Sonia Elvireanu, La voix de la lumière / La voce della luce, Traduction en italien : Giuliano Ladolfi, Editions Ladolfi, 170 pages, Version bilingue, 2025, ISBN : 978-88-6644-765-8.
Le titre enchante, de même que l’œuvre picturale de la première de couverture. Comme d’habitude, la langue italienne semble être du français en couleurs ! La préface bilingue de Giuliano Ladolfi est tout à la fois sensible et savamment ciselée. En fin de volume, on découvre une bibliographie impressionnante de l’autrice roumaine bien connue Sonia Elvireanu, de même que celle du poète-éditeur et traducteur G. Ladolfi.
Les thèmes des poèmes sont en prise directe avec la nature : La mouette / Le peuplier / Comme une feuille /Le sentier / Pavots / Crépuscule / Le thé / Ciel, mer, rivage / La flamme etc.
Le chant d’un oiseau scintille
dans les ombres du crépuscule
l’infini bleu frémit
comme la lumière
qui m’enveloppe
Caractérisé par ses touches douces, le style fluide nous fait penser aux Nymphéas de Claude Monet. La nature est passerelle (japonaise ?) vers l’invisible…
On est en phase avec le titre du livre : la lumière, voix surtout intérieure, chuchote, fait ses confidences aux choses, les transmute en êtres familiers.
À cela se greffe avec élégance et discrétion une touche mystérieuse en relation étroite avec un au-delà propre au poète:
je me tiens sur l’épaule d’un mot
qui ouvre ses volets
le rayon traverse le poème
comme la trace de l’amour
qui se glisse dans cet instant
La petite parole, flamme discrète, se fait prière :
Sur la crête d’une montagne,
un autel, autrefois,
un ermite sur le mont chauve,
au-dessus de l’abîme,
sous le ciel brouillé
On retrouvera cet ermite, homme de Dieu et compagnon de route, tout à la fin de ce livre, sous l’infini du ciel… Spiritualité discrète et amour sont vivaces au travers d’une dimension omniprésente de la nature en effervescence.
elle (la pleine lune) s’amincit jusqu’à devenir un arc
sur lequel grandit l’amour sans fin,
sa lumière te décompose avec dévotion,
comme une révérence aux saints.
Pas de vers mielleux mais concentré d’affection, d’humble tendresse et de bienveillance.
Les pavots enflamment la terre
comme les flammes du soleil levant,
minces et fragiles, ils jaillissent
de la terre comme une source,
leur soie,
brûlure sur brûlure,
les noces de la vie,
le sang coule dans l’air
avec la vie marchant sur la mort.
(Il sangue scorre nell’aria
Con la vita che cammina sulla morte.)
Hymne bilingue à la vie. Les poèmes de Sonia Elvireanu traduits et publiés par Giuliano Ladolfi se dégustent tel un élixir rare en français et dans la langue des anges.
Sonia Elvireanu,La Lumière du crépuscule – La Luce del crepusculo, avec la traduction en italien et une introduction de Giuliano Ladolfi, Borgomanero, 2025,124 p., 15 €.
Cet ouvrage est le troisième qui rassemble un recueil en français de Sonia Elvireanu et sa traduction en italien par Giuliano Ladolfi, après Ensoleillement au cœur du silence – Scintillii nel cuore del silenzio (2022) et Le regard… un lever de soleil – Lo Sguardo / un alba (2023). Tandis que les titres des deux premiers témoignent de la constance de l’inspiration de la poétesse (« soleil » fait écho à « ensoleillement » comme « regard » à « silence », le nouveau titre semble marquer une rupture, « lumière du crépuscule » s’opposant à « lever de soleil », encore que cette expression, « lumière du crépuscule » demeure ambiguë, presque un oxymore. Au demeurant, en entrant dans le livre on peut remarquer que les mots « soleil » et ses dérivés, « ensoleillé », etc1. et « lune » (qui s’accorde mieux avec crépuscule) apparaissent – sauf erreur de notre part – onze fois chacun.
Si ce nouveau recueil se distingue des précédents, c’est en réalité moins par le forme ou le choix du vocabulaire que par le fond. Certes, le sentiment de la nature est toujours très présent, plutôt hivernale cette fois, avec la récurrence du mot « neige » (sept occurrences) et le « bleu » du ciel, de la mer, des rivières, des plumes d’un oiseau… mais il apparaît subordonné, si l’on peut ainsi parler, à une impression métaphysique. Cette dernière, certes, n’était pas totalement absente des autres recueils mais elle s’affiche désormais avec plus de franchise.
