Marc DUGARDIN – D’une douceur écorchée – Rougerie, mars 2020, 80 pages, 13€

Une chronique de Marc Wetzel

Marc DUGARDIN – D’une douceur écorchée – Rougerie, mars 2020, 80 pages, 13€


« Avec la faute

tapie dans un coin

et le pain déposé sur la table

avec l’attente de quelqu’un sur le seuil

sa douceur écorchée

avec l’enfant perdu en chemin »  (p. 16) 

    L’énigmatique titre de ce recueil est infiniment juste et nuancé. La douceur épargne, ménage, soulage ; elle n’est donc jamais écorchante. L’écorchement, lui, découpe, dépouille, déchire ; il n’est donc jamais doux. Mais que la douceur même, ou plutôt qu’une douceur, puisse être écorchée elle-même, en quoi, et pourquoi ? 

     La douceur est une vertu, donc une force (celle, justement, de ne pas violenter, de ne pas ajouter à la souffrance du prochain, de limiter délibérément et méritoirement la charge et la fatalité que l’on est pour autrui). André Comte-Sponville écrit ainsi que la douceur est « la vertu des mères et des pacifiques ». Mais – et le coeur de ce très émouvant recueil est peut-être là – si la mère n’est pas pacifique, si elle est en guerre (par colère) contre ce qu’elle aime ou (par folie) contre elle-même ? Et si, réciproquement, la paix n’est pas maternelle, mais indifférente, figée, mensongère, si elle a l’inertie honteuse d’un compromis déshonorant, d’un malentendu de plomb ? Alors la douceur est elle-même blessée, séparée d’elle-même, déformée. Elle se fait mal, elle se coupe de son propre contexte, elle augmente pour elle-même, à proportion, la souffrance qu’elle diminue ou tempère devant elle et pour les autres. 

« le silence

maternel au fond de la langue

c’est cela qui nous fut donné » (p. 13)

     D’autant que ce terme (« écorchée », c’est à dire étymologiquement écorcée, et même décérébrée si l’on pense au cortex) ne renvoie pas seulement au geste brutal du boucher ou du chasseur, qui décortique pour distinguer la fourrure et la chair. La douceur peut en effet être déformée (comme un mot prononcé de travers), offensée ( comme l’oreille par un propos déplacé ou un accent irritant),  dénudée (comme pour faire apparaître la structure, manifester le noyau invariant, lire un type de présence à reproduire). On pense alors à la poésie comme à une plus douce façon de parler et penser, un fredonnement qui déchire juste assez la peau du langage pour en assouplir la vie, une infatigable marche sur liserés de la voix (comme le suggèrent les belles et sobres Notes de chantier – extraits de carnets de l’écrivain – utilement proposés en dernière partie de l’ouvrage)  

« comme on rêve pourtant 

d’un grand lit d’indulgence

et d’être ce marcheur

dont le visage est en paix

et qu’on n’a pas vu venir »  (p. 19)

   Trois choses frappent, depuis longtemps, dans l’univers si caractéristique de Marc Dugardin : d’abord la présence rare et exclusive de quelques objets (la table, la tasse, le pain, la barque, la bague …) tous fonctionnels – ayant la forme de leur usage, et l’usage de nos choix – et nus – simples plots de présence, sans technologie embarquée, jetés là comme relais de la pensée et hardes de l’action. 

« il s’obstina pourtant

et finit par s’asseoir à la table

qu’il ne s’attendait pas à trouver là

il prit le bol de café

comme un visage entre ses mains  

il pensa : peut-être que la bonté

y a laissé une empreinte »  (le chemin vers la maison, p.10) 

Ensuite l’accueil et l’assomption du « négatif », la franche hospitalité à l’égard de ce qui dérange, blesse, contredit, amoindrit, navre, c’est à dire de l’automne naturelle et inévitable des événements et des êtres (« de cela aussi il faut que l’on parle » p. 39, mais toutes les pages le disent !), comme pour rappeler, par contraste, la chance insigne et le prix infini du moindre bien vécu (et la bonté n’a pas le sillage vide, puisque s’y trouve l’existence même de son poursuivant !).

