Arnaud Cathrine – Je ne retrouve personne – éditions verticales (227 pages – 17,90€).

Arnaud Cathrine – Je ne retrouve personne – éditions verticales (227 pages – 17,90€).RENTREE LITTERAIRE SEPTEMBRE 2013

  • Arnaud CathrineJe ne retrouve personne – éditions verticales (227 pages – 17,90€).

Arnaud Cathrine nous ouvre les portes de cette maison familiale sise à Villerville, sur la côte normande, comme celle de Bénerville pour Sweet home.

Les lieux ne sont-ils pas notre mémoire, comme la photographie de la couverture ?

Dans ce récit construit comme un journal, Aurélien fait défiler son passé, ses amitiés, sa liaison amoureuse. Son autoportrait s’esquisse en filigrane.

Seul dans cette villa, qui a subi les outrages du temps, le narrateur s’égare dans les limbes de sa mémoire. Il convoque des souvenirs éparpillés, qui affluent comme un boomerang. Mais ceux qui dominent ne sont pas les meilleurs. Il revisite son parcours professionnel et le compare à celui de son frère Cyrille ou d’Hervé (son pire ennemi au collège), l’agent immobilier, marié, qui a réussi.

On apprend qu’Aurélien a été missionné par sa famille pour assurer les visites avec l’agent immobilier, la décision étant prise de vendre ce bien, de plus en plus délaissé.

En particulier par Aurèle, qui n’y est pas revenu dans ce « lieu funeste » depuis 5 ans.

Le narrateur s’arrête sur les événements de 2007, son année « horribilis ».

Il en vient à se demander ce qu’il fait là, sinon attendre et « déposer son bilan ».

Très vite, on comprend qu’Aurélien, l’écrivain comme l’auteur, a été écartelé entre aimer ou écrire. Son choix fut de « sacrifier tout à l’écriture ». Ce qu’il revendique, c’est la paternité de ses romans et assume son refus d’enfant. Un enfant, n’est-ce pas, comme l’affirme Serge Joncour dans L’amour sans le faire, « une manière de s’inventer une suite, de se construire un avenir, en dehors de quoi il ne reste plus rien d’un couple, sinon des murs parfois ». Se retrouver dans cette maison qui a abrité son amour pour Junon plonge Aurélien dans un douloureux maelström.

Un mystère entoure Benoît, l’absent, qui fut la figure centrale d’un précédent livre du romancier. Ce qui soulève la question suivante : Peut-on piller la vie des autres ?

La révélation de Myriam, l’épouse du disparu nous éclaire sur le mal être qu’Aurèle éprouve en apprenant la fin tragique de Benoît. Elle nous livre la voix de l’absent qui n’a pas pu dire l’indicible : dire à Aurélien qu’il l’aimait. Un choc pour Aurèle.

Comme dans le roman Sweet home, Arnaud Cathrine fait sien le territoire de l’enfance et de l’adolescence, soulignant ce ballet d’alliances ou de rejets, ourdi par ses semblables. Il explore des thèmes récurrents : la perte et comment vivre avec nos fantômes, l’impossibilité d’aimer, les secrets enfouis (homosexualité), la solitude, le silence. Non seulement l’auteur autopsie les relations familiales, les rivalités (« dictature fraternelle », la « banqueroute sentimentale » des deux frères, mais il analyse aussi les liens privilégiés entre éditeur/auteur et lecteur/auteur. Il développe également un patchwork de réflexions autour du statut d’écrivain : traces laissées, notoriété, la confiance à lui accorder. Peut-on tout raconter à un écrivain ?

Comment ne pas être blessé dans son amour propre de ne pas avoir la reconnaissance de ses proches ? Mais combien gratifiante est celle d’une lectrice inconnue ? La preuve que « cette foutue incapacité à s’engager autrement que dans l’écriture » porte ses fruits. Évacuer ses blessures en les transformant en fiction est une forme de catharsis.

D’où les romans à la veine autobiographique cités : Sans elle et le Provincial.

Autre étrange coïncidence : le même destin tragique pour Benoît et Benjamin Lorca.

Parmi les références littéraires, on retrouve Duras, Calet et Perros.

