Philippe Besson, Vivre vite, Roman, Julliard (238 pages – 18€).

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  • Philippe Besson, Vivre vite, Roman, Julliard (238 pages – 18€).

Après La maison Atlantique, c’est Outre- Atlantique que Philippe Besson nous embarque sur les traces de son héros : James Dean. L’auteur a choisi la forme chorale pour dérouler cette exo-fiction.

La photo de la couverture « convoque » le lecteur. Ce visage, très photogénique, rayonne, irradie et hypnotise par « la puissance de son regard », ce « quelque chose de lumineux et de violent ». Mais que sait-on vraiment de cette icône ?

La citation en exergue résume, avec une violence implacable, le destin de cette « étoile » qui passa « comme une comète ».

Le roman s’ouvre sur une page magnifique, l’image attendrissante d’un couple attendant son premier enfant, du père caressant un ventre.

Ce qui est inattendu, c’est que Philippe Besson donne la parole aux disparus dont la mère et son fils. Les confidences n’en sont que plus poignantes.

La mère relate la malédiction qui semble peser sur la famille, et ses atermoiements quand elle apprend qu’elle est atteinte d’une maladie incurable. Faut-il cacher la vérité ou non ? Quelle est la solution la moins dramatique pour Jimmy ?

De toute évidence, être orphelin si jeune, à neuf ans, causa un traumatisme qui le hante à jamais. Et Jimmy de nous rappeler qu’une mère, c’est irremplaçable. On pense à la douleur que W.H Auden éprouva dans les mêmes circonstances. N’est-ce pas « un monde qui s’écroule et l’enfance qui disparaît avec celle qui l’a fait naître ? ».

Il comprend que « c’est fini de ces deux ailes qui le portaient depuis toujours, ces deux ailes qui lui donnaient ce surcroît d ‘assurance » et se terre dans son mutisme, lui, le « sentimental ».Le manque l’habite, c’est en fini de leurs rires, leur complicité.

Jimmy reconnaît sa dette envers la gent féminine. Plusieurs femmes se révèlent importantes dans sa vie, « faites pour être des prothèses ». Celle qui l’enfanta. Celle qui le recueille et l’élève comme son fils. Celle qui le prend sous son aile et lui enseigne les rudiments de l’art dramatique : Adeline, qui a compris sa fragilité, a su mettre en exergue son talent, et tel un mentor, le stimule et l’encourage. Il croise sur un tournage Liz Taylor qui souhaite protéger « ce rebelle au cœur tendre », suite à ses confidences. Julie Harris est chargée de « tempérer ses ardeurs ».

Le dramaturge, Tennessee Williams, venu voir « ce gamin » prometteur, à la « beauté à couper le souffle », découvre un acteur qui dégage « une énergie sexuelle ».

Son professeur Gene Owen ne remarque pas de suite cet étudiant en droit, gauche, « l’air d’un oiseau tombé du nid », mais son interprétation du « prince danois » l’impressionne par son jeu différent, et il décèle en lui « comme du diamant brut ».

Le portrait se reconstitue comme un puzzle pour le lecteur. Souvent redondant, car tous le perçoivent de même. «Un enfant plein de vitalité », « débordant d’énergie ». Ses lunettes le rendent « sexy ». On devine une relation fusionnelle avec sa mère, elle qui l’a initié à des loisirs comme la danse, les chansons, l’art dramatique, le violon, ce que son père réprouvait, privilégiant le sport. Ne l’a-t- on pas accusée de cultiver chez Jimmy sa différence ? De l’élever comme si c’était une fille ? N’est-ce pas elle qui déclencha, puis encouragea son « désir irrésistible de faire l’acteur » ? N’est-ce pas sa mère qui aspirait à voir « de la lumière dans son visage » ?

Jimmy passait pour « un élève appliqué, sérieux, consciencieux », mais il était victime de moqueries, à cause de son accent, de sa « dégaine de paysan ».

Après la disparition de sa mère, il ne supporte pas que son entourage lui manifeste un débordement de compassion. Sa métamorphose, elle s’opère chez son oncle et sa tante Ortense, qui joue la mère de substitution et défend son frère, le père de Jimmy en ce qui concerne sa décision de le lui confier. Ce couple nous confronte au mode de vie des Quakers dont il fait partie. A 14 ans, il doit assumer sa singularité.