« la peur creuse son trou

c’est dans ma gorge d’homme seul

que ces mots roulent leur r

la peur creuse son trou

(de cela aussi il faut que je parle)

ce soir

je refuserai de me tomber dans les bras

je me battrai

s’il le faut même avec l’ange auquel je ne crois

pas »   (combat, p. 42)

 Enfin la peur et la dignité, simultanément, d’une pensée inconsciente à constamment domestiquer, harmoniser (comme si la poésie était d’abord effort d’apprendre aux rêves à chanter enfin, et de donner à leur rauque et bègue (p.50) sauvagerie l’attirail rythmique et mélodique qui seul permet de nous entendre vivre). Et pour le dire franchement, quand la folie menace, la juste reflexivité devient une question de vie ou de mort. 

« cela manquait de terre

cette nuit

pour recouvrir les morts

et peut-être étais-

je moi-même

un de ces morts

pour qui la terre manquait… »   (d’un rêve, p. 43)   

Ce sont ces trois éléments ensemble qu’on doit peut-être retrouver dans cette évocation  extraordinaire :

« Ils sont debout, ils chantent

je les entends chanter

    j’entends qu’un jour ils seront morts

j’entends qu’ils chantent

comme s’ils ignoraient qu’un jour ils vont mourir

j’entends qu’ils chantent des larmes

qu’ils les chantent comme s’ils ne croyaient pas

    que ces larmes coulent pour eux

je n’entends ni le repos ni l’éternité

j’entends que quelque chose dépasse ce que 

j’entends

j’écoute, terrible, sublime

    ce qu’un jour je cesserai d’entendre … » (Mozart, requiem,p. 25)

   Que réussit douloureusement ici Marc Dugardin ? Faire chanter, tant qu’il est temps, au savoir des êtres simples d’ici-bas (oiseaux, buissons, clous et coquillages) quelque chose de notre si complexe ignorance de nous-mêmes, car

         « dans le ciel personne

ne nous appellera

par notre nom »  (p. 51) 

©Marc Wetzel

Serge NÚŇEZ TOLIN, La vie où vivre, Rougerie, avril 2017, 78p.

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Serge NÚŇEZ TOLIN, La vie où vivre, Rougerie, avril 2017, 78p.

Le dernier numéro de Traversées (n°83/avril 2017) consacre un dossier éclairant et complet à notre poète, et l’on s’y reportera pour mesurer l’importance et l’éclat complexe et intègre de cette œuvre.
Ici, quelques mots seulement sur l’ouvrage que vient d’éditer Olivier Rougerie, pour en souligner la beauté, et louer la profondeur.
L’humble beauté et la fraternelle profondeur, l’une et l’autre énigmatiquement.
Comme on voit ici :

« Des pas, de l’autre côté de la clôture.
             La clôture du temps qui referme sur nous les absentés, dit-elle assez la vie où vivre ?
             Au bout du combat que reste-t-il de nous ? Et du combat, que reste-t-il ?
            Assez, sans doute, pour que d’autres le reprennent et s’y mettent à leur tour. La vie finit par nous atteindre.    
           Les respirations surprises de se croiser, de se savoir comme l’air dans l’air »   (p. 21)

ou là :

« Que cède dans le poème cette force de toupie, qu’enfin je puisse dire qu’il ne s’agit plus de moi !
        Le poème mis à nu, il n’en reste que le nerf.
       Arrivé au bout de ses tours, la toupie penche, finit par se coucher sur le côté, épave des circonférences, immobile, son pivot prêt au prochain claquement de doigts.
       Il y a toujours un enfant pour relancer la toupie »     (p. 28)

La vie, c’est l’action sur soi. Les êtres vivants sont comme des zones de capacité transmissible d’être. Zones, parce qu’ils ont une membrane qui les délimite, et des cloisons qui les parcourent ; capacité, parce qu’il leur faut pouvoir convertir en énergie de fonctionnement ce qu’ils assimilent ; transmissible, parce que ces formes métaboliques doivent pouvoir reproduire ce qu’elles sont au moyen de l’image même, au creux d’elles, de ce qui les a produites. Mais dans toutes les formes pré-humaines d’organisation, « avoir la vie » et « être en vie » se confondent. Ce n’est qu’avec la parole et la raison libre et consciente qu’une dualité vient à l’existence même : l’homme vivant sait avoir une vie parce qu’il se représente la suite de jours dont dispose exactement son devenir ; mais par la pensée, cette suite de jours vient à dépendre de lui autant que lui dépendait d’elle. Avoir la vie est donné ; être sa vie ne l’est pas. On doit choisir, humainement, la vie où vivre. Le temps passe pour nous comme pour les animaux, mais un temps dont on peut nommer les moments passe autrement ; et de même l’énergie se conserve et se transforme en nous comme en eux, mais le travail d’une seule capacité (la parole) transfigure la capacité de travail (l’énergie) de toute l’existence. Et pour le dire simplement, un animal a, dans les diverses situations de vie, au moins le choix entre se soumettre, résister, et fuir, mais se soumettre à la vie même , ou lui résister, ou la fuir, voilà bien un dilemme exclusivement humain ! La vie ne nous dit pas où vivre, et la parole seule ne fait pas vie. C’est cette perplexité qui ouvre ce livre de poésie.

