Serge NÚŇEZ TOLIN – L’exercice du silence – Le Cadran ligné (ouvrage publié avec le concours de la Fédération Wallonie-Bruxelles), septembre 2020, 72 pages, 14 €

Une chronique de Marc Wetzel

Serge NÚŇEZ TOLIN – L’exercice du silence – Le Cadran ligné (ouvrage publié avec le concours de la Fédération Wallonie-Bruxelles), septembre 2020, 72 pages, 14 €


« Une pierre, hors de l’acte de connaître et de nommer, dont la densité chasse le monde.

Caillou dont je m’empare, que j’abandonne quelques pas plus tard. Mes doigts en gardent l’empreinte. Un creux que la main conserve bien après que le caillou a été jeté.

Un creux qui peu à peu prend forme dans l’esprit. Ça redevient caillou.  Ça marque dans la pensée l’espace de tout ce qui y manque.

Un vide grandissant, une étendue sans limite. Le pas du marcheur commence l’arpentage. Vaste plaine perdue où en ramassant une pierre j’éprouve une joie ronde et sans mesure » (p. 20)

   J’ai rencontré deux ou trois fois Serge Núňez Tolin ; c’est un homme souple, chaleureux et vif. Son oeuvre est pourtant tout le contraire : elle est austère, abrupte et lente, et elle l’est vraiment. Mais je crois comprendre peut-être pourquoi. L’oeuvre est austère (elle est sévère, rigoureuse, comme se réduisant à sa propre rudesse, stricte comme si tout decorum était en panne) parce qu’elle est partout et toujours précise : on y mesure à chaque pas ce dont exactement on parle, on y est comme obsédé par le droit qu’a la parole d’occuper sa propre place. Elle est abrupte (de parcours raide, sans filet, où la lecture même risque toujours de se rompre quelque chose) parce qu’elle est authentique : tout ce qui y est présent semble aussitôt prendre ses propres responsabilités, assumer seul et intraitablement la moindre autorité à laquelle cela prétend. Aucune diversion, aucune délégation à un tiers quelconque (pas même un auteur majeur, une référence inattaquable) du soin de justifier ce qui est en cours : à peine, pour tout l’ouvrage, une citation liminaire de Michaux, et le nom de Morandi quelque part. L’oeuvre enfin est lente (elle a, comme dit mon médecin de famille, le pouls désespérément uni, pépère et fastidieux) parce qu’elle est infiniment précautionneuse, elle regarde à tout, espionne avec une rare vigilance, et aussitôt, tous les à-côtés – conditions, corrélations, conséquences – de ce qu’elle avance. Sa puissance méditative est un hôte exigeant et peu corruptible !

  Il ne s’agit pourtant pas ici de méditer pour méditer; ce n’est pas un simple exercice de silence, mais bien, comme le titre y prétend à la fois ingénument et périlleusement, l’exercice même du silence. On ne fera pas zazen ici, même si le corps, la respiration, la nudité du contexte, le retirement méthodique et une sorte de quiétude complexe et compulsive y ressemblent ou disposent. On n’est d’ailleurs même plus vraiment dans la poésie philosophique coutumière de l’auteur, parce que la philosophie discourt et raisonne, comme un combat réfléchi de la raison avec ses propres limites, alors qu’ici les mots ne font que décrire (jamais raconter ni déduire) ce qui leur échappe, ce qui se passe d’eux, ce qui les épuise, écrits par quelqu’un qu’on n’imagine pas du tout à sa table peaufiner les idées qu’il a, mais bien plutôt (qu’on pardonne ce clin d’oeil vaguement spinoziste) arpenter de long en large, devant nous et les choses, l’idée qu’il est !

« Funambule dans un infini fraternel où la chute est l’interminable fil que l’on suit : solitude du marcheur » (p. 26)