Sa passion pour la conduite (tracteur, moto, voiture), il l’a acquise chez les Winslow.

A 18 ans, son échec professionnel forge son caractère. Si certains sont sauvés par l’écriture, Jimmy, lui, trouve son échappatoire dans la lecture et le théâtre.

Natalie Wood égrène ses souvenirs. Elle a retenu de lui « sa solitude, sa sauvagerie ». Elle connut James sur un tournage et découvrit sa générosité ainsi que sa timidité.

Plus tard, « le binoclard » prend sa revanche. Quant à lui, il se présente sans complaisance : « difficile », reconnaît ses pulsions meurtrières. Ne s’était-il pas révélé bipolaire, balançant « en permanence entre l’excitation et l’abattement » ?

Sa vie amoureuse se révèle compliquée, erratique. Son look magnétique fascine. Il multiplie les aventures, succombe aux coups de foudre. Il se laisse séduire par Elisabeth Mc Pherson, son professeur, liaison éphémère qui le révèle : « un amant pressé et maladroit ». La relation avec le pasteur « un peu trop tendre » est ambiguë. Puis, il se montre attiré par les hommes, mais ceux qui « passent dans son lit », il les « chasse au petit matin ». Quant à l’acteur Sal Mineo, il le trouve trop jeune.

A son actif, trois films et des relations pas faciles avec l’équipe des films. Pour le réalisateur George Stevens, James Dean était « un type instable, ingérable », mais incandescent, il « crevait l’écran ».Imprévisible, il donne aussi du « fil à retordre » à Elie Kazan, à cause de ses « errances nocturnes » arrosées. Il lui cause la peur de sa vie, en acceptant une virée à moto. Quant à Rock Hudson, il lui reproche « sa désinvolture », « son arrogance insupportable », « sa suffisance ».

Le récit est ponctué de phrases qui marquent la rupture brutale et rappellent que cette icône n’échappa pas à son destin tragique. Il y a cette phrase, quasi prémonitoire, de Jimmy conjurant la mort devant des cercueils : « Dennis, il faut rire de tout. Et de la mort, en premier » qui prend une résonance particulière après l’accident.

L’avant-dernière voix, celle du chauffard, révolte, à la lecture de ses hésitations.

Une voix d’ outre- tombe clôt le récit, celle de James Dean qui nous livre la phrase , tenue secrète, qu’il chuchota à sa mère, devant son cercueil après avoir vu, en flashback, défiler des images marquantes de sa courte existence de 24 années.

Dans cette biographie romancée, Philippe Besson nous plonge dans « l’Amérique de la fin des années 40, pudibonde et corsetée », «  cette grande nation », qui « n’est rien d’autre qu’une mère monstrueuse, qui dévore ses enfants, une putain de mère maquerelle qui brûle ses gagneuses et ses idoles ».

On suit les déménagements de la famille Dean, qui nous fait voyager de l’Indiana et « ses plaines interminables du Midwest, les hivers froids », à La Californie « pays écrasé de chaleur, connu pour ses plages bondées et sa décadence ».

Puis c’est ce retour à la ferme, chez l’oncle. Plus tard, la découverte de New York, des années 50 : « un choc », «Tellement gigantesque » et les lieux de tournages : Mendocino et ses « demeures en bois blanc », son « port de pêche préservé ».

On sillonne l’Amérique à bord du Zéphyr ou de l’express luxueux qu’est le Twentieth Century limited. Les paysages défilent, évoquent parfois des tableaux de Hopper, peintre de prédilection de l’auteur. Par exemple le décor « des fils électriques au-dessus des rues » ou des cafés ou bars bruyants, enfumés.

Tout comme son héros, Philippe Besson partage cette fascination pour l’Italie, Michel-Ange et la beauté masculine dans l’art.