Il est d’ailleurs tout de suite clair que la poésie n’est évidemment pas elle-même cette vie où vivre ; au mieux est-elle cette parole qui fait se manifester cette vie pour elle-même, sans jamais pouvoir en tenir lieu.
Cette fameuse « vie où vivre », le discernement lyrique de notre auteur l’indique par exemple dans cet admirable passage, qui fait à notre maturité, et à elle seule, devoir de ponctualité :

« Debout, les mains posées sur le dossier de la chaise, je regarde par la fenêtre ; l’espagnolette baissée me barre un peu la vue.
        Est-ce là répondre ? Dans l’angle mort du regard où je prétendais que mes pas me porteraient, je remuais la vanité d’être là avant l’heure du commencement.
        La réponse arrive comme l’obscurité de la nuit, comme l’instant repris de ce qu’on ne dira jamais »   (p. 43)

Et cette poésie est une poésie morale. Elle est en tout cas éthique, profondément, car toute éthique enseigne l’art d’être suffisamment présent ; et notre auteur (un peu comme Bergson caractérisait la conscience comme fonction de l’attention à la vie) y réussit. Sa sagesse de l’immanence – le réel se suffit ; ce qui est réel en nous devrait alors en faire autant. N’allons donc ni rire ni pleurer au-delà du monde ! – est comme une leçon naturelle.
Quand Núňez Tolin écrit :
« Le vent vient battre le feuillage sans y mettre de signification »  (p. 69),
on entend qu’il y a du sens dans la nature (la direction du vent, le frémissement sensible du feuillage), mais qui se passe fort bien de signification (la nature ne comprend pas ce qu’elle exprime, ni n’anticipe ce qu’elle fait d’elle-même). Toute sa poésie semble nous conseiller de faire de même : se contenter du présent, finement capturé, intelligemment élargi, généreusement partagé. Et ce tout dernier point indique que notre auteur n’a ni peur ni honte de la morale : une conscience attentive à la vie l’est donc aussi à celle des autres consciences, et à la sienne propre, comme modèle de vie que son action lui mérite ou non d’être. Droiture de la contemplation vaut bien prière.
Constat : les hommes  sont ensemble, même quand ils n’usent pas les uns des autres. Leçon : c’est comme mortels que nous nous complétons. Voilà ce que rappelle Serge.
« Comme c’en est assez de soi ! » (p. 20) dit-il sobrement. C’est à dire : moins de soi ! Plus de vie ! Et si l’on estime trop onéreux le deuil de sens personnel de la vie résultant, l’honnêteté doit répondre ce qui est :
« Le silence suffit presque à combler l’absence de signification » (p. 70) . Cet admirable presque non seulement ne ment pas, mais encore tue le besoin de mentir.