  Cet « exercice du silence » paraît assurer le lecteur d’au moins trois choses. D’abord  ce n’est pas le silence de Dieu, parce qu’ici il n’y a pas de Dieu : aucun Verbe infini n’est pris en compte, même pour s’abstenir et rester muet. L’auteur fait visiblement partie des athées par noblesse, par devoir (il ne conçoit tout simplement pas que la Totalité du réel ait un Souverain, et on ne perdra donc pas son temps ici à demander si l’éternité est méritable ou non !), et avec ceux-ci on n’ergoterait pas sans gêne. Ce n’est pas non plus, bien sûr, le silence de la Nature (au sens où le vide majoritaire en elle laisserait la plupart de ses bruits, incapables de se propager, là où ils sont !) : les vacarmes locaux perdus dans d’immenses déserts insonores ne sont pas ce qui est pris en compte ici, et le tonnerre, le ressac et les grondements sismiques seraient ici aussi silencieux qu’une pâquerette : il y a bien le silence des choses, mais leur mutisme naturel signifie seulement qu’elles n’ont pas, elles, besoin d’exprimer leur forme pour l’entretenir, que leur intimité est structure, mais non événement pour elle-même, et que le réel, qui produit les sons, « n’entend pas les mots » (p. 13). Enfin l’ambiguité du titre (son génitif objectif ou subjectif) est voulue, parce qu’elle est logique : tout « exercice » (même celui de la parole !) est à la fois ce qu’on met en oeuvre (la pratique d’entraînement) et ce pour quoi on l’effectue (l’accomplissement ainsi facilité) : l’exercice du silence consiste à bien apprendre à se taire pour réussir à mieux se taire ! Mais justement : pourquoi mieux se taire ? Comme dit Comte-Sponville, s’exercer, c’est « s’habituer au difficile pour qu’il le soit moins« ; mais pourquoi notre poète trouve-t-il à la fois difficile et crucial de mieux se taire ? Et, plus nettement : si, par exercices, on entend, comme à l’école, des devoirs à difficultés graduées, et, au conservatoire, des compositions destinées à l’apprentissage d’un instrument, quel est donc cet instrument de présence que notre intransigeant poète entend ainsi mieux, en lui par injonctions, en nous par interprétations, faire agir ?

  Je parle d’injonctions parce que Núňez Tolin a un formidable tic de formulation :  l’infinitif de courtoisie. Des dizaines de phrases commencent par des « formes nominales du verbe », comme disaient les grammairiens, où il se fait comme programme à lui-même d’exécuter telle ou telle posture sensori-motrice ou idéelle (« S’avancer vers ce qu’il y a« , « Saluer les choses, leur abandon de choses« , « Trouver des mots en ruinant la pensée« , « Créer pour se retirer« , « Laisser la vue devant un paysage où s’est porté tout l’air possible« , « Se tenir au bord de ce qui commence et de ce qui finit« , « Trouver en nous la force d’apparition du réel« , « Entendre la lenteur et lui faire pénétrer le regard » etc.). On est, grâce à l’écriture, comme à l’intérieur de consignes physiologiques, à la fois d’une extraordinaire ambition (« faire naître l’infini où nous sommes nés« , p. 54) et d’une minutieuse humilité, comme un géant blessé se disant que le mieux, ce serait encore de … ou se résolvant à réduire la voilure de juste présence à ceci ou cela … comme en ce passage bouleversant :

« Je me tiens là, nerveux, instable, brouillé avec l’objet le plus pauvre.

Pourtant, je ressens la profonde sympathie, l’humble révérence que dans la banalité de leur usage, les choses nous réservent et, dans l’intimité de ce contact : une invitation.

J’aimerais leur rendre cette politesse, rejoindre leur retrait, m’incliner jusqu’à elles : ouvrir les yeux dans leur horizon muet.

Une docilité, une acceptation qui m’immobilisent » (p. 45)

  Il ne s’agit donc pas de se débarrasser ou délester de la parole (d’ailleurs, écrit-il, « aucun mot n’en délivre » p. 61 !), mais, plus honnêtement, plus indéfiniment, plus dignement aussi, comme le disent diverses formules, « épuiser le langage par ses moyens mêmes« , « dégorger la chair » des mots pour alléger leur intrusion, « préférer » certes « les choses à leur nom« , mais pour ne conquérir qu' »au bout des mots, l’entièreté du silence« . Il s’agit de « construire » poétiquement « le silence« . Le lecteur jugera la rare intégrité de la tentative, et sa vertigineuse cohérence.

  Mais le secret d’une vie si purement écrivante, si constamment méditative, assumant jusqu’à la sorte d’autisme expérimental (malgré l’immense sociabilité de l’homme, et sa merveilleuse disponibilité psycho-pédagogique à autrui !) d’une lucidité paralysée par sa propre exigence de transparence (« J’étais obsédé par le débordement sur les mots de ce que je cherchais à dire. Immobilisé par la vue des choses dans la simultanéité de la vision et de quelque pauvre objet pris sous le regard » p. 52) , ce secret, donc, garde ici encore le silence sur lui-même, « noeud noué par personne » que l’advenue des aveux lentement desserre :

« J’avance vers ce point où fuit mon récit, conduit, par la langue dont je ne parviens pas à épuiser la fuite, vers le fond percé de ma propre histoire » (p. 65)

« Tout tourne en rond dans mon esprit autour d’un mot qui n’a jamais été complètement dit » (p. 67) 

« Parler sans trouver les mots, se taire sans atteindre le silence : hésitations du vide » (p. 40) 

La parole a un (indépassable) père, mais le Père des pères est silence. 

