Marilyne Bertoncini, La noyée d’Onagawa, Jacques André éditeur, 2020. Coll. Poésie XXI.

Une chronique de Sonia Elvireanu

Marilyne Bertoncini, La noyée d’Onagawa, Jacques André éditeur, 2020. Coll. Poésie XXI, 51 p.

La noyée d’Onagawa nous renvoie par son titre vers le drame. Et c’est bien un livre troublant inspiré par le réel le plus dramatique, une catastrophe naturelle : le tsunami qui a ébranlé les côtes japonaises du Pacifique en mars 2011. Onagawa, petit port de pêche, à 400 kilomètres de Tokyo, a été d’un coup englouti par les eaux déchaînées de l’océan. 

Pour évoquer en poésie ce cauchemar, la poète doit mettre en oeuvre son talent poétique, une profonde sensibilité et un imaginaire de l’eau à même de nous faire ressentir la force terrible de la nature indomptable. Cette tragédie collective, relatée à l’époque par la presse partout au monde, aura suffisamment impressionné l’auteure pour qu’elle jaillisse après des années dans  son long poème épique La noyée d’Onagawa

Ainsi le recueil est-il fait d’une suite de poèmes enchaînés à la manière des séquences de cinéma où la poète reprend les événements dramatiques racontés dans une dépêche. Elle appelle rêverie poétique ce poème narratif tel un fleuve, qui refait le film du séisme.

Marilyne Bertoncini poétise avec art un fait divers terrible et nous fait réfléchir aux désastres qui menacent l’homme dans son rapport avec la Nature. Un lyrisme délicat dans l’évocation du paysage d’avant la tragédie,   rappelant la grâce des estampes japonaises, se mêle au dramatisme du récit. On aime les paysages crayonnés par l’œil contemplatif, presque atemporels,  en fort contraste avec les images effrayantes de l’océan déchaîné par le tsunami. 

La poète crée un préambule à l’événement tragique, présenté graduellement, avec la lenteur d’une caméra promenée sur la côte japonaise pour surprendre l’atmosphère calme, de fin d’hiver, d’avant la floraison des cerisiers japonais.

Elle s’imagine la beauté sereine du paysage marin qui entoure Onagawa, la baie au creux d’une vallée bordée de collines escarpées, la rumeur étouffée de la ville, son rythme, l’atmosphère moelleuse de la journée. Les images se déroulent de l’arrière-plan vers le premier plan, comme dans un film.

Puis, d’un coup, la poète inscrit ce paysage dans le temps historique avec la précision d’un horloge comme pour graver la date de la Catastrophe dans la mémoire du lecteur : vendredi, le 11 mars, 14 heures, 46 ‘, 23 secondes locales, 2011.

Avant d’évoquer le désastre,  elle retourne en arrière dans son temps, se rappelle la même journée à l’autre bout du monde, en France, pendant son voyage en train le long de la côte : le ciel sombre, nuageux, en couleurs changeantes, picturales, le vol d’un goéland. Puis elle revient sur Onagawa, évoque l’océan enragé,  ses eaux orageuses, les immenses vagues de vingt mètres qui ravagent la côte, engloutissant  hommes et maisons. 

Le rythme du poème change suivant les faits racontés, la tension monte, devient insupportable, car la catastrophe est à son comble. La mort avale les gens avant qu’ils ne puissent avertir du danger leurs proches. L’océan ressemble au monstre mythique en colère qui détruit tout, c’est l’apocalypse qui déchire le calme d’avant. 

La tragédie est là : toute une ville noyée dans les eaux, un vaste cimetière marin. Sur cette toile épouvantable de la mort, la poète peint le drame tout aussi troublant d’un couple japonais : la femme est balayée du toit d’une banque par une immense vague et noyée dans l’océan. Son message de terreur est retrouvé sur son portable après le drame. 