Le ton du récit est véhiculé par une accumulation de mots liés à la mélancolie, « compagne attitrée » du narrateur, traversé par le cafard, la tristesse, cette solitude « faite pour durer » qui va le conduire à « l’isolement pur et simple ». L’écriture se met au diapason de cette vague de nostalgie. Plus l’écriture se fait intime, plus elle devient universelle. L’écriture pour le protagoniste devient un exorcisme, une façon de lutter contre l’oubli et l’absence. Une écriture féminine, pour Mado, cette « vieille subversive » qui lui reproche l’aspect sombre de ses romans. Arnaud Cathrine y déploie toujours cette même sensibilité et délicatesse, cette même pudeur dans la peinture des sentiments (désir refoulé) tout en sondant les fragilités de chacun, leurs blessures passées de se savoir « indésirable, indésiré » ou en soulignant leurs contradictions. Sentiment étrange pour Aurèle de « se sentir d’ici » dans son village natal et de « n’y retrouver personne ». Expression empruntée à Jean-Luc Lagarce.

Le romancier confirme son talent de portraitiste. On croise Aurélien, qui traîne « un alliage indécis », à l’allure juvénile, un « corps trop long, trop maigre ». Lui, le père : «Jamais d’affect visible ». Elle, la mère : « style Chanel sobre et chic ». Mado : « la mondaine ». Junon : « élégante », « un âge lumineux ». Benoît : « l’insondable ». Irène : « Deux fossettes soulignées. Et une voix grave, légèrement voilée ».

Des éclaircies viennent percer ce roman au ton grave. D’abord, grâce à Michelle, la fille de Junon, « l’enfant que je n’ai pas eu », confessera Aurèle. Elle irradie par sa candeur, son innocence et apporte sa touche solaire. Arnaud Cathrine livre des scènes débordantes de tendresse pendant la garde de sa « princesse », devenue pour lui « un divertissement précieux », celle qu’il drape d’un amour gratuit. Alors que cet amour sabordé pour Junon s’est mué « en une amitié particulière ». Michelle témoin de cette overdose émotionnelle qui imbibe « les yeux secs » du narrateur.

L’autre lumière provient d’Irène que le narrateur croisa dans un bar. Elle a su tatouer l’esprit du narrateur, en reconnaissant l’écrivain qu’elle lit. Telle une psychologue, elle a perçu la faille d’Aurèle et réussit à faire vibrer son cœur. Un voile pudique recouvre leur futur que l’auteur a préféré laisser à l’imagination du lecteur.

Arnaud Cathrine a choisi pour cœur de ce roman le thème de la famille, celle dont on hérite et celle que l’on se construit. Cette fois il a atteint le but auquel il aspirait : écrire « le livre impossible ». Si le roman ne fait pas rire, comme le souhaiterait Mado, il est suffisamment puissant pour susciter sympathie, compassion et pour toucher la corde sensible du lecteur et laisser son empreinte.

©Chronique de Nadine Doyen

Benoît Duteurtre, Polémiques, Fayard (17€ – 225 pages)

Benoît Duteurtre, Polémiques, Fayard (17€ - 225 pages)

Chronique de

  • Benoît Duteurtre, Polémiques, Fayard (17€ – 225 pages)

La couverture de Polémiques, signée Sempé, parle d’elle même. Ce « non » brandi annonce le ton vindicatif de l’ouvrage. Benoît Duteurtre y brosse un portrait tour à tour au vitriol ou admiratif de ses contemporains, dévoile ses goûts artistiques, livre une litanie de réflexions sur la société et ce qui lui paraît scandaleux (le tabou sur la mort assistée). Il brasse de multiples thématiques, depuis la politique, la vie au quotidien jusqu’à l’esthétique, rassemblant des bulletins d’humeur.

Benoît Duteurtre, romancier lui-même, aborde une réflexion sur le renouveau du roman français.

Il donne sa conception de « la bonne littérature » qui, pour lui, doit rimer avec humour « un excellent indicateur, presque indissociable de l’art romanesque ».Il met en lumière les « esprits drolatiques » qui savent poser « un regard décapant sur le monde. Il inventorie les ouvrages de quelques humoristes majeurs. Parmi eux: Philippe Jaenada, Martin Page, Igor Gran, Bernard Quiriny et Olivier Maulin. Ne boudant pas le name dropping, il en mentionne une pléthore d’autres qui savent aussi manier l’humour, l’ironie avec brio, comme Serge Joncour, David Foenkinos, Jean-Claude Lalumière ou Marin de Viry. Où sont les femmes ? « au royaume de la douleur, du cri ».