©Marc Wetzel

Serge NÚŇEZ TOLIN, La vie où vivre, Rougerie, avril 2017, 78p.

Une chronique de Marc WetzelElectre_978-2-85668-394-1_9782856683941

Serge NÚŇEZ TOLIN, La vie où vivre, Rougerie, avril 2017, 78p.

Le dernier numéro de Traversées (n°83/avril 2017) consacre un dossier éclairant et complet à notre poète, et l’on s’y reportera pour mesurer l’importance et l’éclat complexe et intègre de cette œuvre.
Ici, quelques mots seulement sur l’ouvrage que vient d’éditer Olivier Rougerie, pour en souligner la beauté, et louer la profondeur.
L’humble beauté et la fraternelle profondeur, l’une et l’autre énigmatiquement.
Comme on voit ici :

« Des pas, de l’autre côté de la clôture.
             La clôture du temps qui referme sur nous les absentés, dit-elle assez la vie où vivre ?
             Au bout du combat que reste-t-il de nous ? Et du combat, que reste-t-il ?
            Assez, sans doute, pour que d’autres le reprennent et s’y mettent à leur tour. La vie finit par nous atteindre.    
           Les respirations surprises de se croiser, de se savoir comme l’air dans l’air »   (p. 21)

ou là :

« Que cède dans le poème cette force de toupie, qu’enfin je puisse dire qu’il ne s’agit plus de moi !
        Le poème mis à nu, il n’en reste que le nerf.
       Arrivé au bout de ses tours, la toupie penche, finit par se coucher sur le côté, épave des circonférences, immobile, son pivot prêt au prochain claquement de doigts.
       Il y a toujours un enfant pour relancer la toupie »     (p. 28)

La vie, c’est l’action sur soi. Les êtres vivants sont comme des zones de capacité transmissible d’être. Zones, parce qu’ils ont une membrane qui les délimite, et des cloisons qui les parcourent ; capacité, parce qu’il leur faut pouvoir convertir en énergie de fonctionnement ce qu’ils assimilent ; transmissible, parce que ces formes métaboliques doivent pouvoir reproduire ce qu’elles sont au moyen de l’image même, au creux d’elles, de ce qui les a produites. Mais dans toutes les formes pré-humaines d’organisation, « avoir la vie » et « être en vie » se confondent. Ce n’est qu’avec la parole et la raison libre et consciente qu’une dualité vient à l’existence même : l’homme vivant sait avoir une vie parce qu’il se représente la suite de jours dont dispose exactement son devenir ; mais par la pensée, cette suite de jours vient à dépendre de lui autant que lui dépendait d’elle. Avoir la vie est donné ; être sa vie ne l’est pas. On doit choisir, humainement, la vie où vivre. Le temps passe pour nous comme pour les animaux, mais un temps dont on peut nommer les moments passe autrement ; et de même l’énergie se conserve et se transforme en nous comme en eux, mais le travail d’une seule capacité (la parole) transfigure la capacité de travail (l’énergie) de toute l’existence. Et pour le dire simplement, un animal a, dans les diverses situations de vie, au moins le choix entre se soumettre, résister, et fuir, mais se soumettre à la vie même , ou lui résister, ou la fuir, voilà bien un dilemme exclusivement humain ! La vie ne nous dit pas où vivre, et la parole seule ne fait pas vie. C’est cette perplexité qui ouvre ce livre de poésie.

Il est d’ailleurs tout de suite clair que la poésie n’est évidemment pas elle-même cette vie où vivre ; au mieux est-elle cette parole qui fait se manifester cette vie pour elle-même, sans jamais pouvoir en tenir lieu.
Cette fameuse « vie où vivre », le discernement lyrique de notre auteur l’indique par exemple dans cet admirable passage, qui fait à notre maturité, et à elle seule, devoir de ponctualité :

« Debout, les mains posées sur le dossier de la chaise, je regarde par la fenêtre ; l’espagnolette baissée me barre un peu la vue.
        Est-ce là répondre ? Dans l’angle mort du regard où je prétendais que mes pas me porteraient, je remuais la vanité d’être là avant l’heure du commencement.
        La réponse arrive comme l’obscurité de la nuit, comme l’instant repris de ce qu’on ne dira jamais »   (p. 43)