Le rythme de l’évocation ne soulage point le lecteur, car une autre voix se fait entendre, celle du survivant, le mari de la noyée qui raconte au journaliste sa douleur muette, un autre drame: solitude, absence, vide, culpabilité face à l’impuissance de sauver sa femme. Poussé à sa quête par le désespoir, il fait des plongées sous-marines, fouille le Pacifique gorgé de cadavres et finit par y trouver la mort, un Orphée à la recherche de son Eurydice.

Marilyne Bertoncini refait la toile de la tragédie à la manière d’un peintre,  son pinceau a la force de faire sentir le désastre. Elle donne aux vers une cadence accélérée, l’apparence de l’haleine d’un homme qui va du calme au terrifiant et aux images des couleurs apocalyptiques :

« Au large  d’immenses tourbillons 

vertigineux vortex comme des puits sans fond

                                    au cœur du Pacifique,

folles galaxies entraînant la nappe océane

                                  et tout ce qu’elle porte

                                    dans la béance noire 

                                                    du monde.

                                  La terre frénétique crachait le feu

Et deux vagues accouplées, têtes dressées, bouches d’ogresses

                se précipitèrent sur la côte pour arracher, vies, arbres, 

                                                                                        maisons »

La poète se fait alors la voix de la douleur muette pour évoquer la vie et la mort, la solitude et l’amour, autant de thèmes éternels. L’authentique de l’événement se mêle au poétique, la douceur à la cruauté, la sérénité de la vie à la terreur de la mort.

 La rêverie poétique s’avère une poignante évocation d’un événement imprévu qui bouleverse d’un coup le destin des gens, basculés dans la tragédie. Elle fait réfléchir aux relations homme-Nature, de couple, à la vie menacée à chaque instant par la mort.

Un penchant vers les mythes et les paysages maritimes se fait sentir dans ce beau et émouvant poème épique comme d’ailleurs dans toute la poésie de Marilyne Bertoncini. Elle renvoie au mythe d’Orphée le drame du couple japonais et continue de s’interroger par le mythe sur la condition humaine, comme le remarque si bien Xavier Bordes dans sa superbe préface. Le critique y voit une parabole, « une représentation symbolique globale, planétaire, en notre siècle de désastres divers et de bouleversements climatiques. « 

                                                        © Sonia Elvireanu

Gérard le Goff, Argam, Éditions Chloé des Lys, 2019, 237 p., 24, 90 euros

Chronique de Sonia Elvireanu

Un roman dans le roman : Gérard le Goff, Argam, Éditions Chloé des Lys, 2019, 237 p., 24, 90 euros

Roman complexe, Argam, de Gérard le Goff fait plonger le lecteur dans un univers étrange, à la limite du réel, puis glisse carrément dans l’irréel : il y a plusieurs romans dans ce roman dense et excitant, qui comporte des intrigues multiples, des descriptions détaillées à la manière de Balzac. Le livre rappelle le roman gothique par son côté fantastique, ses procédés narratifs, les décors et certains personnages.

La trame principale est difficile à démêler, l’intérêt de l’auteur semble focalisé sur un cas de psychiatrie, territoire incertain s’il en est. Entrer dans l’esprit d’un aliéné risque en effet d’avoir des conséquences fatales pour ceux qui s’y hasardent, à l’instar des personnages du livre. Ce qui n’empêche pas que ce dernier soit aussi un roman d’aventures, un polar et un récit fantastique. 

L’auteur construit d’abord un récit à la première personne qui gravite autour de quelques personnages bien insérés dans la vie sociale, un avocat et un psychiatre, deux amis.

Il introduit ensuite son deuxième récit : un manuscrit trouvé par la police et confié au psychiatre Samuel Berstein. Le narrateur inconnu raconte une étrange histoire qui se serait déroulée dans le manoir abandonné d’une diva du XXème siècle, adulée pour sa voix et sa beauté.

Le troisième récit est un roman policier, une enquête sur la disparition d’un aliéné dangereux. Le quatrième, la biographie de la diva, s’imbrique aux autres. Le cinquième, celui d’un ami mystérieusement disparu de l’avocat Osborne Dans l’épilogue, l’aliéné se raconte lui-même sur des feuilles griffonnées. 