L’extase devant des phénomènes physiques, comme dans le poème « Le silence du ciel »
dans le frais de septembre, un bleu ciel ranime le matin
ou bien dans le poème « Le thé »
Les doigts engourdis par le froid
rêvent à la douceur des brins d’herbe
endormis sous la neige
s’efface derrière une extase supérieure, comme dans ce poème dont les accents rappellent le Cantique des cantiques
Tu es l’eau douce et claire qui calme la soif, souvent l’eau salée qui m’éveille de mon rêve, la pluie chaude et froide qui maintient mon ardeur […] avec la lumière d’en Haut qui tombe sur moi (« Comme le ciel et la lune »)
ou dans le poème « Épanouissement »
j’ai marché si naturellement vers toi, comme si je rencontrais mon invisible moitié, […] je ne faisais qu’un avec toi
ou plus nettement encore ici
je te donne du pain et du vin pour la communion, je lave dans l’eau claire tes pieds fatigués (« Comme un amandier fleuri »)
C’est dans « Au bord de la rivière » que Sonia Elvireanu donne une clé du chemin vers cette élévation mystique
le silence et la solitude un chemin vers quelque chose de plus élevé.
Tout cela ne va pas, bien sûr sans une part de doute, sans une attente incertaine (« En attente ») – et même une part d’inquiétude
j’évite de glisser
comme la goutte d’eau sur la vitre,
un ange me maintient au bord
le Haut vers lequel je m’envole
tel l’oiseau à son premier vol
(« Équilibre fragile »)
Ajoutons pour finir que – en accord avec son sujet tout de spiritualité – ce recueil se situe dans un monde intemporel où la nature aurait retrouvé tous ses droits. Une seule notation, encore une fois sauf erreur de notre part, renvoie au monde d’aujourd’hui, à ses artefacts, mais c’est simplement pour affirmer que la poétesse est capable de s’en affranchir, qu’ils ne paralyseront pas sa méditation.
Michel Herland, L’Homme qui voulait peindre des fresques, Paris, Andersen, 2023, 136 p., 14,90 €.
Michel Herland, Peintre du social et de l’exotique
Le nouveau recueil de poèmes de Michel Herland L’homme qui voulait peindre des fresques dévoile par son titre une intention poétique. Car le poète est aussi bien le peintre du social que du paysage tropical. Parfois sarcastique, il peint le Monde sans concession. L’humanité est la même partout, les faibles sont exploités, manipulés par des puissants qui s’enorgueillissent de leurs richesses. Ce qui n’empêche pas d’apprécier les beautés de la nature, plus douce ici, dans les paysages provençaux que là, sous les tropiques où éclate la somptuosité des couleurs. Le recueil est divisé en plusieurs parties censées aider le lecteur à se repérer entre les divers genres que cultive le poète : social, exotique, érotique, ou simplement fantaisiste.
Le poète lève le voile qui cache la misère, dénonce les aspects les plus cruels d’une société qui méprise, viole les droits, entretient le chômage, la pauvreté, l’humiliation, contraint à la migration, à la révolte :
« Parfois du fond de l’humiliation
un peuple relève la tête
il crie sa haine et son envie » (Nouméa Culpa)
Observateur impitoyable, Herland met en évidence le contraste entre les nantis, d’un côté, et les prolétaires, les migrants, les clochards, de l’autre côté, entre le luxe des uns et la précarité des autres : « le riche orgueilleux se régale », « trime l’ouvrier miséreux », « la finance se porte bien », « les puissants ne manquent de rien » :
« Orient régiments laborieux
Air pollué puanteur acide
Fourmi automate livide
Trime ouvrier miséreux
À Shanghaï le luxe s’étale
Maserati Lamborghini
Jambes étirées robes mini
Le riche orgueilleux se régale
Chômeur au visage fermé
Anpe bureau immonde
C’est le triste sort du vieux monde
Irrésolu et désarmé » (Le cac 40 caracole)
Il suffit de descendre dans la rue, d’ouvrir un œil attentif pour constater la cupidité, le pouvoir de l’argent, l’iniquité, l’indifférence, la violence, la cruauté, sans oublier les guerres absurdes dont l’homme ne tire aucune leçon :
« Faut-il remémorer la longue litanie
de notre espèce les terribles avanies
Guerres anciennes ou modernes
Péloponnèse ou Dardanelles
guerre de cent ans ou guerre éclair
guerre impériale ou coloniale
dans les tranchées ou dans les airs
les occasions ne manquent pas
de s’entresuicider »(Guerres et pandémies)
Nombre de poèmes dénoncent un mal qui semble s’aggraver avec le temps, peignant le visage amer du malheur qui se cache derrière les apparences :
« Nord ou sud partout des chômeurs
Perdus dans leur vie de misère
Ils ont renoncé au bonheur
Tout autour d’eux les désespère
Noirs ou pâles sont les migrants
Même s’ils sont toujours précaires
On les sait pleins d’espoir vibrant
Ils ne sont plus prêts à se taire » (Itali-ques)
La voix du poète est souvent grave, grinçante, révoltée, voire sarcastique comme noté plus haut, conformément à une intention clairement exprimée en exergue de la seconde partie, Amères destinées : « Ma poésie est une porte qui claque ».