C’est aussi une poésie métaphysique, car dans le monde de Núňez Tolin, ce sont des forces qui décident de la nature de la réalité, et c’est la parole qui décide de ces forces.
Notre auteur y fait penser ses états les plus ordinaires.
Par exemple l’insomnie (p. 37) ; elle est l’occasion de saisir que l’homme est le seul animal pouvant en souffrir, car le seul à pouvoir saisir qu’il ne dort pas. Seul il se représente l’absence à soi du sommeil, et donc l’absence de cette absence !
Ou bien (p. 48) cette tendre et aiguë leçon tirée d’une approche des amants dans leur lit de nuit. Si l’espace les lie à ils savent qui (à eux-mêmes, partis nouer leurs désirs !), le temps, lui, qui insensiblement continue, et « va tandis que nous nous rapprochons », puisqu’il arrime par nature à ce qui n’est plus ou pas encore, « nous lie à nous ne savons quoi »
Ou même l’étonnant aphorisme : « Il y a toujours des mots où aller » (p. 63),  qui déduit de l’infinie fécondité de la parole la reformation inépuisable, la relance de principe de son horizon. Même Dieu ne pourrait, s’il voulait, mettre fin à son Verbe.
Certes, la poésie métaphysique est le genre le plus moqué, ou fui. On la juge plus triste qu’un martyre dans un amphithéâtre vide, et son auteur aussi complaisamment dérisoire, justement, qu’un martyr athée. Mais c’est ignorer que son objet (la nature même de la présence, l’intimité de l’espace et du temps) est l’assise dernière de tout monde, et la borne intérieure de toute exploration. Voir ainsi Núňez Tolin en compagnie de Valéry, Emily Dickinson, Artaud, Bobin, et même Houellebecq (quoi de plus varié et utile que la poésie métaphysique ?!), c’est se réjouir que grâce à la poésie le combat du monde s’exprime, et grâce à la métaphysique le Tout devienne hospitalier !

Partout, franchement, dans cette œuvre noble, vive et méticuleuse, l’immanence est heureuse :

« Comment tenir nos pas dans la suite des jours sans brutaliser la boucle qui nous accomplit ?
          Nulle part, il n’y a de trou par où voir d’en haut ce que nous sommes.
         Un trou en chacun de nous, aveugle sans chercher la vue.
         Nulle part, ce trou n’est mieux ce qu’il est »   (p. 13),

et la lucidité chante :

« La peau forme un lieu, un baiser de tout ce qui manque.
         La vie où vivre, on voit un dos. Il est loin le marcheur avec qui on fit quelques pas. En chemin, on comprend que l’on est celui-là, qui n’est qu’un dos.
             Le cœur cogne dans l’ombre où il bat. La respiration perce le trou où elle passe »   (p. 14)

Nous croulons sous les manuels de bonheur ; ce qui manque cruellement, ce sont des manuels de justesse. Mais en voici magnifiquement un.

©Marc Wetzel

Sylvie E. Saliceti – Couteau de lumière – Rougerie 2016

Chronique de Marc Wetzel

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             Sylvie E. Saliceti – Couteau de lumière – Rougerie 2016


La poésie de notre auteure n’est ni transparente, ni euphorique, ni même exquise . Tant mieux, comme on va tout de suite voir !

Elle n’est en effet pas limpide : « L’ancêtre du torrent – pieds nus à travers champs – a longé le cours d’eau » (p. 15), voilà une typiquement belle formule, dont l’idée n’est pas simple, dont l’image n’est pas facile. Ici comme partout ailleurs, la résonance multiple (comme dit bien le préfacier Marc Dugardin) fait qu’on voit presque trop derrière tout (du temps derrière l’espace, du personnel derrière l’anonyme, de l’initiative derrière du destin …)

Elle n’est pas non plus joviale : si l’on espère que le meilleur sera là, au coin de la vie ou du discours, pour donner un coup de main gracieux, mieux vaut lire la concurrence. « Je suis une grande brûlée de l’être » (p. 45) dit exactement cette ardeur qui ne se (ni ne nous) fait aucun cadeau !

Elle n’est pas non plus impeccablement toilettée : elle ne se rêve pas intégrale, complète, léchée, définitive : un lien en appelle partout aussitôt un autre, et tous ensemble rejettent le sens chaque fois plus loin, en cachant chaque manifestation dans la prochaine, en faisant de chaque horizon le (fragile, et évasif) perron du suivant. Par exemple :
« L’enfance a des fenêtres en bois. Les volets claquent comme des os. Le soleil de craie rouge incise les ardoises du toit. La lumière fonde une sauvagerie puis s’efface. J’édifie le temps pour le guetteur » (p. 67).

Si l’on cherche donc une poésie repue, saturée, à chaque étape d’elle-même insurpassable, qu’on snobe plutôt l’adresse de cette pensée qui veut faire aboutir quelque chose, non du tout se supposer aboutie.

Pourtant, ce livre est pour moi révélation d’une poète exceptionnelle de vivacité, justesse et profondeur.