Le romancier maîtrise à merveille le fil de ses multiples récits, il maintient la curiosité du lecteur jusqu’à une fin ouverte à de multiples interprétations

L’architecture du roman demeure rigoureuse : les titres des chapitres numérotés nous avertissent de ce qui va suivre, évitant au lecteur de s’égarer entre les multiples récits. 

Le décor s’adapte aux diverses situations, réelles ou imaginaires. Les quatre personnages a priori raisonnables – les deux amis, plus le libraire et le savant – sont emportés par leur curiosité et l’esprit d’aventure et finissent par plonger dans le fantastique. 

La quête du mystérieux domaine et de la fête des masques racontée dans le manuscrit pourrait évoquer Le Grand Meaulnes d’Alain Fournier.

Les images délirantes du parc et de l’intérieur du manoir de la presqu’île contrastent avec les détails du quotidien. L’imagination de l’auteur finit par instaurer un effet quasiment hallucinatoire. 

Le romancier, narrateur omniscient, n’ignore rien des sentiments et des émotions de ses personnages. Les explications médicales du psychiatre se révèlent à cet égard particulièrement instructives. 

La fin laisse au lecteur le soin de juger la part du réel et de l’irréel dans le roman. L’identité de l’aliéné enfermé à l’hôpital psychiatrique demeure mystérieuse jusqu’au bout : de quel autre personnage cache-t-il le nom ?

©Sonia Elvireanu

Claude LUEZIOR, Monastères, Éd. Buchet/Chastel, Paris

Une chronique de Sonia Elvireanu

« L’originalité n’est ni vice, ni maladie, l’âge n’est pas une tare » : Monastères de Claude LUEZIOR, Éd. Buchet/Chastel, Paris

Le roman Monastères de Claude Luezior, réédité plusieurs fois depuis sa parution en 1995 est plus actuel que jamais grâce à son sujet universel : le temps, le destin de l’être humain.  

De vision réaliste, il dévoile avec une fine ironie les mécanismes qui rendent l’homme prisonnier. Il met en garde  le lecteur contre les pièges de tout système qui voudrait régler la vie intime de l’homme selon des stéréotypes qui annulent toute individualité: administratif, médical, familial, monacal etc.

Face au système qui décide de tout, analyse tout à travers des schémas rigides et abstraits, tout comportement humain hors de l’ordinaire peut être qualifié de maladie et permettre aux autres de s’emparer d’une vie contre sa propre volonté.  

Le romancier parle de l’intérieur du système médical qu’il connaît bien, de par sa profession de médecin neurologue. Il ne le défend pas, car son fonctionnement qui se veut sans faille n’est pas sans erreurs. Il met au centre de son roman la figure d’un vieillard vulnérable à cause de son Parkinson qui dérègle le cours de sa vie ordonnée.

La vieillesse, avec son impuissance physique et ses maladies, est peinte d’un oeil fin et compatissant, comme tous les drames des personnages qui gravitent autour du père Cléard.

Son destin est livré au lecteur par bribes : ancien militaire de la Légion, devenu jardinier de la ville après sa libération; un amour fou à 26 ans pour une jeune fille, Delphine, morte en pleine jeunesse ; un mariage conventionnel, une fille indifférente, émigrée aux Amériques ; une vieillesse solitaire et difficile à cause d’un Parkinson ; le retour de sa fille 17 ans après, ulcérée par une vie ratée à l’étranger, dépressive et obsédée par la maison paternelle qu’elle veut s’approprier  en mettant son père sous tutelle.

L’action commence par la mise du vieux Cléard dans un hôpital de gériatrie sous prétexte d’être examiné. Il y rencontre des personnes atteintes des maladies qui sollicitent l’assistance médicale.