Le poète est révolté par l’injustice, l’indifférence des riches face à la misère, l’humiliation des pauvres qu’il a rencontrées partout où il est passé mais il est aussi un peintre de paysages, ceux de sa Provence comme ceux de la Martinique où il est installé désormais. Il lui rend hommage dans le premier cycle de poèmes intitulé Tropiques. La beauté du paysage tropical, la végétation luxuriante, les villages et les petits ports, les pêcheurs, les barques colorées, les montagnes couvertes de forêts, enfin la grâce des femmes noires, ensorcelantes composent de véritables tableaux :
« Ô femme d’ébène
Arbre que soutiennent de solides racines
Fleur de ma passion
Dont la corolle gracieusement s’incline
À la douceur d’un soir
Que trouble quelquefois le chant du crapaud-buffle
Ô Négresse d’amour
J’aime quand tu balances
Les rondeurs de tes hanches
Tu me laisses effleurer
Le creux de ton échine
Et je vais m’enivrer
Des senteurs de la Chine
Ô fille d’Afrique
Tes lèvres au sucre de corossol
Ta langue suave comme une mangue
Ta bouche rose de porcelaine
Tes seins deux cocos de mon jardin
Tes jambes de bambou
Et tes bras les lianes pour m’attacher »(Le chant du crapaud-buffle)
Le paysage tropical incite aux délices de la passion, aux plaisirs de la vie :
« Quel étourdissement
Chez les tendres amants
Le désir brille dans leurs yeux
La soif des plaisirs merveilleux » (Au village de Sainte-Anne)
C’est ce paysage qui inspire les poèmes d’amour, leur confère un accent de vérité. Le lecteur sent l’attachement du poète à son île remplie de merveilles. La femme est peinte sous les traits d’une noire déesse, sensuelle, excitante, langoureuse – réelle ou chimère, qui sait ? – apte en tout cas à susciter la passion.
Michel Herland s’avère nostalgique de la poésie classique, de ses rimes et de ses mètres, de sa musique. Il semble avoir une certaine prédilection pour le sonnet. Il est résolu en tout cas à suivre sa propre voie, adepte d’un postmodernisme qui permet le mixage des époques, des styles et des langages. Il ne cache pas son attachement aux poètes d’autrefois dans Le Petit Manifeste qui ouvre son recueil. C’est ainsi que ses poèmes jouent sur plusieurs modes, empruntant parfois à l’air du temps, parfois à celui de temps révolus.
Sonia Elvireanu, Le regard… un lever de soleil, Lo sguardo … un’alba, traduzione di Guiliano Ladolfi, Guiliano Ladolfi Editore, 15€
Nota : les citations extraites du livre de Sonia Elvireanu figurent entre guillemets.
Forte de trois recueils : Le souffle du ciel, Le chant de la mer à l’ombre du héron cendré et Ensoleillements au cœur du silence, publiés entre 2020 et 2022, l’œuvre poétique récente de Sonia Elvireanu s’enrichit aujourd’hui d’un nouvel ouvrage.
Dès le titre, en établissant un lien inattendu (une sorte d’oxymore) entre l’œil humain et l’aurore, on retrouve l’une des principales spécificités de sa poétique : établir des synesthésies entre le monde matériel (avec une attirance assumée pour la nature) et le monde spirituel (avec pour prédilection affichée la création artistique).
L’œil, le regard, est donc ici celui d’un peintre. Un peintre lecteur qui avoue son désarroi face à la poésie:
« il est difficile de pénétrer le mystère des vers […] j’ai eu la sensation qu’ils choisissaient le lecteur et je ne crois pas que j’étais parmi les élus ».