Il n’hésite pas à pratiquer le « Angot bashing », qualifiant cette auteure de « championne de France de l’autofiction ».Il s’étonne de voir « les experts en modernité » l’encenser, la critique littéraire accorder du crédit à son écriture. Quant à Michel Houellbecq, cet arpenteur du dernier rivage, il lui dresse un piédestal, balaie son œuvre et montre comment il a imposé sa plume dans le paysage littéraire contemporain. N’ont-ils pas en commun cette clairvoyance acide sur le monde et notre finitude ? Chez Benoît Duteurtre, on devine la hantise du vieillissement et cette façon d’anticiper sur l’évolution pressentie et redoutée qui est l’élégance du pessimisme.

Ceux qui aiment Monet auront plaisir à partager l’engouement de Benoît Duteurtre pour ce peintre dont il se sent proche pour diverses raisons qu’il analyse. Dans une envolée dithyrambique, il explique en quoi sa peinture a modifié sa vision des choses. La magie Monet opère.

Si certains dressent la liste de leurs envies, Benoît Duteurtre décline celles des choses qui l’agacent, l’insupportent, l’indignent, l’horripilent. Qui n’a pas pesté contre « la terreur des trottoirs » qu’est un cycliste pour le piéton ? Et l’auteur de dénoncer l’absence de verbalisation. Ou contre « un char d’assaut » désignant ainsi la poussette que vous devez éviter, contourner.

Comment ne pas déplorer l’intoxication du lexique par l’anglais, la francophobie de certaines nations étrangères ? Et l’auteur de retracer des pans d’histoire afin de disséquer les raisons de cette vague antifrançaise. Comment ne pas adhérer à cette revendication d’acheter français ?

Comment ne pas être irrité quand les ondes n’ont rien d’autre à offrir que du sport ? Cette uniformisation des contenus au détriment de la littérature, du cinéma, des arts laisse perplexe.

Benoît Duteurtre souligne également la disproportion budgétaire, le sport devenu un vrai business.

Certains passages apparaissent comme un droit de réponse à ceux qui l’ont éreinté, en ce qui concerne le mariage pour tous. L’auteur fait part de sa stupéfaction face aux conclusions hâtives et sectaires d’un jeune journaliste pour qui toute personne opposée au mariage gay est homophobe.

Il s’insurge contre cette tendance à « cultiver la part de l’enfance », contre le culte de la famille cellulaire. Il n’hésite pas à afficher clairement ses opinions sur l’ère de l’enfant roi. En tant que musicologue émérite, Benoît Duteurtre ne pouvait pas faire l’impasse d’un chapitre sur la musique.

Il revient avec ironie sur la déroute face à un épisode neigeux d’une ampleur exceptionnelle, comparant aux hivers combien plus rigoureux que ses ancêtres ont connus. Non sans un brin de malice, il distille de précieux conseils en cas d’un éventuel futur blocus.

Par ce regard caustique, sans complaisance, que Benoît Duteurtre pose sur notre époque, la comédie humaine, l’auteur rejoint la confrérie des humoristes , de ceux défendent la langue et luttent contre l’invasion de l’anglais. Car trahir la langue n’est-ce pas trahir notre vraie patrie selon Barbara Cassin ? Dans Polémiques, on retrouve également ses récurrentes bouffées de nostalgie. Ne cherchez pas ce pourfendeur invétéré dans les cafés. Il les fuit ! Il s’interroge sur l’avenir, y voyant « le versant noir de la modernité », voué à l’obsolescence programmée de nos objets usuels.

Polémiques, avec ce ton grinçant du pamphlet, de la diatribe déjà remarquée dans les ouvrages précédents de Benoît Duteurtre, ne sera pas sans susciter les réactions des détracteurs. Mais en passéiste, il ralliera ceux qui militent comme lui pour sauvegarder la beauté, la poésie des paysages. Et de revendiquer « l’amour du passé » pour suppléer au manque de fantaisie du présent.

