est alors que Raffie est en proie à un vrai maelström, devant faire face à la pression de son père et de Manuel, son prétendant, un ami d’enfance pour lequel elle n’éprouve que de l’amitié. De plus la mère de Manuel, Fanny, est la femme que son père veuf, tente d’imposer ce qu’elle n’admet pas, considérant que son père trahit sa maman Teresina.

La seule personne à qui Raffie se confie est le photographe Ambroise, qui l’initiant au métier, déclenche sa vocation… Un secret découvert grâce à l’intuition de la jeune élève les rend complices.

Comment va-t-elle orienter sa vie amoureuse ? Suivre la raison et aimer en cachette, reproduisant le schéma de sa mère ou suivre son coeur ? Ses relations avec Manuel sont d’autant plus compliquées qu’ après lui avoir cédé, elle l’ignore, allant même  jusqu’à le trahir… 

On est témoin de ses ultimes atermoiements juste au moment où elle s’était résolue à se mettre en ménage avec Manuel, tout en gardant « un amour secret ». 

Mais elle met en perspective les différentes voies qui s’offrent à elle. Une parole blessante met fin à ses tergiversations. « Elle n’épousera pas Manuel », mais s’est -elle aussi détachée de Sacha ? Décision finale approuvée par son mentor, convaincu que « se marier sans amour n’apporte jamais rien de bon ». 

Grâce à Ambroise justement, Raffaele va découvrir le festival international de photographies à Montier en Der où quelques-unes de ses photos ont été sélectionnées. Son talent à saisir la lumière est remarqué.

Sachant ce village proche du lieu de résidence de son écrivain de coeur, elle se documente et rêve en secret de le revoir. Les Dieux seront-ils avec eux ?

Au retour du festival, alors âgée de 24 ans, elle prend son indépendance, tout comme son frère Claudio. « Elle a envie de beauté, de poésie, d’absolu, de pureté. »

Tous deux vont trouver l’amour. Mystère autour de leur moitié.

Le récit nous fait naviguer d’un décor à l’autre, de la French Riviera de la Demoiselle à l’éventail au Grand Est, à « la Vallée bleue » de l’écrivain Sacha, son lieu d’inspiration : Langres et les Goncourt, Auberive…, deux régions familières à l’écrivaine, que le lecteur, conquis, aurait envie de visiter.

L’auteur décrypte la vie de Sacha en couple avec Astrid, journaliste toujours en reportage, « une femme libre », deux êtres opposés ,deux planètes différentes. 

Une entente entachée de brouilles. Une photo trouvée par hasard confirme les doutes de Sacha.  Le passé d’Astrid débusqué, il exige alors de savoir la vérité sur Joanne, cette enfant élevée par les parents d’Astrid , avec qui il a tissé une complicité étonnante.

On est témoin de sa soudaine décision de reconversion, son désir de reprendre la ferme n’est pas une lubie mais une vraie « révélation ». Mais n’est-il pas en train de s’éloigner d’Astrid à qui il reproche son manque de fibre maternelle ?  

Quant à Raffaele, une série de situations l’interroge.

Pourquoi a-t-elle remarqué la jeune Joanne, en extase devant ses photos exposées ? Pourquoi le regard de Paul, l’ami de son frère, lui rappelle-t-il celui de l’écrivain ? 

Pourquoi réagit-il sèchement quand elle s’avise de prendre son visage en photo ?

Les réponses, elle les aura comme le lecteur, surpris de toutes ces coïncidences ou coups de dés du hasard. Ne dévoilons pas qui se cache sous les traits de Paul, «  aux allures de poète romantique », aux yeux « outremer, couleur de Méditerranée ». 

Tout va « se démêler comme un écheveau dans les mains d’une fileuse experte » et le lecteur est, à son tour, emporté par la cascade d’émotions qui happe les personnages.

Lyliane Mosca  montre la difficulté, pour une fille aînée, de voir le père reprendre une compagne. Elle souligne le désert médical dans les campagnes, mais à Champilly, on se réjouit de l’installation d’un jeune médecin, aussi dévoué que le vieux docteur ! 

On devine une influence de Philippe Besson dans ce roman quand elle explore le manque suite à la disparation d’un être cher ou encore quand on plonge dans les pensées de Sacha (« Pas un jour sans qu’il pense à son frère ; » ou dans celles de Raffie («  pense-t-il encore à moi ? »).

On pense au dernier roman de Serge Joncour, Nature Humaine, quand Sacha  « défend son territoire » et veut reprendre la ferme familiale.

Autre point commun, l’amour que le photographe Ambroise a eu pour la mère de Raffaele : « une histoire qui ne s’efface pas », comme celle d’Alexandre pour Constanze. 

Lyliane Mosca signe un roman hanté par le fantôme du disparu Geoffrey, frère de Sacha, l’écrivain fraîchement reconverti, où, par contre irradie sa Muse !