Puis il confesse ne pouvoir communiquer avec quelqu’un d’autre qu’il ne nomme pas :
« je suis comme un mur qui ne te laisse pas aller plus loin ».
Voici une autre constante dans la démarche de Sonia Elvireanu : amorcer un dialogue avec un absent dont on ne sait rien.
Par ailleurs, le mur évoqué par l’artiste concrétise de manière aussi absurde qu’abrupte l’énigme du monde qui se pose à tout un chacun. Il appartient au créateur d’en prendre conscience pour ensuite opérer une transcendance :
« le mur peut être une métaphore, le vers une couleur ».
Dès lors, le regard intérieur, plus encore que l’œil biologique, grâce à l’intercession de l’art, va tenter de résoudre le mystère immanent et engendrer ainsi l’espoir. Ce qui nous ramène au titre :
« la sensation d’impénétrable se brise ainsi […] / le regard est lever de soleil ».
Le mur, à la fois abstrait et hostile, qui hante le peintre, sur lequel il s’est heurté jusqu’à présent, devient un support, une toile où s’accordent tous les tons de sa palette :
« je vois tous les murs en couleurs, / bleu, violet, jaune, vert, orange / ou un mélange qui réabsorbe les couleurs ».
Fort de ses pouvoirs, le démiurge décide de se lancer dans une quête au cours de laquelle il saura déchiffrer les plus profonds mystères du monde :
« On porte en soi la quête, / le visage invisible de la lune, / de la mer, l’abysse, l’infini».
Le lecteur est alors convié à un voyage initiatique qui va s’effectuer à la fois dans l’espace et à travers le temps. Une quête qui doit permettre de lever tous les secrets, car :
« il n’y a pas de mur à ne pouvoir décrypter… ».
Cependant ce même lecteur peut se poser la question de savoir qui lui parle ainsi : est-ce le peintre, l’ « autre » insaisissable ou bien le poète elle-même ? Peu importe après tout, puisque :
« ils portent la quête en eux, une sorte de connaissance, / comme tout ce qui existe sur la terre, / comment ne pas être ébloui par tant d’énigmes, / les murs contre lesquels on se heurte ».
Celle qui compose ces chants aux allures de psaumes (qui peut s’incarner tour à tour dans l’un ou l’autre des protagonistes) nous transporte dans diverses contrées à travers le monde réel. On identifie certains de ces pays, à titre d’exemple, grâce à une notation botanique — la fleur Aechmea pousse surtout au Mexique—, géologique — Nilgiri désigne une chaîne de montagnes en Inde — ou archéologique — l’Acropole. Parfois elle s’attarde sur un site à la fois enchanteur et emblématique comme l’île de Skiathos dans l’archipel des Sporades, berceau de la Grèce moderne. Sans pourtant négliger de temps à autre un détail concret pour donner de l’épaisseur au récit : ainsi, au monastère d’Evangelistria, où fut tissé le premier drapeau national grec, le voyageur se voit offrir un verre d’Alypiakos, nectar issu du vignoble de la communauté. On errera encore en sa compagnie dans le désert du Sahara :
« bédouin entre des sables brûlants, / je t’ai retrouvé entre les palmiers, / près du lac, séduit par le mirage, / le tien ou celui de l’eau ».
Plus loin, elle évoque les fjords scandinaves puis l’Himalaya.
Mais Sonia Elvireanu se souvient aussi d’un jardin et d’une maison. Un espace de repos pour y faire étape. Ce refuge est parfois le sien :
« lundi chez moi… comme dans une peinture, / silence ensoleillé alentour, le ciel clair », parfois celui du peintre ou de l’« autre » : « Sa maison, réelle ou rêvée, / avec le soleil glissant à travers tous les murs, / habillée avec les nuances de l’arc-en-ciel ».
À l’inverse des pays traversés, ces lieux ne sont pas situés dans un espace géographique précis. L’arbre planté là peut être le pommier — répandu dans tout le septentrion — ou l’olivier — fruitier méridional par excellence. Ils ne sont pas non plus figés et peuvent s’inscrire dans une campagne, sur une colline ou un rivage.
Le parcours se déroule aussi dans le temps. Question mur à décrypter, comment ne pas évoquer le travail de Champollion consacré au texte rédigé en trois langues, qui fut gravé à jamais sur une stèle noire ? Cette fameuse pierre de Rosette découverte par hasard sur un chantier se métamorphose dans l’imaginaire du poète en un « fragment de pyramide ». À la faveur d’un autre raccourci spatio-temporel voici le lecteur propulsé en pleine préhistoire. Lascaux et tant d’autres sites découverts depuis exercent toujours leur fascination :
« tant d’énigmes sur les parois peintes des grottes ».