Philippe Besson a le don de savoir se glisser dans la peau d’une femme et de nous émouvoir quand il filme l’émouvant adieu, « furtif et déchirant », d’une mère à son fils, se résumant à leurs regards et des mains étreintes. Ou encore quand la caméra suit cet enfant qui, en cachette, la nuit, va « pleurer sur sa tombe ». A travers son héros, l’auteur montre que les drames du passé, on peut les estomper mais on ne les efface pas.

L’auteur met en exergue l’ascension d’une idole vers la gloire, le désir de reconnaissance et sa dévorante ambition, une fois sous les feux de la rampe.

Le buzz que les médias génèrent autour de cette « beauté crépusculaire » le rend « ivre de son image jusqu’à l’euphorie ». Dans son besoin de brûler la vie par les deux bouts, dans ce tourbillon, cette ivresse de la vitesse, on pense à Françoise Sagan et ses virées en voiture. On subodore que Philippe Besson s’est fait plaisir, en revisitant la vie de cette figure mythique, à la carrière météorite, au seuil des 60 ans de sa disparition. N’avait-il pas des posters qui tapissaient les murs de sa chambre ?

Un roman qui invite à revoir les films mettant en scène James Dean, cet enfant terrible du cinéma, une personnalité aux multiples facettes, dévoilées, tour à tour, par ceux qui l’ont éduqué, côtoyé, aimé, fait tourner, adulé et vénéré.

©Nadine Doyen

Amélie Nothomb – Pétronille- roman – Albin Michel

RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2014

    Amélie Nothomb – Pétronille- roman – Albin Michel

  • Amélie Nothomb – Pétronille- roman – Albin Michel ( 169 pages – 16,50€)

Avant de déguster ce pétillant Grand cru 2014 d’Amélie Nothomb, un conseil : pour « atteindre la meilleure qualité d’imprégnation », pour être au plus près de l’auteur et mieux vous unir « au texte », lisez couché.

La narratrice remonte à son installation à Paris, en 1997, aux « temps héroïques » où elle n’avait «  pas encore de bureau chez son éditeur », ni acquis cette notoriété internationale. Son goût immodéré pour le divin nectar, déjà dévoilé dans ses romans précédents, l’incite à rechercher une « convigne » afin de partager «  cet élixir » miracle. Elle récidive en débutant le roman par un hymne au champagne.

La romancière décline un panégyrique de cet « or liquide », rendant «  gracieux, à la fois léger et profond », élevant l’âme. N’est-il pas « un précieux allié » capable de réconforter, d’exalter l’amour ? Ayant un « tempérament expérimental », elle peut retranscrire toutes les métamorphoses ressenties, déclinant un champ lexical de l’ivresse ( griserie, volupté, délice) jusqu’à un « état augmenté de conscience ».

Amélie Nothomb nous relate la naissance d’une amitié, précisant les circonstances de la rencontre choc avec Pétronille, « visage poupin », « air farceur », une lectrice qu’elle avait pris « pour un garçon de quinze ans » et qui va devenir « son satellite ».

Leurs portraits, tout en contraste, s’esquissent : Pétronille versus la narratrice.

Des milieux sociaux à l’opposé. Un style vestimentaire aux antipodes : jean et blouson de cuir pour l’une ; tenue excentrique pour l’autre dont «  une tenue d’écriture », sorte de « pyjama anti-nucléaire japonais » orange foncé, chapeaux. L’une fréquente le Ritz, l’autre « la section communiste d’Antony ». L’une se prend pour « un oiseau », d’où cette « ponte » annuelle, l’autre pour « un chat » qui file sur les toits. Leurs échanges sont cash, n’hésitant pas à abuser des mots « folle », « cinglée ». On sent de la tension parfois : « Fiche-moi la paix ! », « Laisse moi tranquille! ». Mais quand la lectrice s’avère être aussi écrivaine, la connivence s’installe.Leur amitié, basée sur la confiance, se cimente sur « des nappes de champagne » ! Elles peuvent se comprendre, s’épauler dans le parcours du combattant à trouver un éditeur.Elles sont plus solidaires , se vouent une admiration réciproque, résistent mieux au « bashing ». Amélie Nothomb nous livre alors sa définition de l’écrivain :Il « se reconnaît à son caractère immédiatement prophétique ».