Le romancier excelle dans l’art du détail précis, percutant, de même que les comparaisons, d’une grande force d’évocation avec laquelle il esquisse des portraits, dévoile les misères de la vie, évoque l’atmosphère de l’hôpital, les relations familiales et sociales, dénonce avec subtilité ce qui se cache derrière les apparences.  Il ne perd rien de vue, doué d’un excellent sens de l’observation : espace clos, administration, personnel médical, patients, thérapies, médication, atmosphère, surveillance, relations patients-médecins-assistantes, entre les malades, en famille. 

Plusieurs espaces différents, plusieurs « monastères » dans le rouage du mécanisme social qui fonctionne mécaniquement : la famille, l’hôpital, le monastère. Chacun se veut hospitalier et agréable, mais il peut s’avérer prison comme pour Cléard et les autres. 

Le romancier réussit à merveille à dévoiler le double visage de ces institutions sociales. Un détail, une comparaison suffisent pour suggérer que les apparences trompent: l’hôpital « est ce monastère blanc qui n’avoue ni sa prière, ni sa misère crasse », « le monastère stérile », « propre, impeccable comme un scalpel » « Il y a la danse de la mort ou s’accouplent le râle et le sourire. »

L’hôpital est comparé à une scène et la vie des patients à une pièce de théâtre où tout est régisé : programme, rythme de vie, visites, repas, sommeil. Il est ressenti par les patients comme « un camp de prisonniers ». L’émotion y est proscrite, elle existe entre les otages des maladies. Sous le sourire des assistantes on ne trouve parfois guère de bienveillance et de compréhension.

À partir d’un cas particulier, un malade de Parkinson, le romancier réussit à retracer un pan de vie sociale et de famille, le fonctionnement d’une administration accablante, suffocante qui défavorise les gens. Quelques personnages se détachent autour du père Cléard, chacun avec son drame: Marianne, sa fille, sans éclat, médiocre, usée « dans la steppe de béton » de la vie américaine, rapace, dépressive ; Jasmine, l’assistante sociale, honnête, héroïque, compatissante; Jumper, le chasseur asthmatique, l’ami de Cléard ; le jeune docteur Lucien non perverti par « la paperasse et les poisons administratifs »; le prêtre de l’hôpital, Théo, tel un ange pour les malades, amoureux de Jasmine ; le médecin-chef, l’autorité même, qui y règne comme un roi ; la garde-barrière avec son histoire traumatisante de culpabilité, le supérieur d’un monastère, un véritable chrétien pour lequel la vraie croyance est celle de l’amour.

Le plus touchant est Cléard par la lucidité avec laquelle il observe et réplique, par la résistance face aux agressions de sa fille et des médecins qui voudraient le déclarer irresponsable, amnésique et l’enfermer à jamais dans un hôpital psychiatrique. Malgré son Parkinson, il prouve qu’il est capable de se débrouiller tout seul. Mais sa fugue de la gériatrie avec Jumper est perçue comme un acte de folie, il est transféré à la psychiatrie où il risque un faux diagnostic. 

Le roman a aussi son côte polard qui le rend palpitant: le vol d’une icône miraculeuse dans un monastère et celui de sa copie, à valeur sentimentale pour Cléard. Mais aussi son côte spirituel : la découverte de la vie monacale lors du pèlerinage de Théo et de Cléard  au monastère.

Le narrateur est extérieur à son univers diégétique, mais on le sent près de ses personnages, ces patients sans espoir, otages de leurs maladies et du système médical qui fait souvent des erreurs. C’est l’auteur qui se cache derrière ce narrateur compatissant, qui comprend la souffrance et dénonce la misère sociale qui pousse à la dépression, à la mort (Marianne). 

Claude Luezior conduit de main de maître le fil d’une narration hétérodiégétique structurée avec une rigueur classique . Le rythme est alerte, les aventures et les surprises ne manquent pas, la trame est bien menée pour réunir à la fin les personnages trop éprouvés par les malheurs de la vie, leur donner une nouvelle chance. La vie et la mort sont inséparables, le bonheur et le malheur s’entremêlent dans le destin de chacun, le bien triomphe sur le mal. 