Ne passez pas à côté de cet essai audacieux, coup de poing, qui dézingue, étrille, éreinte, décapite, brocarde à tout va, mais aussi encense et valorise le beau, l’authentique.

On ne peut qu’apprécier cette approche.

©Nadine Doyen

L’Idole, Serge JONCOUR

  • L’Idole, Serge JONCOUR, roman, poche.

Dans le roman L’idole, Serge Joncour s’intéresse à la célébrité sous l’angle sociologique, au vu de cette vague exponentielle de « pipolisation » née avec les télé-réalités. Il nous livre une réflexion approfondie sur les rouages de notre régime médiatique.

L’auteur met en scène Georges Frangin, citoyen lambda, chômeur en stand by, dont on suit la fulgurante ascension jusqu’au firmament de la célébrité. Un vrai vertige pour le narrateur qui laisse entendre sa voix intérieure.

Dans la première partie, Frangin, étourdi par ce chamboulement, cherche à comprendre ce qui peut bien l’avoir propulsé sur le devant de la scène. Serait-il le messie, investi d’une mission interplanétaire ? Il interroge ceux qu’il croise pour cerner l’engouement qu’il suscite. Il fouille dans ses souvenirs pensant y exhumer le fait justifiant cette vénération. Avec une pointe d’auto dérision, il en vient à conclure « qu’il n’est étranger à personne. Sinon à lui». Le lecteur, témoin de cette situation incongrue : véritable « hallucination collective », en reste aussi médusé.

Et de s’interroger. Aurait-il un sosie, un jumeau ?

Une fois accepté cette situation, Georges Frangin perçoit les avantages, les « délices » même de la notoriété. N’est-ce pas grâce à l’usufruit de son capital d’image que Frangin se retrouve convoqué au match France-Angleterre, pour donner le coup d’envoi ? On imaginerait volontiers un dessin de Sempé pour capter cet envol du ballon vers qui tous les regards écarquillés convergent.

Serge Joncour campe son héros dans de multiples scènes cocasses (ses premiers autographes), voire ridicules pour le plus grand plaisir du lecteur. On se régale de sa visite chez le toubib, de son accoutrement pour passer inaperçu (arborant le code des stars), de son dialogue de sourd avec un anglais dans une file au supermarché. On imagine sa consternation (tel Benny Hill) en déclenchant tous les appareils électriques (aux toilettes), sa panique, quand il se retrouve planté « en plein cœur d’un imbroglio de périphériques ». Confondant de drôlerie, la tirade dithyrambique de Frangin sur son blouson, face « aux furieux incontrôlables ». L’angoisse le taraude également quand il perçoit qu’une rumeur est vite colportée à l’ère des tweets.

Serge Joncour divertit par son style, ses comparaisons. La secousse le « détacha de la barre comme un fruit »; ses métaphores: sa scolarité, fut comme « un vestibule à ses futurs déboires ». Il cultive quiproquo (sur les mots poste, se saigner) et malentendu. Il surprend par ses formules imagées, inédites : « des vannes à décapsuler le sourire » ou « Ils se vidangeaient le rhésus dans la baignoire ».

Dans ce roman, Serge Joncour nous livre une subtile radioscopie de la société française, à travers ces addicts assoiffés de visibilité, coûte que coûte, même sur l’emballage d’un produit. Il distille des observations pertinentes sur l’actualité, sur la médecine, les fast-food, les parents aux « mioches mal élevés ». Il brocarde ces questionnaires mal formulés qui déroutent, les interviews aux questions absurdes.

Le tout virant à la satire.

Serge Joncour explore aussi les dégâts collatéraux (certains disjonctent, perdent pied avec la réalité, ne peuvent plus vivre dans la normalité), pointant les dangers de la surexposition et de la surmédiatisation. Le revers de ce star système n’est-il pas la solitude, le repliement sur soi, pour échapper aux hordes de paparazzis ?

Pour être crédible, il faut être passé à la télé, même si le livre n’est pas écrit !

L’occasion pour Serge Joncour d’étriller la prolifération de cette « chick lit » destinée à satisfaire des lecteurs friands de faits sulfureux, de scandales.