C’est d’abord quelqu’un qui évoque l’expressivité originaire, paléontologique de l’animal humain (sa capacité unique à inscrire ce qui s’efface et à s’effacer dans ce qu’il inscrit) dans le leitmotiv des « pierres à cerf » sibériennes et nord-mongoles (ces étranges monolithes gravés de cervidés volants et figurant l’univers comme un guerrier à étages) d’un nomade âge du bronze. L’auteure saisit admirablement leur illustration paradoxale (puisque toute stèle est anthropomorphe par principe, elle est à chaque fois tel ou tel homme de pierre) d’une individualité inerte, par laquelle l’homme « coule » dans un bloc son insaisissable incomparabilité, son inexportable indivisibilité. On lira dans ce recueil d’extraordinaires intuitions montrant dans cette singularité littéralement minéralisée (du monolithe anthropomorphe) l’autoportrait d’un homme tout fait, d’un homme qui n’aurait pas eu à le devenir, mais aussi d’un homme sans dedans sensori-moteur, sans chair différenciée, comme une intériorité qu’on pourrait comprendre sans devoir la creuser, comme un organisme tout d’une pièce ou qui serait à lui-même son seul organe ! Mais encore la stèle est l’homme rêvant de se redresser sans plus d’effort qu’un arbre, de pouvoir tenir debout sans devoir s’appuyer pour cela sur quelque chose en lui : une humanité qu’il suffirait d’enfoncer un peu dans le sol pour lui faire mériter sa si complexe et douloureuse verticalité !  Sylvie.E. Saliceti en suggère partout de magnifiques éléments.
D’autant que le façonnement et la décoration incisée de ces « pierres à cerf » renvoient pour notre auteure à l’action d’un « couteau de lumière » (qui donne son titre au recueil), fondé, avoue-t-elle, sur une image de Christian Bobin,
« La vie est un couteau de lumière dont la lame s’enfonce dans le cœur des saints et des cerfs » (citée p. 6)
image dans laquelle on peut voir, avec la poète, le propre du vivant, l’originale capacité biologique permettant à un être de découper en lui ce qui lui permet d’être comme hors de lui ce qu’il fait être. Cette idée du « ciseau », de la « lame », qui incise en l’être son propre mode d’emploi de lui-même (car le couteau de lumière ne sait donner qu’une chose : la vie, et par l’unique moyen de la trace creusée, de la marque par entaillement, de la rainure séparatrice, qui est toujours aussi un sillon de mort – comme le note aussi le préfacier Dugardin) est particulièrement évocatrice et fidèle : un couteau de lumière, montre-t-elle, n’a pas de fourreau (il carboniserait tout étui !), pas même de tiroir propre (même un ange serait sans usage d’une dînette de lumière) – mais il incise, comme vie, la formule de réalité propre, de présence d’une chair à soi-même. Un couteau de lumière, ça donnerait des lèvres à un parpaing, et saurait satelliser des coups plutôt que les nier ou les aggraver !
On laissera au lecteur le soin de parcourir et interpréter d’autres merveilleuses visions : si l’homme a su par le cheval qu’il pouvait obtenir monture pour son corps, c’est par le daim et l’élan que le chamane acquiert monture correspondante pour l’âme ; si l’animal n’a pas d’histoire, c’est donc qu’il est moins temporel que l’homme, et donc, en un sens, plus réceptif à l’éternel (et c’est cette réceptivité animale à l’esprit supra-temporel que la pierre chamanique vise ici à capter et capitaliser pour qui l’écrit et la lit) ; les cornes et andouillers du cerf sont littéralement du buissonnement, de la ramification ligneuse de tête, et à ce titre ses « bois » sont des sortes d’ailes végétales (pliées sur soi comme des nœuds de lumière !). Il y a, chez Sylvie E. Saliceti , une poète, une pure mémorialiste de l’énergie, qui n’hésite pourtant pas à guetter pragmatiquement, patiemment, les réelles conditions originaires de l’homme (ça ne le dérange pas de faire jouer sa poésie comme trousse vivante d’une anthropologie, et elle a la figure très singulière, rare, incongrue,  de la scrupuleuse notaire du bien … qu’on EST).