Monastères est un roman dans la lignée du réalisme balzacien, avec une observation fine des gens, du milieu social, des relations humaines, à la fois émouvant et critique, avec une force d’évocation et un langage d’une grande finesse.

Un roman qui sera toujours actuel, vu son sujet et l’art du récit qui l’inscrivent dans l’universel. Le livre donne envie de pleurer et de se révolter contre tout mécanisme abstrait qui voudrait mettre les sentiments sous le loquet inébranlable d’un système jugeant tout par ses règles rigides qui effacent toute individualité. Un roman touchant, un plaidoyer  pour la vie, malgré ses souffrances et qu’il faut absolument lire. 

©Sonia Elvireanu

Sonia ELVIREANU, Le souffle du ciel, Éditions L’Harmattan, Paris, oct. 2019, 155 p.

Une chronique de Claude Luezior

Sonia ELVIREANU, Le souffle du ciel, Éditions L’Harmattan, Paris, oct. 2019, 155 p.
ISBN : 978-2-343.18739-6

Avec une délicate féminité, l’auteure roumaine mais bilingue Sonia Elvireanu féconde ici, par la magie de ses mots, un voyage initiatique : 

l’homme est le Ciel, la femme, la Terre
l’homme, l’aile d’azur, la femme, celle d’argile,
chacun peut être l’arc-en-ciel
le commencement de l’épanouissement  (…)
dans l’embrassement du Ciel et de la Terre
moi, sur la ligne de l’horizon  (pp 44-45)

Créativité de la langue sécrétant ses remous aurifères (l’éphémérité s’enterre jusqu’à la résurrection, p. 106), minime delta aux infimes reflets, tournures subtiles et accents d’une culture-sœur nous charment et nous maintiennent aux aguets. Tout au bout de cette ligne de vie, la solitude du poète, une pomme flétrie qui s’accroche à sa branche, une intériorité potentialisée par l’absence…

Mais pas seulement.

L’itinéraire est riche d’une spiritualité sous-jacente : Dieu est souvent en filigrane. Les mots baptême, prière, bénédiction, psaume de la vie se retrouvent avec constance, y-compris dans les titres des poèmes. Loin d’être un livre religieux, ce recueil est  imprégné d’une spiritualité délicate. Elvireanu évoque même la reine de Saba, femme du Levant, / or, encens et myrrhe / sur mon chemin étoilé (p. 36), figure mythique de l’Ancien Testament, tout à la fois laïque et spirituelle, astrolâtre et charnelle, sur la longue route qui la mènera au redoutable roi Salomon, symbole du monothéisme.

Dieu,
donne de la sérénité à ma pensée
pour que sa limpidité ne tombe
nulle part en chemin,
que les pétales couverts de rosée
s’ouvrent doucement effleurés par Toi
dans le ciel de la paume (… p. 142)

Ces lignes ne sont pas sans nous évoquer l’écrivaine chrétienne Marie Noël ou même Thérèse de Lisieux… Frémissements de l’être devant l’icône, ondulation d’un horizon où s’entremêlent joie et doutes.

Même avec un caractère transcendantal, l’itinéraire de Sonia Elvireanu est avant tout celui de l’amour  :

fais-moi découvrir que tu vis
quelque part dans un autre temps 
que le paradis ne sèche pas en moi,
que je le ressente sur la terre  (p. 87)

Mais ces caresses, cette présence-absence (une maladie qui se niche dans le cœur, p. 124), ces pulsions,  sont parfois rudes, âpres, cousues de mélancolie (p. 129) :

la solitude traînant ses pieds nus
tel un mendiant dans les rues
et sur les trottoirs déserts

Certes, le tableau ressemble, par son camaïeu de pastels, à un Monet (p.62) : les mains deviennent soyeuses / et se métamorphosent en pétales / des nénuphars fleurissent dans mes cheveux) mais sans facilité ni guimauve. Oui, ce recueil a du souffle, a du ciel : tel un psaume, il se lit avec une joie gourmande, mais également beaucoup de retenue et une infinie pudeur.