Et cette poésie est une poésie morale. Elle est en tout cas éthique, profondément, car toute éthique enseigne l’art d’être suffisamment présent ; et notre auteur (un peu comme Bergson caractérisait la conscience comme fonction de l’attention à la vie) y réussit. Sa sagesse de l’immanence – le réel se suffit ; ce qui est réel en nous devrait alors en faire autant. N’allons donc ni rire ni pleurer au-delà du monde ! – est comme une leçon naturelle.
Quand Núňez Tolin écrit :
« Le vent vient battre le feuillage sans y mettre de signification »  (p. 69),
on entend qu’il y a du sens dans la nature (la direction du vent, le frémissement sensible du feuillage), mais qui se passe fort bien de signification (la nature ne comprend pas ce qu’elle exprime, ni n’anticipe ce qu’elle fait d’elle-même). Toute sa poésie semble nous conseiller de faire de même : se contenter du présent, finement capturé, intelligemment élargi, généreusement partagé. Et ce tout dernier point indique que notre auteur n’a ni peur ni honte de la morale : une conscience attentive à la vie l’est donc aussi à celle des autres consciences, et à la sienne propre, comme modèle de vie que son action lui mérite ou non d’être. Droiture de la contemplation vaut bien prière.
Constat : les hommes  sont ensemble, même quand ils n’usent pas les uns des autres. Leçon : c’est comme mortels que nous nous complétons. Voilà ce que rappelle Serge.
« Comme c’en est assez de soi ! » (p. 20) dit-il sobrement. C’est à dire : moins de soi ! Plus de vie ! Et si l’on estime trop onéreux le deuil de sens personnel de la vie résultant, l’honnêteté doit répondre ce qui est :
« Le silence suffit presque à combler l’absence de signification » (p. 70) . Cet admirable presque non seulement ne ment pas, mais encore tue le besoin de mentir.

C’est aussi une poésie métaphysique, car dans le monde de Núňez Tolin, ce sont des forces qui décident de la nature de la réalité, et c’est la parole qui décide de ces forces.
Notre auteur y fait penser ses états les plus ordinaires.
Par exemple l’insomnie (p. 37) ; elle est l’occasion de saisir que l’homme est le seul animal pouvant en souffrir, car le seul à pouvoir saisir qu’il ne dort pas. Seul il se représente l’absence à soi du sommeil, et donc l’absence de cette absence !
Ou bien (p. 48) cette tendre et aiguë leçon tirée d’une approche des amants dans leur lit de nuit. Si l’espace les lie à ils savent qui (à eux-mêmes, partis nouer leurs désirs !), le temps, lui, qui insensiblement continue, et « va tandis que nous nous rapprochons », puisqu’il arrime par nature à ce qui n’est plus ou pas encore, « nous lie à nous ne savons quoi »
Ou même l’étonnant aphorisme : « Il y a toujours des mots où aller » (p. 63),  qui déduit de l’infinie fécondité de la parole la reformation inépuisable, la relance de principe de son horizon. Même Dieu ne pourrait, s’il voulait, mettre fin à son Verbe.
Certes, la poésie métaphysique est le genre le plus moqué, ou fui. On la juge plus triste qu’un martyre dans un amphithéâtre vide, et son auteur aussi complaisamment dérisoire, justement, qu’un martyr athée. Mais c’est ignorer que son objet (la nature même de la présence, l’intimité de l’espace et du temps) est l’assise dernière de tout monde, et la borne intérieure de toute exploration. Voir ainsi Núňez Tolin en compagnie de Valéry, Emily Dickinson, Artaud, Bobin, et même Houellebecq (quoi de plus varié et utile que la poésie métaphysique ?!), c’est se réjouir que grâce à la poésie le combat du monde s’exprime, et grâce à la métaphysique le Tout devienne hospitalier !

Partout, franchement, dans cette œuvre noble, vive et méticuleuse, l’immanence est heureuse :

« Comment tenir nos pas dans la suite des jours sans brutaliser la boucle qui nous accomplit ?
          Nulle part, il n’y a de trou par où voir d’en haut ce que nous sommes.
         Un trou en chacun de nous, aveugle sans chercher la vue.
         Nulle part, ce trou n’est mieux ce qu’il est »   (p. 13),

et la lucidité chante :

« La peau forme un lieu, un baiser de tout ce qui manque.
         La vie où vivre, on voit un dos. Il est loin le marcheur avec qui on fit quelques pas. En chemin, on comprend que l’on est celui-là, qui n’est qu’un dos.
             Le cœur cogne dans l’ombre où il bat. La respiration perce le trou où elle passe »   (p. 14)

Nous croulons sous les manuels de bonheur ; ce qui manque cruellement, ce sont des manuels de justesse. Mais en voici magnifiquement un.

©Marc Wetzel

Le printemps des poètes à Virton le 11 mars 2017 en images

à tous et toutes pour cette très belle soirée!

Merci à Claude Miseur et à Jacques Cornerotte pour les photos

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