Amélie Nothomb entrouvre les portes secrètes de sa correspondance avec ses lecteurs. Si la romancière peut se targuer de bénéficier comme L’Écrivain national de Serge Joncour d’ «  une cour de lectrices ardentes » , parfois « égayées par les cocktails au champagne », tous deux ont aussi à composer avec « ces lectrices procureures ». Elle explore comme Serge Joncour le lien lecteur/auteur, et croque avec malice ses pairs dans « l’art délicat de la dédicace » ( formule de Serge Joncour).

Elle s’interroge sur ce que le lecteur attend de l’auteur.

Comme lui, elle rend hommage aux libraires disponibles, « d’une gentillesse désarmante » qui les accueillent et parfois servent vin chaud ou champagne.

La romancière reconnaît leur « prise de risque » à « convier un auteur en dédicace ».

Et Pétronille d’ajouter que « La dédicace non rémunérée, c’est précarisant ».

Au passage, Amélie Nothomb étrille les paparazzi qui vous volent votre image.

La narratrice nous embarque à Londres pour nous faire revivre son entretien avec la styliste, Vivienne Westwood. Si elle n’a pas vécu les supplices du dimanche de Robert Benchley, elle aura connu « le flegme britannique », le « crachin londonien », « un froid odieux ». Quel affront de s’ entendre dire : « Il n’y a pas plus commun qu’ écrire », puis d’être obligée de promener Beatrice, le « caniche noir » de cette « icône » ! Pour Samuel Johnson, « quand un homme est fatigué de Londres, c’est qu’il est fatigué de la vie ». Comment ne pas rester sur un tel échec, alors qu ‘elle foulait « l’île de ses ancêtres » pour la première fois ? En convoquant une compagne d’infortune, vous avez deviné ? Pétronille ! On les suit dans leur déambulation nocturne londonienne ( pub, restaurant, et même l’endroit où Marlowe perdit la vie).

Leurs vacances à la neige ? Leurs (pires) meilleures vacances ! Truffées d’aléas (différends, chutes inévitables,guerre aux acariens), mais y sabler le champagne sur les cimes transcende, et cerise sur le gâteau : « Aucun besoin de seau à glace ».

Leurs dialogues sont enlevés, Pétronille a des réparties savoureuses, comme « Marée basse » ou «  Je sens le pâté ? ». Leurs fous rires en cascades résonnent ça et là. L’amitié n’instaurant pas la symétrie, la narratrice va connaître les affres de la séparation.

Les aficionados d’Amélie Nothomb,connaissant sa connivence avec le lecteur, seront avides de débusquer son mot fétiche : « pneu ». Il est bien là , page 60.

Quant au name dropping , la romancière ne décline pas seulement des noms de champagne , elle nous recommande les écrivains qui ont sa préférence : Pia Petersen,

Alain Mabanckou. Sans oublier l’héroïne, figure centrale de ce roman dont la véritable identité est facile à reconnaître. Ailurophile, elle en a fait leur éloge, un essai sur le tatouage, des chroniques dans la presse luxembourgeoise, spécialiste de la littérature élisabéthaine. Pour corser l’énigme, l ‘auteur joue avec le lecteur déformant les titres des ouvrages de Pétronille Fanto, changeant un mot par son contraire. Mais dans les interviews qu ‘accorde Amélie Nothomb, le lecteur a la réponse. (1)

Elle rend également hommage à sa soeur Juliette,grâce à qui elle écrit, a-t-elle confié dans une interview. Elle souligne l’impact des émissions littéraires, et exprime sa déférence à Jacques Chessex qui avait été impressionné par la prestation de Pétronille, « ce bâton de dynamite humaine », « jeune romancière de talent » .

Ce qui prouve que les apparences sont trompeuses et que le talent n’attend pas le nombre des années. Quant au génie, rimerait-il avec folie ?