Un récit qui tient en haleine par ses situations nourries de mystère, de coïncidences et ses rebondissements ramifiés par les mensonges et trahisons.

Un livre qui fait voyager à travers la France, découvrir des fêtes locales. La narratrice fait triompher l’amour dans l’épilogue et offre une happy-end qui soude les Aubanel, et réunit les Mellochini, des familles aimantes, ouvertes, qui ont su pardonner à chacun de leurs fils : pour l’un sa disparition /son évanouissement comme le font les Japonais ; sa différence pour l’autre. Des liens familiaux incommensurables.

Le conseil de Susanna Tamoro :« Va où ton coeur te porte », pourrait être le message de ce roman attachant où Lyliane Mosca sonde les coeurs des protagonistes avec empathie et beaucoup de justesse.


(1) Lyliane Mosca connaît Essoyes, berceau des Renoir et a écrit sur la Muse de  Renoir ! «  La vie rêvée de Gabrielle ».

©Nadine Doyen

Lyliane Mosca, La Vie rêvée de Gabrielle, Muse des Renoir, Terres de France, Presses de la Cité, Mars 2018 (21 € 364 pages)

Chronique de Nadine Doyen

Lyliane Mosca, La Vie rêvée de Gabrielle, Muse des Renoir
Terres de France, Presses de la Cité, Mars 2018 (21 € 364 pages)


L’année 2019 met les Renoir à l’honneur. Elle marque le centenaire de la disparition du peintre Pierre-Auguste Renoir mais aussi les soixante ans de la mort de Gabrielle, modèle favori du peintre. Qui était-elle ?

Dans son  passionnant roman, Lyliane Mosca nous invite à découvrir son parcours depuis son enfance dans le joli village aubois d’Essoyes.

Récit étayé par des écrits de Bernard Pharisien, son petit-neveu, disparu en 2018.

Le récit débute l’été 1894, quand la jeune Gabrielle (16 ans), qui vient d’être embauchée au service des Renoir, monte à Paris. On l’accompagne pour son premier voyage en train, puis dans son installation dans la famille du peintre.

On la suit arpentant le quartier de Montmartre, le Maquis. L’appréhension qui l’habitait s’est vite dissipée, s’adaptant facilement au mode de vie de l’artiste. Elle aura le double rôle de bonne et de nounou, à la naissance de Jean.

Elle apparaît délurée, effrontée, ne manquant pas de toupet. Elle va inspirer le peintre qui la fait poser avec son tout jeune fils, au point que son épouse la jalouse. Jean ne quitte pas sa « Bibon » d’une semelle. Celle-ci drape d’une tendresse infinie le père et le fils.

Sa cote est en hausse, les marchands d’art lui rendent visite.

Lyliane Mosca sait aiguiser notre curiosité quand elle nous montre Gabrielle surprenant Auguste en train d’écrire des lettres à un(e) destinataire inconnu(e), et surtout à l’insu de sa femme Aline. De plus il semble enclin à révéler son secret à son gracieux modèle, qui reconnaît éprouver une certaine attirance pour son « patron ». Toutefois Gabrielle découvre que Marie Maliverney, elle, sait, puisque chargée de poster ce mystérieux courrier. Va-t-elle réussir à percer le secret ?

Plusieurs lieux sont associés aux Renoir. A Paris, il y a eu d’abord l’appartement du château des Brouillards, à Montmartre, puis un appartement Rue de La Rochefoucauld. A la campagne, la maison louée à Essoyes avant l’acquisition d’une propriété qui comprendra l’atelier Renoir. Ce qui lui permet de s’enivrer de la « nature luxuriante : « les vignes rousses à l’automne, les reflets émeraude de l’Ource » ; de trouver des sources d’inspiration nouvelles et d’autres modèles : les laveuses, les vendangeuses. «  Ses toiles lumineuses laissent filtrer la vie ». Le village recèle des trésors à peindre. Il a de quoi « paysanner ».

Et dans le Sud, un hôtel à Nice puis une villa louée à Magagnosc, et enfin, le domaine Les Collettes à Cagnes-sur-mer. Aline, sa femme, espère que Renoir pourra y soigner ses rhumatismes déformants qui le handicapent de plus en plus dans son travail. A Aix les-Bains, Renoir accepte de suivre une cure, moments de grande complicité avec Gabrielle, qui endosse le rôle de dame de compagnie. Nouveau logement à Saint-Cloud, puis Rue Caulincourt.

Le lecteur navigue donc entre ces divers lieux au fil des pages, au fil des saisons.

On y voit simultanément grandir Jean (qui deviendra le célèbre cinéaste), et vieillir son père qui souffre des ravages de l’âge, de la maladie (polyarthrite). C’est en fauteuil roulant qu’il va peindre in situ, observant « le spectacle vivant », en parfaite communion avec Gabrielle.