Je voudrai dire enfin l’intelligente ambition du propos, son austère et pourtant fraternelle lucidité, par trois traits distinctifs, particulièrement remarquables, de cette auteure, qui sont aussi des leçons d’existence.
D’abord, pas de beauté sans deuil, détresse ni désolation. La beauté est éclat, équilibre et forme ; la mort est, à l’inverse, obscurité du néant, déséquilibre de l’ultime (on n’attend pas le rien pour rien !) et passage à l’informe, à l’éternellement   impossible reconversion de l’ex-vivant en une quelconque figure de réalité. Et pourtant « la mort est la moisson pour toujours » (p. 27) dit-elle. C’est que la même pensée, qui ne suffit pas pour vaincre la mort, ne suffit jamais non plus pour circonscrire la beauté. Une forme enclot ses propriétés, mais la forme belle les contient aussi mystérieusement que l’individualité morte abandonne à jamais les siennes au mystère.
Ensuite, pas de fécondité sans humilité. « Un jour, nos mains n’auront plus d’importance » (p. 44). On ne peut pas mieux marquer le lien entre l’humilité, le sentiment de sa propre insuffisance, le « refus de se contenter de ce qu’on vaut » dit Comte-Sponville, et la fécondité, dans laquelle on déploie ce qui nous dépasse (comme l’humilité dépasse et tient pour rien ce qu’elle déploie), et qui est comme le mépris de s’arrêter à soi, le refus de faire valoir ce qui ne contente que nous !
Enfin, je crois discerner dans cette auteure une dernière formule de vie, qui touche au plus profond, au plus près de ce qu’on exige d’être, et qui est quelque chose comme : pas d’indépendance sans honnêteté. Je ne suis pas seulement frappé par l’absence, dans cette pensée et ce discours, de toute caution élevée, de tout gourou réconfortant, de tout entraîneur attitré (qui, comme le dit Sloterdijk, permettrait de se guider vers l’improbable comme coach spirituel vous faisant signer un léonin contrat de perfectionnement ou de mutation) – Saliceti est merveilleusement seule là où il faut l’être, quand tout intercesseur vous détournerait complaisamment du pire, du vide, de l’inhumanité à assumer. Pour dire les choses brutalement, cette poète n’est jamais simple, mais elle est toujours honnête. Et comme la liberté est d’abord l’art de s’appartenir, le refus de se fier et s’en remettre à une autorité qu’on ignore, l’honnêteté est l’intégrité dans l’échange, le refus de tirer parti, contre un autre, de ce qu’il ignore. C’est ce qu’on lit dans cet admirable passage (p. 32) :
« Les baisers des animaux rôdent sur des pistes où dorment mes parents. Mon père le cerf ne me reproche aucune lâcheté. Les ancêtres ni la neige n’élèvent la voix : ils savent que je ne suis l’esclave de personne. Je n’ai pas bradé la terre du dernier loup. Je n’ai pas vendu les os de ma mère ».

Dans son précédent (et premier) livre chez Rougerie, « Je compte les écorces de mes mots », l’auteure posait une terrifiante question : l’homme peut-il mieux illustrer son pouvoir sur la vie qu’en organisant des crimes de masse ? Ici, de manière plus apaisée, mais plus profonde encore, sa question paraît être : l’homme tient-il de la vie seule le pouvoir de la questionner ?
Dans la stèle décorée de la « pierre à cerf », l’homme se révèle le seul animal dessinant pour chasser ; dans ce « couteau de lumière », le seul se chassant pour écrire. La fièvre intègre de cette poète ne s’oubliera plus.

©Marc Wetzel

Olivier DESCHIZEAUX – L’herbe noire – Rougerie, 2016.

Chronique de Marc WETZEL

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Olivier DESCHIZEAUX – L’herbe noire – Rougerie, 2016.


Le recueil d’Olivier Deschizeaux me déroute beaucoup : je ne sais à qui il s’adresse (« tu me paramètres », « tu m’éjacules », « tu me jettes un anneau de doléance » etc.) – je vois seulement que de cet être, il exige tout, et n’attend rien !
D’autre part, l’impression que ce style donne est celle d’un folk nord-américain s’exprimant en un français parfait (un Artaud dylanien, un Michaux presleyien !), c’est aussi baroque qu’un Jules Renard gratouillant sa Martin, ou un Claudel honkytonk accompagnant un hobo dans un motel yankee.
Enfin, une formidable aisance d’expression accompagne partout des pensées difficiles à elles-mêmes, embrouillées (on est comme devant des imbroglios limpides, des sortes de nœuds translucides), à la fois délibérément folles et profondément discernantes, lucides, impeccables sur elles.
Et voilà, ainsi, mon admirative perplexité devant des formules comme :