Dans ce roman, pétri d’humour et d’autodérision, arrosé largement au champagne, ponctué de scènes hilarantes, l’auteur nous relate comment le duo « jeune et célèbre » et « vieille et célèbre » s’est apprivoisé , une amitié improbable. Mais l’épilogue détonant, qui nous laisse pétrifié,vient porter une ombre sur cette amitié qu’on pensait immuable. Il montre aussi que dans la fiction l’auteur peut faire ce qu’il veut de ses protagonistes : les enlever, les faire disparaître, les ressusciter. Laissons le suspense au lecteur. N’hésitez pas à lire Amélie Nothomb, car elle fait bien partie « des auteurs de bonne compagnie », même si vous n’avez pas été élu « compagnon de beuverie ».

La romancière signe un « feel good book » qui grise et revigore à la fois.

(1) : C’est Stéphanie Hochet qui se cache derrière Pétronille, un talent à découvrir.

©Nadine DOYEN

Charlotte- David Foenkinos – roman nrf Gallimard ( 221 pages- 18,50€)

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RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2014

  • Charlotte- David Foenkinos – roman nrf Gallimard ( 221 pages- 18,50€)

Un rappel pour les retardataires, d’autant que son auteur David Foenkinos décroche à la fois Le Renaudot et Le Goncourt des lycéens 2014. Félicitations.

A noter que c’est la première fois qu’ un auteur réussit ce doublé.

Que de chemin parcouru depuis le no 57 de Traversées (Hiver 2009- 2010).

Relisez ses nouvelles dans le no 72, juin 2014 et laissez-vous « charlottiser ».

Les prénoms semblent inspirer David Foenkinos. Après Bernard, voici Charlotte.

Mais qui est cette héroïne qui a hanté l’auteur pendant des années, au point de marcher sur ses pas, avant de coucher son destin sur papier ?

Comment et où a t’il débusqué cette graine d’artiste, considérée « un génie » ?

Au fil des pages, David Foenkinos fait des incursions pour nous révéler la genèse de ce roman, qui mit du temps à germer, travail de longue haleine. Il s’était d’abord intéressé à Aby Walburg et sa « bibliothèque mythique », conservée à Londres.

C’est en 2006 qu’il fit cette rencontre providentielle avec Charlotte Salomon au musée d’art et d’histoire du judaïsme. Il nous livre ses interrogations, ses doutes, sa quête du Graal pour s’imprégner des lieux où elle a vécu (son école, son appartement à Berlin, son quartier Charlottenburg, la maison de la riche américaine à Villefranche, le cabinet du docteur Moridis (son protecteur), l’hôtel de Saint-Jean-Cap-Ferrat, La belle Aurore). Il relate ses difficultés, essuyant parfois des refus ou découvrant que l’accès au jardin de L’Ermitage, autrefois « si accueillant », « à l’allure de paradis », dans lequel Charlotte a communié avec la nature, est « impossible ».

Les photos restent les liens de la mémoire, tout comme les lieux, les murs sont « les témoins immatériels du génie ».

Cet éblouissement, ce foudroiement que David Foenkinos a perçu en découvrant l’explosion des couleurs chaudes, vives, des tableaux de Charlotte, il lui « fallait l’écrire ». On ne peut que le remercier, à juste titre, de ce partage.

Un choc tel que celui de Guy Goffette devant Bonnard.

Le lecteur est cueilli à froid par une ligne du prologue : « Une peintre allemande assassinée à 26 ans, alors qu’elle est enceinte », puis par ces phrases taillées au couteau, ne dépassant pas 73 signes qui déroulent sa vie chaotique, d’errance.

Cela donne un caractère abrupt qui lacère le lecteur, mais lui permet cette respiration indispensable, comme le confie David Foenkinos : « Je n’arrivais pas à écrire deux phrases de suite », tant c’était oppressant. Il a donc beaucoup tâtonné avant d’aboutir à ce style admirable et inoubliable. En un mot : somptueux.

L’auteur remonte le passé de son héroïne (ses grands-parents), évoque la rencontre de ses parents, puis son enfance, bercée par la voix de sa mère (« une caresse »), baignée dans le culte du souvenir avec ces visites au cimetière. La mort, elle y est donc confrontée très jeune. N’a -t-elle pas appris à lire son prénom sur la tombe de sa tante ?