Dans l’obscurité de ces tanières humaines, la lumière (physique et spirituelle) s’avère nécessaire pour discerner et apprendre :
« La paroi est vivement colorée, / un monde bizarre prend vie sous le vacillement de la flamme / on les [ces dessins rupestres] regarde pour découvrir et comprendre ».
Plus loin nous atteignons les rives de l’Attique :
« Je reviens à l’histoire, / le soleil du lieu où les dieux / ont ensemencé le rivage, […] / La Mer Egée et le ciel. »
L’écrivain ose se transposer en Egypte pour rejoindre un prophète et son peuple acculés face à la Mer rouge, Pharaon à leur poursuite :
« Je suis entre les eaux ouvertes / par le bâton de Moïse ».
Par ailleurs, comme cela était le cas avec Ensoleillements au cœur du silence, Sonia Elvireanu s’ingénie à établir des correspondances entre réalité et mythes païens et/ou chrétiens. Ici, ces correspondances entrent en jeu à l’occasion de visites de sites consacrés. Le poète se rend ainsi au théâtre de Dionysos, où elle devine :
« la solitude d’un monde éteint où les dieux s’arrêtaient autrefois ». Elle prie dans un monastère dédié à l’Annonciation : « sous les icônes, devant les saintes reliques, / dans le silence comme l’eau de la mer, je murmure / la prière du pèlerin arrivé sur un rivage béni ». Elle est impressionné par le temple d’Athéna : « sous le soleil brûlant, / des regards brillants l’ont construit ». Ou dans une église orthodoxe semble troublée par une icône : « sur le mur blanc, en pierre, une icône, / un homme d’une beauté divine brille au-dessus ».
Que ce soit le voyage terrestre, un saut dans le passé, la visite de lieux sacrés ou les souvenirs heureux de séjours à la campagne ou au bord de la mer, la démarche est toujours sous-tendue par l’idéal de la quête :
« il existe quelque part un élu, un destin, une mission sur la terre, / et celui qui ne regarde qu’une pierre, un mur, / chacun voit autre chose, certains à la surface, d’autres au plus profond ».
Cette quête est empreinte de spiritualité. Le concept d’une divinité est omniscient même si le vocabulaire religieux apparaît moins sollicité que dans les recueils précédents. On retrouve cependant la figure christique en fin de volume accompagnée d’une profession de foi :
« le murmure d’une source de lumière / remplit l’espace : la beauté, la piété / et la douceur de l’homme / rayonnant sur la croix de bois /son mystère, un nimbe de lumière, / traverse les temps, son éclat vivant nous touche».
La poétique de Sonia Elvireanu, embrassant les couleurs du peintre (avec une prédilection pour le bleu), les composants de la nature et les quatre éléments, nous entraîne dans un irrésistible tumulte de sensations et d’images et affiche souvent une tonalité incantatoire :
« Je porte le sable en moi, le mystère, la mer, / l’amour, l’écoulement lent, / l’île ou la forteresse sur les vagues, / la montagne, la forêt, la clairière, la plaine, ».
Pratiquant une versification libre de toute contrainte, qui donne plus de puissance à son propos, elle parvient à rendre sensible le « miracle de l’amour et de la poésie ». Serait-ce la clef du mystère ? Le peintre, quant à lui (ce double qui bronchait devant les vers), découvre en toute fin que : «le noir n’est plus opaque». Sa quête et celle du poète se rejoignent, sont une puisque :
« l’impénétrable se déchire tel le noir sur lequel / le peintre met une autre couleur, de même le poème / son noyau s’illumine d’un grain, on entre dans le cercle / de la vie, au-delà du tourbillon des sentiments».
Une telle œuvre, dense et riche d’interprétation, peut dérouter le public. Elle nécessite plusieurs lectures si on veut en maîtriser les arcanes — ce que j’ai accompli en doutant d’y être parvenu tout à fait. Les poèmes constituent une matière en fusion et résisteront toujours — un peu ou beaucoup — à une analyse fouillée tout en nous ouvrant des fenêtres sur les étoiles. C’est cela le paradoxe inhérent à toute création artistique. Je laisserai l’immense René Char conclure : Le poète ne retient pas ce qu’il découvre ; l’ayant transcrit, le perd bientôt. En cela réside sa nouveauté, son infini et son péril.(*)
Denis Emorine, Identités brisées, 5 sens éditions, Rue de la Cité 1 – 1204 Genève , Suisse, 2023.