« Paré de prières, je m’en vais sur le chemin des petites sonates, un christ à chaque ongle » (p. 14)
ou : « La musique se lève en nous telle une pluie vomie par des lignes de linges sauvages » (p. 27)
ou : « le sein de la mort est une comète aveuglée par la peau lisse des adonis » (p. 34)
ou : « Tu cherches en ton boudoir le miroir qui trouvera l’esprit de ton reflet » (p. 45),
ou : « Ton être est un monocle mort sur le rebord de l’âme » (p. 59)

Ce livre, malgré son hermétique âpreté, sa fraternelle désolation et son espèce de disciplinaire extravagance, me paraît pourtant très important, décisif, d’une étonnante acuité, d’une rare honnêteté mentale, d’une inépuisable fidélité aux douleurs et frénésies de son temps. Par exemple sur trois points :
Le rapport animal/homme : de très nombreux passages disent fortement, vertement, véridiquement, l’omni-animalité de l’homme. L’homme est bêtes réunies, ensemble parquées,
« je porte en nous tout un zoo de bric et de broc »  (p. 54)
animaux réduits (par le confinement singulier de l’âme humaine) à s’apprivoiser les uns les autres – oui, singe, loup, bouquetin, hyène, dit le texte, et même animaux réduits à se cacher les uns dans les autres, comme ce très étonnant

« secret du serpent au cœur de la tarentule » (p. 37).

Il y a là, de la part de l’auteur, comme une version poétique (nette, et irrésistible) du constat philosophique fait par Giorgio Agamben, à savoir que la frontière entre l’animal et l’homme, quelle qu’elle soit, passe exclusivement à l’intérieur de l’homme. « Au creux des limbes sursaute le singe malade » (p. 40), et l’intenabilité poly-animale d’une vie humaine semble ici se comprendre ainsi : comme tout être vivant, l’homme contient ce qui le permet (il contient son matériel génétique, son sang, son système nerveux etc.), mais, comme pensant, il peut refuser, brusquer, dénier, s’interdire tout ce qu’il contient. Ainsi le vivant pensant qu’est l’homme est dans l’éternelle propension à s’interdire ce qui le permet. Toute la pathologie de principe de son héroïsme s’en déduit. Et Olivier Deschizeaux le dit et le montre jusque dans la meute intime (à la fois criminelle et suicidaire) formant l’inspiration véritable, avec une rare justesse :

« l’usine à rêves est un institut sans lumière …» (p. 33)

Ce texte frappe aussi par le sort qu’il fait à la drogue. Ce cerveau ne cache pas être rescapé du LSD, de la mescaline, de « la poudre claire » (p. 15) (mais, neurophysiologiquement, on sait que seuls les survivants sont sincères) : il y a d’admirables descriptions in vivo (si l’on ose dire) des terribles oscillations induites ; l’apocalypse privée est bien documentée :

« La foudre frappe, elle cogne à mes tempes, cortex irrévérencieux, déraison de la saison mentale, la foudre tombe sur une stèle, la décore de ses oripeaux, ses haillons de gloire  (…) Dernière genèse des sens, je pressens la fêlure des étoiles, et cette âme qui meurt comme un troupeau de viandes noires … » (p. 15) .

Pas la moindre illusion. La salubre distance d’un Michaux (on sent bien « misérable » ce « miracle » ; et tout délire est asservissement parce que déjà, comme chez Michaux, « tout rêve est asservissement »), et même une très risquée (pour un poète !) dénonciation de l’imagination, comme chez Simone Weil, comme guérilla de compensation, comblement complaisant des vides. L’auteur hait sa propre fantaisie, il déjuge souverainement ce lieu en lui

« où rêves et rires s’épousent en vain »  (p. 21),

parce que rêve et délire lui semblent calfeutrer, colmater, trop tôt cicatriser ce qu’ils nous font renoncer à explorer,

« et ces plaies recousues dans la nuit, ces plaies qui n’ont plus de vertu » (p. 17)

La « folle du logis » trouve ainsi logiquement peu grâce auprès de son propriétaire exalté et déraillant ! Passage extraordinaire :