Orpheline, très jeune, un père accaparé par son travail, elle se retrouve chez ses grands-parents en France. C’est une cohorte d’épreuves que Charlotte va traverser : ostracisme, exil, perte de sa grand- mère avec qui elle avait tissé un lien fusionnel, camp de Gurs, humiliation, vie en huis clos, se terrant avec son mari, dénonciation…). Déchirante, cette scène d’adieu, sur un quai de gare, quittant son enfance, son père, et surtout Alfred, « son premier amour », le professeur de chant de sa belle-mère. Toutefois, des parenthèses romantiques ont illuminé sa vie : la promenade en barque sur le lac, « un endroit magique de Berlin » et la musique (Bach, Mahler, Schubert).

Son don pour le dessin devient une évidence, reconnu par un professeur. Elle suit des cours aux Beaux-arts, mais le climat antisémite l’oblige vite à se terrer.

Son talent, le docteur Moridis l’avait pressenti, d’où son injonction : « Charlotte, tu dois peindre ». Dessiner devient son exutoire, « nécessaire à la cicatrisation d’une vie abîmée ». Peindre pour ne pas sombrer dans la folie. Emportée par une fureur créatrice, extatique, comme Frida Kahlo, elle se raconte dans ses gouaches.

Elle ajoute « le mode d’emploi de son œuvre », sous forme de notes explicatives.

Quand le grand-père jette à la figure de Charlotte le secret familial et décline la litanie des suicidés de sa famille, on imagine la gifle que Charlotte prend au point de songer à ajouter son nom à cette liste. Séisme d’autant plus violent qu’elle découvre qu’on lui a menti. Sa vie n’était donc que mensonge, « cette histoire d’ange » un leurre.

On devine l’intention consciente de l’auteur de frapper l’esprit du lecteur.

A travers le destin de cette artiste, David Foenkinos balaye les heures sombres de l’Histoire depuis la première guerre (« une boucherie des tranchées ») à « La nuit de Cristal ». Il rappelle qu’ « une meute assoiffée de violence dirige le pays. », en Allemagne, des barbares qui expédient les juifs à Drancy, puis à Auschwitz.

Des phrases phares ponctuent le récit : « Charlotte doit vivre », « La haine accède au pouvoir » ou cette phrase talisman : « La véritable mesure de la vie est le souvenir ».

Malgré la noirceur du sujet, cette biographie romancée de Charlotte Salomon reste

paradoxalement belle tant le regard de l’auteur est poétique, tendre, en empathie.

L’élégance du style impressionne, beaucoup d’implicite, surtout quand Charlotte nous quitte. Une porte se referme, la silhouette de Charlotte s’efface. L’auteur, avec délicatesse, respect, laisse place au non-dit. La littérature est là où le silence, l’indicible l’appellent. Mais on devine la révolte intérieure devant l’inéluctable.

Dans l’épilogue, on retrouve Paula et Albert, dévastés par la tragédie, détenteurs d’un bien précieux : les dessins de Charlotte, qui ont fait l’objet d’une exposition avant d’être légués au Musée juif d’Amsterdam.

Si « une œuvre doit révéler son auteur », dans ce roman on retrouve ce qui fait la touche, le charme, la somptuosité de l’écriture de David Foenkinos : la délicatesse , la pudeur des sentiments, même « Le dictionnaire est parfois pudique », les formules originales (« Il serait capable de se cacher entre les virgules », voire animistes : « On dirait qu’il est lui aussi en deuil » en parlant du sapin sombre), les éléments récurrents, à savoir les cheveux ( Alfred y plongeant son visage, tel un tableau de Munch) et les oreilles : « parfaits puits à confidences ».

David Foenkinos a su rendre attachante son héroïne, nous émouvoir et nous faire partager son émerveillement devant ses tableaux aux couleurs si éclatantes qui représentent, comme le confie Charlotte, toute sa vie. Le roman s’achève sur un gros plan de « Vie ? ou Théâtre ? », pétri de signes.(Souffrance, douleur, aussi espoir.)

David Foenkinos ressuscite son héroïne en lui offrant un tombeau de papier d’une beauté rare, servi par une écriture éblouissante. « La mémoire est la seule revanche sur la mort », confie Martin Suter. Ce roman appartient à la catégorie de ces livres qui agissent même quand ils sont fermés et fait du lecteur « un pays occupé ». Charlotte, un prénom sauvé de l’oubli qui fédère déjà un actif réseau d’adeptes.