Claude LUEZIOR 

Sonia Elvireanu, Le Silence d’entre les neiges, L’Harmattan, 2018.

Une chronique de Béatrice Marchal

Sonia Elvireanu, Le Silence d’entre les neiges, L’Harmattan, 2018.

Le ton est donné dès le premier vers : « Tu n’étais nulle part, je t’ai appelé » ; dans « l’épouvante » d’un monde désormais littéralement privé de sens – « il n’y avait plus ni bout ni commencement,/ aucun chemin derrière, aucune voie » –, reste la douleur d’une femme que la mort de son mari a placée « entre le silence et la brûlure », « l’âme égarée », ayant perdu jusqu’à « [sa] propre trace » dans son « corps-souvenir ». 

Pourtant, puisque l’amour qui fut, demeure, elle veut « endormir le soupçon/ que tout n’était que fumée » ; de sa terrible solitude, la poète va tenter de faire « une voie » où retrouver des « traces » de l’Aimé, notamment dans la neige, avec son silence, sa blancheur qui l’associe au vide mais aussi à un réel immatériel ; elle-même y sera « dans l’embrassement du Ciel et de la Terre,/ […] la ligne de l’horizon ». D’où une poésie aux résonances métaphysiques – « Lequel de nous/ est-il réel ? » – où se mêlent références mythologiques et bibliques. 

Certes, l’évocation des souvenirs d’un amour heureux restitue momentanément la présence du disparu ; le monde extérieur parle à sa manière de l’aimé : « Ton effleurement n’est que fraîcheur,/ une brise si douce/ que toute inquiétude s’évanouit » ; un échange devient presque possible : « à chaque tombée du soir je suis toujours/ plus loin, mais si près de toi, mon amour ». D’où la quête éperdue d’un signe : « fais-moi découvrir que tu vis/ quelque part dans un autre temps ». 

Mais l’indéfectible fidélité de chaque instant ne rend pas la solitude moins pesante : « Où te retrouver sur la voie de la solitude ? » ; si souvent le monde se tait, « le néant » semble triompher. 

C’est alors que la voix de l’Aimé se manifeste à travers les choses regardées qui deviennent chant : « je suis là, si près de toi, écoute ton cœur,/ le seul appui sur la voie de la solitude » ; pourtant, s’il peut se manifester dans la « caresse soyeuse » des flocons de neige, il reste difficile d’écouter l’ange dans « le vide de l’absence », « l’errance dans le néant »… Jusqu’à ce que cet ange prononce le mot décisif : « la chute n’est pas sous mon signe,/ seul le jeu infini de la vie/ qui ne veut pas mourir ». C’est à la parole de sauver ce qui reste : « les choses n’ont plus de nom,/ seuls les souvenirs/ se hâtent d’en  prendre un/ pour que tu prennes corps dans le réel ». 

Ainsi, à travers les mots, chargés de célébrer un « hier si vivant/qui […] parle […] autrement,/ comme tout ce qui est perdu », va pouvoir se « retrouver le psaume », « le psaume de la vie » pour ceux qui ont « jeté l’ancre dans l’infini ». Une vision de la destinée humaine s’affirme, où conformément à la « promesse sainte », « chacun peut être l’arc-en-ciel,/ le commencement de l’accomplissement sur la Terre » ; « la voie de la solitude » se redéfinit comme « la seule voie vers toi : l’amour ». 

L’unité de cet émouvant recueil écrit en français par une poète roumaine est assurée par la reprise d’un même vocabulaire, d’évocations connues (neige, papillons jaunes, pommiers, mer bleue de la Grèce…) mais aussi par la  concaténation des titres, dont un mot appelle le poème suivant. 

                                                                  ©Béatrice Marchal

Sonia Elvireanu a été publiée dans le « Concerto pour marées et silence, revue » de Colette Klein, numéro 12-2019