Chloé Charpentier, Nous les derniers vivants, Tarmac éditions, 101 pages, septembre 2024, 20€.

Chloé Charpentier, Nous les derniers vivants, Tarmac éditions, 101 pages, septembre 2024, 20€.


Au travers de la voix de Chloé Charpentier, s’expriment d’autres voix. Le tableau est sombre. Car ce qui semble être l’une des caractéristiques communes des voix qui s’expriment est une sorte d’enlisement, d’empêchement ou de résignation. 

Le poète dont le manuscrit vient d’être refusé par un éditeur prétexte qu’il n’a pas été compris, son argumentaire témoigne d’un certain nombrilisme qui refuse la mise en question juste et honnête de son travail. 

« Quand j’écris, je mets plus que moi-même, je mets l’art et ma personne ensemble sur du papier. (…)

Je cherche dans la poésie le possible de l’impossible, la réflexion de la spontanéité, et je traite dans mon écriture tous les mouvements artistiques, en maîtrisant sans pondération le tumulte du coeur humain. 

Personne ne me comprend. Vous savez, les poètes maudits, ce n’est pas une vieille histoire. »

Le bleu de Klein remplace le bleu du ciel et efface par la même occasion toutes les autres valeurs du bleu. Les phrases à force, finissent par ne témoigner que d’un rapport pauvre au monde. La poésie devient une formulation parmi les autres, de plus en plus narcissique et superficielle. 

La machine est comme grippée par un refus aveugle de la remise en question du mode de fonctionnement de notre société. Ce refus est aussi le nôtre, personnel, intime mais l’on sent bien qu’il résulte d’un ensemble de facteurs qu’il convient aussi d’interroger.

De l’école à l’entreprise, de la crèche à la maison de retraite, de la ferme à l’usine agroalimentaire, la mise en concurrence des êtres humains entre eux devrait nous interpeller. C’est ce qu’illustre aussi ce livre.: une mère défend le fils qui passe à la télévision au dépend de celui qui n’accumule pas les points qui attestent de la « réussite ». Une autre mère n’est pas en mesure de comprendre la force créative soupçonnée dans la fille qui n’obtient pas la moyenne à l’école. Jessica subit les effets dévastateurs de porter une étiquette, un symptôme au lieu de recevoir la reconnaissance nécessaire à son développement harmonieux.


« La gosse c’est une mongole elle est pas normale »

« La mère s’inquiète pour sa fille elle
veut de la réussite des résultats un timing impeccable quinze ans tout se joue le lycée les études tout se joue vous comprenez
la lecture ses rêveries passe-temps un tantinet secondaires il faut
qu’elle travaille plus et plus vite
le temps de la lecture est secondaire la vie n’est pas un roman»

« la réussite les résultats scolaires ça c’est important c’est capital SON CAPITAL c’est la course le chronomètre »

Ces voix, ce sont les nôtres ou celles que l’on entend et écoute trop souvent. Lâcheté ou ignorance, impossibilité ou incapacité. La question se pose. Pourquoi? Comment en sommes-nous arrivés là? 

Chloé Charpentier alterne les textes, modifie son style, expérimente de nouvelles manières de dire les choses. Par voies directes, par des chemins qui exigent de nous, ses lecteurs de passer par plusieurs palettes d’émotions. Colère, indignement, pitié, indulgence, refoulement, exaspération, isolement. Pourtant au bout de notre désespoir pour y répondre, l’auteur fait appel aux mots. Ceux du poème. Porteurs d’utopies, de naïveté pour certains. Il s’agit pour Chloé Charpentier de mettre en avant nos mots. Nourris, forts, ouverts, mûrement réfléchis, spontanés. Nos mots et pas ceux qu’on nous inculque à coups de fouets publicitaires, à force de dénigrements, de renoncements. Pour Chloé Charpentier, la poésie peut jouer un rôle fondamental, de transformation, c’est ce qu’elle annonce dans sa préface et qu’elle nous fait découvrir au travers de ce livre pour qu’on puisse y croire et la suivre dans ses cheminements. Elle dénonce certes, mais au bout du compte se prononce pour plus d’acceptation de soi, de l’autre. 

Le temps tousse ses quintes frêles
et fait pousser dans l’herbe
des étoiles fanées
des millions d’années en arrière

Dans la préface l’auteur fait référence à un livre: La révolution d’un seul brin de paille, écrit en 1975 par l’auteur japonais Masanobu Fukuoka. L’agriculture se réinvente selon un modèle qui prend soin de la terre, des plantes, des animaux et des êtres humains qui la cultivent. Cette méthode par sa simplicité, sa sobriété s’adapte à bien des écosystèmes sous différentes latitudes, elle se répand grâce aux adeptes de la permaculture.  La petite révolution touche d’autres domaines, la vie créé des liens, si l’on prête une attention curieuse à ce qu’elle nous offre. Du brin de paille, à la plante, de la plante au sol, du sol aux organismes vivants, du vivant au rêve et à la pensée, du vivant aux mots du poème.

Nous, les derniers vivants,
nous à la langue singulière,
abreuvés de l’instant et coupables de fuite
l’escarpement du terrain nous effraie – pente
insidieuse et montée perfide -.

Où poser nos pas?

Comment débarrasser le sol de toute cette poussière?
Le glissement des corps nourrit notre langage,
le clapotis des morts dans les courants des rivières et des fleuves
engorge notre rhapsodie.