David Foenkinos signe un roman intense, émouvant, qui met en lumière le talent de cette artiste allemande trop méconnue. Un challenge audacieux, incontestablement réussi, marquant une rupture avec les romans précédents, bien qu’entre les lignes cet opus couvait. A lire avec en fond sonore la musique de Schubert ou celle de Sophie Hunger, comme le préconise la talentueux David Foenkinos.

 

©Nadine DOYEN

Sulak, Philippe Jaenada, roman, Julliard, 2013, 490 pages.

Sulak, Philippe Jaenada, roman, Julliard, 2013, 490 pages.

Sulak, Philippe Jaenada, roman, Julliard, 2013, 490 pages.

Quand j’ai refermé Plage de Manaccora, 16h30, lu en aussi peu de temps qu’il n’en faut pour le dire, tant cette histoire ne m’avait pas lâchée – je me suis dit : « il faut que je lise tout Jaenada ! ». Et pourquoi pas, en commençant par son dernier.

Sulak, une brique de presque cinq cent pages, est écrit avec la même frénésie, où l’on retrouve humour et tragédie, colère et abnégation, lutte et espoir… C’est une histoire vraie, rocambolesque en soi tant on se dit qu’une vie comme celle de Bruno Sulak n’est pas possible. Roman pour sûr, car qui détient la vérité ? L’écriture de Jaenada est fluide et, comme pour Plage de Manaccora…, le lecteur n’a pas droit au moindre répit.

Bruno Sulak, gentleman cambrioleur des années 70-80, est un mélange d’Arsène Lupin, de James Bond, de Fantômas et de Robin des Bois. Tout cela à la fois, ce n’est pas possible, me direz-vous ! Eh bien si ! Durant dix ans, cet ancien légionnaire va défrayer la chronique judiciaire. Il n’en aura jamais assez !

Adulé par ses amis comme par ses ennemis, ce héros (anti-héros !) des temps modernes fait devenir chèvres les polices de France, se joue de l’univers carcéral et crée à l’injustice du système sociétal. Ses cambriolages et ses évasions ne se comptent plus ! Le lecteur finit par s’identifier à ce personnage tellement fou, il espère que c’est une histoire sans fin mais craint une issue fatale. Car le danger est là, à chaque instant, mais Bruno s’en fout de prendre des risques de plus en plus insensés.

Mais personne ne parvient à lui faire quitter la route qu’il s’est tracée : ses amis, ses complices, les femmes de sa vie (nombreuses mais toutes éprises de sa force de caractère et de sa générosité), son presque alter ego (de l’autre côté de la barrière) qui le pourchasse mais avec respect (le commissaire Moréas), son flic aussi (ou sa conscience, son sixième sens, son instinct… qui le prévient quand il y a danger.

Une vie comme celle qu’il survit n’est pas donné à tout le monde. Et puis, un jour, il faut que les héros meurent, trop souvent, trop vite, trop jeunes, même si on voudrait qu’il n’y ait pas de terme à ces contes pour adultes…

Avec virtuosité, Philippe Jaenada a fait de ce héros de roman (alors qu’il a bel et bien existé, mais ne dit-on pas que la réalité dépasse souvent la fiction !) un personnage fabuleux, comme on en rencontre peu…

©Patrice Breno

Philippe Jaenada – Plage de Manaccora, 16h 30 – roman

Philippe Jaenada - Plage de Manaccora, 16h 30

  • Philippe Jaenada – Plage de Manaccora, 16h 30 – roman – Points   ( 223 pages – 6,50€ )

A la lecture du titre, on pense «  sea, sex and sun ».

Mais comme dans le roman L’écrivain national de Serge Joncour, « ce séjour promettait d’être calme » et Voltaire n’imaginait pas une seconde que ses vacances en Italie, avec sa famille, dans ce cadre idyllique de Nido Verde, puisse virer au cauchemar dès le troisième jour. De plus parler un « anglais charcutier », maîtriser « l’italien comme une vache le saut en hauteur » ou « comme un cochon d’Inde chante Wagner », cela rend les choses plus délicates quand il est question de survie.