L’auteur nous dévoile les coulisses d’une émission télé et nous laisse entrevoir comment les invités sur les plateaux sont conditionnés, briefés, réduits à des pantins, des marionnettes n’ayant plus leur mot à dire. Il ne se prive pas de stigmatiser M.Raphaël, ce directeur de chaîne, épinglant son savoir-faire pour relancer la carrière d’un has been. Ne suffit-il pas de susciter la compassion, de s’inventer un exploit ?

Il dénonce ainsi cette culture du show business, fustigeant les télécrates qui tendent le micro à ces idoles, les consultent sur le sens de la vie ou les affaires du monde.

Le destin de Frangin pourrait se résumer en deux mots : gloire et décadence, corroborant le fait que « la célébrité est un capital fragile » et éphémère, ce que Warhol avait compris. Les nouveaux Rimbaud sont vite éclipsés.

L’épilogue révèle combien la chute peut être éprouvante pour celui qui fut porté au pinacle et adulé, ne serait-ce que lors d’une convocation au pôle emploi.

En abordant le sujet du vedettariat, Serge Joncour soulève une question cruciale : la célébrité est-elle un garant du bonheur, d’autorité, un gage de talent ?

Si les idoles ont un statut précaire, Serge Joncour, lui, mérite celui d’auteur confirmé.

Dans son roman L’Idole, Serge Joncour embarque, avec humour et ironie, le lecteur dans le sillage de Georges Frangin. Parcours de Monsieur Nobody à celui d’icône, émaillé de scènes hilarantes. Il signe un récit jubilatoire, empreint d’un ton virulent. Prolonger par le film Superstar, adaptation de Xavier Giannoli, s’impose.

(Sortie:fin août 2012)

◊Nadine DOYEN

L’amour sans le faire, Serge JONCOUR—-Spéciale rentrée littéraire 2012

  • L’amour sans le faire, Serge JONCOUR, roman, Flammarion, 320 pages, 19€.

Serge Joncour mène deux narrations en simultané, entrelaçant les courts chapitres autour de Louise et Franck. Qui sont-ils ? Deux êtres cabossés par la vie, en partance vers une destination inconnue du lecteur, ce qui éveille notre curiosité tout en subodorant que leurs routes vont se croiser. Louise, veuve, se trouve dans une mauvaise passe professionnelle. Franck, le Parisien qui a fui la campagne, sort de maladie. Fracassé par une rupture sentimentale, il songe à un retour à ses racines.

Le récit s’ouvre sur une énigme. Pourquoi cette voix enfantine, inconnue qui lui répondit au téléphone provoque le départ précipité de Franck?

Le narrateur va distiller les informations sur ses deux protagonistes avec parcimonie. Leurs portraits se tissent par touches pointillistes, tout comme celui de l’absent.

Peu à peu, on comprend que la décennie silencieuse de Franck l’a coupé de sa famille, d’où ses interrogations sur l’identité du « gosse » avec qui il noue une grande connivence. Portant le même prénom que son frère, Alexandre, mort accidentellement, Frank choisit de le désigner le plus souvent comme «le petit ».

Franck, déstabilisé au début par toutes les réparties du « môme », va réussir à l’apprivoiser. Un duo plein de vie dont on suit toutes les péripéties. Mais la présence à la ferme du fils de Louise, s’avère un obstacle pour aborder avec ses parents la vraie raison de son retour « au bercail ». Cette conversation plus intime qui aurait permis à Franck de s’épancher se voit différée, les parents de Franck partant à la mer.

Le départ des uns lui amène une femme providentielle, Louise, la mère d’Alex.

Le narrateur darde sa caméra sur le trio atypique, mettant en lumière leur attirance réciproque, leur trouble. Les regards s’aimantent. Franck ose des gestes pleins de douceur, bienveillants, réconfortants. leur proximité, les repas pris ensemble favorisent une certaine intimité. Franck est sensible à son charme. Comment résoudre le dilemme qui le taraude, Louise convoquant inéluctablement la mémoire de son frère ? La réponse est dans le titre: L’Amour sans le faire, « l’amour sans y toucher ».

Serge Joncour a le don de ferrer le lecteur, construisant son récit dans un style anaphorique ou comme une nouvelle. Chaque dernière phrase a une résonance particulière, comme une chute. Elle interroge le lecteur, d’autant plus avide de passer au chapitre suivant. Par exemple : l’euréka d’Alex «  j’ai trouvé… ». L’homme à la moto est nimbé de mystère.