La maison d’Essoyes permet de recevoir le beau monde, dont Julie Manet, fille d’artistes. Par elle, Gabrielle va découvrir l’existence d’une certaine « Lise », prénom tabou !

La cohabitation avec la famille Renoir n’est pas sans heurts, sans différends. Renoir entrera dans une colère noire quand il réalise que Gabrielle l’a espionné et vu en bonne compagnie. Il se résout donc à lui confier son secret, ainsi elle sera la troisième personne à le connaître. Cette fois le lien entre Lise et Jeanne est clairement établi.

Gabrielle, en délicatesse avec Aline, l’épouse de Renoir, se retrouve congédiée, déçue de constater le peu de soutien de son patron, avec qui elle s’en entretiendra plus tard. Celui-ci garde ses secrets, rien ne filtre concernant Pierre, cet aspirant peintre, à l’allure bohème que Gabrielle avait rencontré à Montmartre.

Jean accuse le coup de la séparation avec sa nounou, « sa Bibon » adorée, il devient plus capricieux. Par miracle, Gab réapparaît pour son grand bonheur. En effet, Aline, épuisée par sa troisième grossesse, sous la pression de Renoir qui veut finir ses nus, accepte de la réembaucher. Elle endossera en plus le rôle de lectrice particulière et d’infirmière au chevet de son patron qui ,cette fois, lui livre ses derniers secrets. Rebondissement, Aline a tout entendu : se sentant trahie, humiliée, elle congédie ses employées.

Une nouvelle bonne s’occupera du dernier né Claude, les aînés font leurs études. Pierre a embrassé une carrière de comédien. Jean rejoint le corps des dragons. Avant son départ, il avoue son amour à « Ga » et lui vole des baisers, cherche à savoir le degré d’intimité qui la lie à son père. Les rumeurs colportées à ce sujet ne la touchent pas, au contraire elle prend plaisir à entretenir l’ambiguïté.

Gabrielle qui incarne pour Jean « la loyauté, la pureté, la tendresse », finit par réaliser son rêve : rencontrer un artiste, américain, Conrad Slade et même l’épouser après avoir éconduit maints prétendants.

Le destin incroyable de Gabrielle, « la grâce incarnée » que nous relate Lyliane Mosca avec brio, suscite beaucoup d’émotion. C’est en Grèce qu’elle sera informée de la disparition d’Aline Renoir, par une lettre de Marie, dite la Boulangère.

Quant à Renoir, jusqu’à sa mort, il croque de jeunes modèles dont la fascinante Andrée Heuschling, rayonnante de beauté, que son fils Jean épousera.

Ces séances de pose convoquent chez le lecteur qui aurait vu le film « Renoir » de Gilles Bourdos, le sublime décor de ce spot.

A la disparition du peintre, le couple Slade rend visite aux enfants Renoir, Gabrielle tient à effectuer un pèlerinage sur les pas de l’artiste et enquête sur Pierre, persuadée qu’il était un fils caché de son maître.

Le récit s’achève par des dates importantes qui ont jalonné la vie de couple de Gabrielle : la naissance de son fils, Jeannot (à la santé délicate, nécessitant des soins à Berk), son mariage avec Conrad Slade et son départ aux USA.

Le fil avec les Renoir n’est pas rompu pour autant. Retrouvailles fréquentes.

C’est émue aux larmes que Ga prend connaissance de la lettre que Renoir lui avait écrite, lettre retrouvée par Claude. On comprend qu’elle puisse être profondément troublée en lisant cet aveu : « Dieu, que tu m’as manqué !  Merci d’être ce que tu es, tu enjolives tout ce que tu approches».

Ce roman dense présente un double intérêt, il ressuscite Renoir, ainsi que d’autres figures artistiques de l’impressionnisme qu’il reçoit, côtoie (Degas, Monet, Julie Manet, Cézanne, les marchands d’art).

Il rappelle en toile de fond la guerre, qui explique la présence sur le front des fils du peintre mobilisés  pour «  cette saloperie de guerre » d’où ils reviennent blessés.

Lyliane Mosca livre un portrait coruscant de Gabrielle, Muse inspirante pour l’impressionniste et nous fait partager le quotidien de la famille Renoir à Paris, dans la campagne champenoise et dans le Sud. Elle nous invite en filigrane à visiter le musée d’Essoyes, à admirer les tableaux cités dans cet ouvrage, à découvrir ou nous replonger dans les films de Jean, le cinéaste et lire son Pierre-Auguste Renoir, mon père pour retrouver la rayonnante Ga.

L’écrivaine signe une biographie romancée très enrichissante, baignée de lumière, qui met Renoir « l’ouvrier de la peinture » au premier plan.

Quelques dates :

Pierre Auguste Renoir : 1841 – 1919

Aline Charigot , son épouse en 1890: 1859 -1915

Gabrielle Renoir :1878 – 1959

© Nadine Doyen