Nous voici donc au coeur de la débâcle. Ces petits bruits insignifiants suivis d’explosions annonçaient l’ arrivée au galop du feu, telle une bête traquée. L’auteur excelle à installer un environnement toujours plus sombre, angoissant jusqu’à devenir apocalyptique : « paysage martyrisé », « cimetière d’arbres », « panneau carbonisé ».

Que sauver dans la précipitation de la fuite? Leur kit de survie ? Le mythique sac matelot, des livres. L’auteur montre qu’une telle épreuve ramène à l’essentiel, les objets divers , la voiture, passent au second plan, dans « ce décor pétrifié ».

L’auteur nous relate minute par minute la progression de cette colonne humaine, cosmopolite, fuyant l’inferno, croquant au passage quelques vacanciers atypiques.

L’occasion de faire ressortir le comportement des français, et leur manque d’empathie. On croise une vraie galerie de personnages, une « foule hétéroclite »: « la grosse blonde pleine de saucisses », « l’ami des loutres », « Jésus caramel en short rose » ( devenu leur « phare », leur « berger »), Ana Upla, « femme extraordinaire », portant toujours des « chaussures rouges ». Oum, la « longiligne et légère », « maniaque » épouse du narrateur qu’il aime « comme l’huile aime le vinaigre », lui inspire des pages sensuelles, quand un touriste se rince l’oeil sur son anatomie intime.

Il manie l’humour noir avec brio pour enrober le tragique de cet exode flamboyant ou quand il récapitule toutes les fois où il a flirté avec la mort. Cette fois vont-ils être la proie de cette bête insatiable? Pour « donner du fil à retordre au feu », il ferme « la porte à double tour ». A quel saint se vouer? A la Vierge, « l’adolescente fautive »?

A « Chmoudonne » ?, fée providentielle, au dieu Râ ?

Pourquoi ce silence dans le ciel ? Pas d’hélicoptères, pas de canadairs en vue ?

On s’étonne. Que font les secours, les pompiers ?

Philippe Jaenada rend la lecture haletante. On transpire, on tremble, on suffoque, on étouffe, on panique comme tous ces prisonniers du feu. On les suit dans leurs atermoiements. Quelle direction prendre ? A qui faire confiance ? Vont-ils s’en sortir, vu la violence du feu ? L’air se fait âcre, des cendres, des flammèches volent.

A qui, à quoi pense-t-on quand on croit sa dernière heure arriver ? s’interroge Voltaire,

en déclinant la liste de ses envies et drapant d’amour sa femme et Géo. Que répondre à son fils , sa fierté, qui ne cesse de demander s’ils sont sauvés ?

Philippe Jaenada nous régale par sa propension à distiller pléthore d’apartés( « De près, elle n’a vraiment rien d’un sac », confie-t-il en parlant de sa femme) et à digresser, se remémorant des souvenirs marquants:l’émotion à la naissance de son fils Géo (« Il était, pour nous, la terre, le monde. »), la scène au restaurant où Oum fond en larmes devant un plateau de fruits de mer. Autres situations cocasses : ses efforts désespérés pour se faire entendre (hululant) ou comprendre, sa tristesse à la mort de « la crevette du Sénégal » ou encore son traumatisme d’enfance en nourrice.

Ses comparaisons font florès, certaines se référant à un animal. Le narrateur se compare à «un dindon boiteux devant une licorne » ou se qualifie de « truffe des truffes ». Untel « tremblait comme un hamster épileptique ».

L’auteur relate avec réalisme et beaucoup d’autodérision cette parenthèse estivale, à la veine autobiographique, qui se mua en « un marathon chaotique » et hystérique, en une plongée dans l’enfer des flammes.

Cette échappée belle, donne les frissons, force l’admiration de ces naufragés de la fournaise pour leur sang froid et d’un père pour son héros de fils, si brave.

Son conseil ? «  Savoir dire au secours en toutes les langues ».

Pires vacances pour les protagonistes et meilleurs moments pour les lecteurs.

©Nadine Doyen