L’exil et l’identité sont des motifs récurrents dans l’œuvre de Denis Emorine, en poésie, prose, théâtre. Ils reviennent dans ses deux romans, La mort en berne et Identités brisées, focalisés sur une errance sentimentale embrouillée qui entraîne le personnage principal, l’écrivain Dominique Valarcher, à se culpabiliser.
La trame narrative du premier roman se prolonge dans le deuxième : mari dévoué depuis longtemps à sa femme Laetitia qu’il aime, il tombe amoureux – sans le révéler à la jeune fille -d’une étudiante hongroise, Nóra, qui fait un master sur son œuvre. Pour avoir le temps d’y réfléchir, il se réfugie dans la résidence secondaire de ses amis italiens, dans le sud de la France.
La structure romanesque tripartite, L’Exil, Fatalités, Fractures, annonce une fracturation existentielle. En effet, Dominique ressent la contradiction entre son côté latin et l’atavisme slave, russe, très éloigné, par les aïeuls de sa mère. Il semble partagé entre l’Ouest et l’Est, entre l’amour de sa femme et l’attraction exercée sur lui par tout ce qui vient de l’Est, la grande culture russe et la femme slave aussi. À cela s’ajoute un secret de famille qui le bouleverse depuis son enfance : le premier mari de sa mère, un juif polonais, mort très jeune pendant la guerre dans un camp d’extermination. C’est pourquoi l’une de ses obsessions est la mort. On comprend ainsi son déchirement entre l’amour de sa femme à l’Ouest et le souffle de la mort qui le hante, de l’Est.
L’ amour pour la jeune hongroise Nóra le trouble à tel point qu’il prend la fuite, disparaît de chez lui sans aucune explication pour sa femme Laetitia, qui connaît son côté slave déconcertant. Elle l’aime follement, sa disparition la met en proie à une souffrance affreuse. Elle ne connaît pas les raisons de sa fuite, se culpabilise et comprend qu’elle ne pourrait pas vivre sans lui. Pianiste, ayant renoncé à une carrière d’artiste, elle ne joue que pour son mari, dans l’ intimité, disposée à satisfaire ses fantasmes par amour.
La jeune étudiante Nóra l’aime aussi et s’inquiète de ne pas avoir de ses nouvelles, car elle veut venir en France, le rencontrer, présenter une communication sur son œuvre lors d’une conférence internationale.
Exilé par sa volonté, Dominique coupe toute communication avec les deux femmes, rendu à la solitude, en proie à la souffrance et à ses cauchemars. Il comprend qu’il n’est pas un séducteur, qu’il aime sa femme et qu’il ne pourrait longtemps se passer d’elle et la faire souffrir. Déchiré entre plusieurs identités et entre deux amours, le personnage ne sait pas comment s’en tirer. Si la question amoureuse sera résolue à la fin, celle de l’identité brisée restera toute la vie comme une blessure que ni thérapie, ni amour ne guérissent. Il y a toujours un conflit entre l’identité première, héritée de sa famille, et l’identité acquise par l’écrivain dans sa vie, entre identité et altérité.
Le romancier organise son récit selon la technique du contrepoint, avec un narrateur hétérodiégétique qui suit les troubles des trois personnages alternant les plans. Il dévoile ainsi la psychologie féminine et masculine, celle de l’écrivain piégé entre deux femmes et sa création en cours de traduction en italien. Son isolement est brisé par l’intervention de son éditeur. Il renonce alors au mutisme, reprend le contact téléphonique avec sa femme, lui déclarant son amour, la rassurant de son retour, mais sans renoncer à rencontrer Nóra à Nice, lors de sa conférence, à passer quelques jours avec elle.
Au premier plan du récit est Dominique, ses cauchemars terribles dûs à la hantise de la mort, de la guerre avec ses horreurs et la souffrance de sa mère, auxquels se mêle le complexe oedipien, l’amour obsessif pour sa mère. Aucune thérapie ne parvient à l’en délivrer, seul l’amour pour sa femme à le faire oublier parfois.
Le roman s’achève par un poème d’amour adressé par Dominique à sa femme, ce qui suggère la manière dont l’écrivain résout son conflit intérieur.
Identités brisées est un roman agréable à la lecture, témoignant des obsessions de son auteur que l’on découvre par des motifs récurrents dans toute son œuvre.