Mais nous, qui demeurons,
qui baissons les yeux vers ceux-là qui chavirent,
nous dont le devoir est dicté par nous-mêmes
s’il en est encore un,
sommes ceux-là qui ne feront rien,
qui sauront seulement donner un corps à ce triste paysage – un corps de plus ! –
que verront peut-être ceux qui glissent toujours et qui nous regardent fuir dans notre immobilité. 

Chloé Charpentier sent qu’à l’instar d’un brin de paille, il ne faut à nos jardins, à nos poèmes, qu’un tout petit élan pour produire une révolution salutaire.

Le choix d’un papier de qualité, d’un format agréable, d’une illustration de couverture parlante, une encre de Chine de Clémence Pierrat, tous ces éléments  ajoutent de l’éclat à ce livre surprenant. 

Balval Ekel, Aire d’accueil des gens du voyage, Tarmac éditions, 91 pages, juin 2023, 22€.

Une chronique de Lieven Callant

Balval Ekel, Aire d’accueil des gens du voyage, Tarmac éditions, 91 pages, juin 2023, 22€.


Si le titre m’interroge sur les lieux « d’accueil » que notre société de sédentarisés réserve aux gens du voyage, aux exilés, aux gens de passage en quête d’une meilleure vie, le contenu, l’ensemble des textes semble plutôt s’orienter vers de petits éloges discrets et soignés du vagabondage. À l’heure où les villes cherchent par tous les moyens à écarter de leur coeur, les sans abris, les sans domicile fixe, les aires que propose l’auteur nous invite à bien d’autres réflexions souvent plus personnelles, intimes sur ce que le voyage, les voyages impliquent.

Très vite Balval Ekel, nous invite à « habiter  le vent, le ciel, l’eau, les sables mouvants et les nuits sans sommeil, l’inhabitable. », « habiter dans sa tête ou dans celle des autres », « habiter l’art et la littérature », « habiter des refuges provisoires, les bras du père absent, l’hôpital, le chagrin. » « Habiter une maison ».

Sans porter d’accusation ni de jugement de valeurs, les textes sont autant de lieux d’acquiescement où l’on encourage l’esprit à voyager, à changer de points de vue et à chercher les points qui rassemblent, les points où commence l’acceptation, la résilience.

Le poème descend du rêve et le rêve est bien souvent le lieu d’errance ou de vagabondage de l’esprit. Le poème est une aire d’accueil pour ceux qui se cherchent au travers de leurs vies, se perdent parmi les autres ou se retrouvent justement grâce aux autres. À cet autre qu’il soit l’inconnu d’un rond-point qui partage notre galère, le père disparu, le penseur qui nous a tellement apporté, l’auteur qui nous a inspiré, l’amant, le mari, le frère, l’enfant, le médecin, le voisin. 

« L’appareil de son père
autour du cou
il a frôlé des corps
s’est dilué dans des regards. »

« De retour à la chambre
que le soleil n’attaque plus de front
sur la petite table
dans les feuilles blanches
abandonnées la veille
je m’arrime à la clarté
enfin supportable »

Pour habiter le quotidien, il suffit peut-être de l’observer depuis cet espace qu’on réserve à l’écriture. L’écriture est nomade même si elle consiste à nous faire appréhender un monde qui ne l’est pas, qui ferme les yeux sur ce qui ne lui ressemble pas. Écrire est une manière de prendre conscience.

« Le désespoir bat la mesure
Dans l’obscurité profonde
la main tâtonne à la recherche
du mot exacte. »

« Avec des poèmes j’ai comblé les ornières
aplani les chemins comme on lisse une page
Au-dessus des aigreurs routinières
mon regard bienveillant
encourage les sursauts »

Il est des lieux que nous rendons inhabitables: 

« Sur mon rond point j’en vois passer des camions
des bennes tressautantes avec des bruits de tôle
le sable pris dans l’estuaire pour alimenter l’usine de ciment dans l’arrière-pays
est-ce le même qui revient pour bétonner la côte ? »

Il est des lieux qu’on aimerait ne pas devoir habiter et que l’on habite malgré tout.

Le poème Roulis de la page 72 et 73 nous invite à avoir un pied marin car « tout roule » depuis les couloirs de l’hôpital aux chambres où sont les malades. « tout roule » là où c’est loin d’être une évidence, « tout roule » devient le refrain métamorphosable auquel s’amarrer pour ne pas sombrer.  

Les lieux habitables varient, les manières de les habiter aussi et personne n’a à nous imposer un lieu en particulier et une manière de l’habiter. Même fixés depuis toujours au même endroit on peut s’avérer être un grand voyageur des tous petits espaces, un explorateur de la sédentarité comprenant qu’il doit exister une forme d’équilibre à trouver entre l’âme et le corps. Il faut vaincre la maladie ou trouver le moyen de la repousser encore un peu pour quelques temps. Habiter la vie s’apprend.

« Est-ce vivre que de nourrir inlassablement le refus de la désespérance? »

« Le chagrin est notre bagage
je ne peux qu’aider mon enfant
à le porter »

Balval Ekel par ses poèmes nous aide à trouver un air respirable, une aire où se reposer, reprendre force. Ses textes sont autant d’étapes accueillantes où les questions qui se posent ne coupent point les ailes mais les consolident afin que chaque lecteur puisse vagabonder comme bon lui semble. 

©Lieven Callant