Certaines scènes, restituées dans les moindres détails, créent le dynamisme et impulsent des accélérations au récit, à en donner le vertige. On perçoit le tacatam des trains, le halètement des boggies. On panique lors des collisions. On s’essouffle au cours de leurs virées à vélo. On assiste avec amusement au « rodéo survolté » de Franck s’escrimant à faire le ménage devant Alex médusé. On vit minute par minute le sauvetage de Louise, scène épique. On participe à la recherche de la fuite d »eau qui nécessite de mutiler les champs. On partage leur osmose dans cette nature lénifiante leurs pas synchronisés, leurs soirées à compter les étoiles filantes, leurs parenthèses enchantées loin de l’agitation urbaine. Ces instants suspendus ne vont-ils pas faire basculer le futur ? Auraient-ils trouvé leur paradis ?

Les dialogues avec l’enfant font sourire, surtout quand celui-ci paraît plus mature que Franck. On s’attache à Alex, recélant un gisement d’énergie inépuisable.

Il devient le pivot du roman, celui qui donne un sens à la vie de ses grands-parents.

Le roman est traversé par une pléiade de bruits (brouhaha du marché, chants des oiseaux, cris, gémissements), d’odeurs (de fromages, de bougies à la citronnelle).

Il se lit comme une succession de tableaux: Louise attablée au café semble sortir d’un tableau de Hopper. On pense à Constable dans ses évocations de la rivière « noueuse », «qui serpente encaissée entre les calcaires ».

Serge Joncour brasse plusieurs thèmes dont le principal concerne la transmission d’un patrimoine. Situation d’autant plus délicate quand les enfants n’ont pas la fibre de terrien. L’auteur soulève les querelles , les rancoeurs entre fermiers, la question du droit de passage et souligne cet attachement à la terre des paysans.

Il explore les tréfonds de l’inconscient des protagonistes majeurs. En filigrane il aborde la question de la paternité, du rôle joué par un enfant « une manière de se construire un avenir ». Il s’interroge sur ce qu’il reste d’un couple quand celui-ci se délite, sinon « des souvenirs éparpillés ».

Il pose un regard sur la crise économique, le spectre des plans sociaux à travers les angoisses de Louise et ses collègues, menacées par la précarité.

Sa plume est tout aussi acérée et satirique quand il constate les hôtels à l’abandon, les suppressions de trains, leur vétusté. Mais les trajets allongés permettent à Serge Joncour de nous restituer à merveille l’atmosphère des gares et nous faire défiler en travelling la variété géographique de la France (« champs de ventilateurs aux allures futuristes », forêts, collines, reliefs) avant d’en transcender les paysages sublimes.

Serge Joncour s’inscrit dans la lignée de Rick Bass et Thoreau par sa communion avec la nature, comparant sa terre natale au Montana, ou par son état de contemplatif.

Poésie (« Les nuages avaient coulissé. Les grillons donnaient une profondeur ouatée », « Les chants des oiseaux s’emmêlaient dans une partition solaire » et sensualité (la silhouette charnelle de Louise, pieds nus) ne sont pas absentes.

Qu’en sera-t-il de Louise et Franck, du destin de ces deux solitudes ?

Ils semblent mus par le même viatique: ne pas se faire de mal, ne pas gaspiller un instant la chance d’être vivants, bien décidés de se reconstruire et d’abandonner leurs rancoeurs, leurs échecs. Vont-ils se croiser pour un instant ou pour une vie ?

Franck va-t-il resserrer ses liens avec ses parents qui ont vécu avec résignation son exil ? Vont-ils gommer leurs différends ? Le suspense accompagne le clap final.

L’émotion qui imprègne les dernières pages étreint à son tour le lecteur.

Serge Joncour serait-il doté de prescience pour laisser sous-entendre que le regroupement de plusieurs générations, la solidarité devenant primordiale, risque d’être une tendance du futur ?

Serge Joncour signe un roman familial touchant, en perpétuel mouvement, ancré dans le monde rural qui transpire la beauté des paysages et des instantanés fragiles. Un récit débordant de tendresse, de nostalgie, émaillé de flashback, sur fond de réalisme sociétal, servi par une écriture cinématographique.

◊ Nadine Doyen