« Tous les souverains de ce monde inquiètent le reflet de l’acide en mon crâne enseveli, tu ne disposes plus de tes effets de manches pour divertir le bateleur, tu me regardes mourir, voyance sans cristal ni tarot seulement quelques runes sur les ruines de ma conscience »  (p. 21)

La drogue (ou l’intuitive compréhension d’elle) a une présence admirablement rendue dans le corps même du discours de Deschizeaux, qui est fait à la fois d’images et d’idées, comme on le sent ici :

« les robes à vif pénètrent en une vie meilleure » (p. 22), – il n’y a pas plus imagé qu’une robe à vif, pas plus idéel qu’une pénétration dans le meilleur
ou « il est des terres au goût de miel et des ciels au goût de pierre, jamais je ne saurai la partition des écoles bibliques » (p. 21) etc.

Le LSD à la fois déforme la perception (on voit à travers ses mains la route où l’on marche fine comme un crayon), et comprime la conception (les rapports faits entre les éléments se condensent tant qu’ils éblouissent plus qu’ils n’éclairent), ce qui abolit la différence même de régime mental entre images et idées (des coq-à-l’âne devenant Eurékas et réciproquement des rapprochements féconds se mettent à « sursauter », à « se signer », à « accumuler du venin », à « saigner les vitrines du passé » … ), ce qui est superbement suggéré dans des expressions comme :

« les barbelés de l’esprit nidifient en une guitare brisée »  (p. 31),
« une encre rouge comme l’éther » (p. 45)
ou « le ventre d’une veuve aux rameaux de haut mal » (p. 46).
mais, dit désespérément l’auteur, « le dessein des fous de cloîtrer la folie » (p. 31)  est la raison même de leur auto-claustration.

Il y a enfin dans cette oeuvre quelque chose que j’appelle pour moi-même (peu clairement) un matérialisme déraciné, qui pourrait s’exprimer ainsi : on ne se raconte pas d’histoires (on se fait donc tomber de toute altitude factice – voilà le matérialisme), mais il n’y a pourtant pas de possible histoire continue de nous-même (le sol dont émerge la vie que nous devenons demeure introuvable – voilà le déracinement). Les rapports jeunesse/vieillesse (jeune, on ne sait pas ce qu’on peut ; vieux, on ne peut pas ce qu’on sait, et tout entre-deux serait immédiatement mortel) évoqués par le recueil sont constamment effrayants, comme si toute vie était pour elle-même d’évolution empoisonnée : ainsi

« à vingt ans sur une péniche un fleuve nous aborde et nous laisse sans vie sur le sol » (p. 38),
mais « l’âge tue tout ce qu’il y a de plus beau en l’être humain, il viole et vole le cœur, l’esprit, le corps pour ne laisser qu’une âme inerte, errant sous le dôme du néant pour une éternité qui ne vit que par le désordre charnel » (p. 20)

Cette discontinuité temporelle essentielle à toute vie humaine (l’homme est le seul être qui doive un jour avoir été jeune, c’est à dire faire de son propre avenir une simple étape de l’anéantissement) me paraît (l’auteur seul pourrait dire si c’est vrai et comment) ici tragiquement énoncée, vécue comme une « dégoulinante » malédiction : le temps finit par retourner toute vie contre elle-même, et jamais mieux qu’une régression ne luttera contre cette progression vers le pire. D’où, peut-être, le plus mystérieux des dédoublements, et le plus bouleversant des aveux :

« je veux que tu meures en moi comme un frère ancien »  (p. 41)

Je n’ai pu cacher qu’il y a là un très inquiétant bonhomme (« en cette existence, tu n’es qu’un cadavre fou » p.47 ), un poète du mal, de la folie, de la désagrégation. Mais un homme qui sait nous faire honte de nous « nourrir » du mal (p.25), qui démystifie la folie même en y lisant un « suicide désincarné » (p. 40), et ouvre grand sa fenêtre au « déversement » par la nuit de sa « salive brune » (p. 47), cet homme d’immense agitation, mais qui prend authentiquement sur lui et généreusement expie la hantise universelle, quitte son lecteur avec des égards qu’on dirait surnaturels,
« ce n’est qu’un adieu … doux étang … où stagne l’eau bénite en son herbe noire » (derniers mots du recueil, p.60)

©Marc WETZEL