Jérôme Attal, L’appel de Portobello road, roman, Robert Laffont ; (159 pages – 17€)

Chronique de Nadine Doyen

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Jérôme Attal, L’appel de Portobello road, roman, Robert Laffont ; (159 pages – 17€)


La couverture, style Roy Lichtenstein, focalise notre attention sur le téléphone à cadran vintage, par lequel arrivera cet appel mystérieux. Modèle des années 1970 « déniché dans une boutique de Portobello Road », à Londres.

Jérôme Attal nous plonge, en ouverture, dans un conte japonais. Surprenant. Mais ce mystère s’éclaircira dans l’épilogue ! L’auteur sait où il mène son récit et offre une construction originale, digne de l’atmosphère des films de Tim Burton.

Entrent en scène deux Parisiens : Ethan, la quarantaine, musicien compositeur qui peine à percer, en mal de reconnaissance et son ami confident Sébastien à qui il confie la teneur de cet appel nocturne si improbable. Cauchemar ou pas ?

Interloqué, sidéré, déboussolé par la demande de ses parents défunts, Ethan débute son enquête auprès de sa chère tante octogénaire, Sylviane. Mais peut-on croire les assertions d’une personne atteinte d’Alzheimer qui a donc tendance à délirer ? Toutefois,grâce à l’indice suivant recueilli :« Inspected by June », Ethan va poursuivre son fil d’Ariane et nous immerger dans la Belgitude ! Gardons le secret !

Il lui faut absolument rallier Ath, « la cité des géants », interroger June, qui travaille pour l’enseigne de porcelaine anglaise « Somewhere over the teapot ». En route, il anticipe cette rencontre et prévoit la rafale de questions à poser à June.

Réussira-t-il à délivrer le message de ses parents à la bonne personne ? Suspense.

Cette échappée en territoire belge est ponctuée de rencontres. Gratifiante pour celle avec les routiers qui connaissent le jingle qu’il a composé. Déroutantes ces pom-pom girls tchèques. Insolite celle avec Bison Bogaerts, mais providentielle car la Triumph prêtée vient de rendre l’âme avant la destination finale.Voici Ethan, mêlé à une foule hétéroclite, joyeuse et festive, bousculé par des convives déguisés, se demandant où il a mis les pieds. Ne doit-il pas se soumettre à un rituel pour être accepté dans cette étrange fête. Jérôme Attal, aux racines belges, dépeint l’esprit « irrésistible et réjouissant » de ce pays, et cette tendance à blaguer.

Il excelle dans l’art de la description, portant attention aux moindres détails que ce soient les paysages urbains, les sordides banlieues, la « route vallonnée de Jurbise », la salle d’une bibliothèque, ce qui fait naître une profusion d’images chez le lecteur.

Dans ce roman, l’écrivain aborde la douloureuse question du manque, de l’absence des parents avec qui on ne peut plus partager les petites épiphanies.

Tout aussi poignante l’évocation de la vieillesse de nos proches, de la déliquescence des seniors, quand le dialogue devient une série de quiproquos.C’est avec tendresse qu’Ethan se soucie du bien être de sa tante Sylviane. Il soulève indirectement la question de la sécurité de ces personnes âgées qui vivent seules.

Jérôme Attal distille de nombreuses réflexions quant à l’état de notre société (« un monde où il faut se battre en permanence »), portant un regard sans concession devant la violence (« pour plat du jour »,« le réflexe à la mode »), les incivilités auxquelles tout citoyen est de plus en plus confronté. Sa fuite s’avère être due à de multiples facteurs (déceptions), mais peut-on « éparpiller son chagrin et son désarroi comme des valises mal sanglées » ?A travers ses personnages féminins (Zelie, June,la princesse) le narrateur explore le désir ressenti par les hommes.

« On est tous à la recherche d’une émotion, d’une personne qui nous complètent et nous relancent. » Ethan trouvera-t-il « la pièce manquante de son puzzle » ?

Le musicien parolier pointe aussi le faible pourcentage qui revient au compositeur (paroles, jingle) dans le marché de la musique, ce qui est de même pour un auteur concernant un livre de poche. Il donne une large place à la musique (piano, charleston endiablé). On est soudain entraîné dans cette nouba loufoque,inoubliable !

Ceux qui ont lu Les Jonquilles de Green Park (1) connaissent le goût de Jérôme Attal pour Londres et la civilisation anglaise. Cela commence avec le téléphone vintage, puis les mugs, les collections Emma Bridgewater, le paillasson « Keep calm and come in », les références musicales (Dylan cité en exergue, les Beatles, l’affiche de Simon et Garfunkel, Amy Winehouse.)

Emily Dickinson est là aussi qu’il conseille de lire « avec le sourire » et « en lui disant merci ». Un autre conseil de lecture est formulé : « Ne vous apitoyez pas sur le sort des auteurs et de leurs personnages, ou bien ça vous retombera dessus tel un boomerang émotionnel » !

On devine le plaisir du romancier à créer des comparaisons imagées, toujours aussi inattendues. La mémoire d’Ethan telle un « shaker géant », la bâche : « comme une meringue flottante sur une tarte au citron ». Il joue avec les mots : « célérité/célébrité », china qui signifie porcelaine/made in china.

On regrette qu’ Ethan, habité par la mélancolie et la nostalgie, ne fonctionne pas comme Tommy des Jonquilles de Green Park, à savoir compter ses heures heureuses, remplir sa colonne des plus dans un cahier.

L’auteur, un brin gourmet, régale notre palais, avec le sandwich « au fromage de Herve », la tarte au riz, « sa madeleine », la gaufre liégeoise, les sablés Traou Mad.

Croquer dans une tartelette Poilâne lui donne de l’énergie pour rallier Ath.

Si David Foenkinos fait ses provisions de barres chocolatées dans une boutique de station service, Ethan, lui, fait le plein de Skittles !

Ce roman fait penser au genre fantaisie pas assez reconnu en France, pourtant « on ne parle jamais aussi bien du réel qu’en partant de l’imaginaire » déclare P Bordage.

Lui-même se réclamant de Tolkien. L’écrivain, ayant toujours un pied qui « traîne en enfance » et une imagination fertile, nous offre pour suite féerique du conte, un épilogue musical « dans un de ces lieux enchanteurs où les tourments s’estompent ».

Jérôme Attal signe un roman votif dans lequel son héros rend la vie à ses parents par la seule force de la mémoire. Sa déclaration d’amour d’un fils à ses parents défunts, à sa tante, seul lien familial restant, fait écho à une pensée de Kawata : « La mort donne l’obligation d’aimer ». Dans une interview l’auteur déclare s’interroger sur ce que représente la famille. Est-ce celle du sang, d’où cette quête éperdue à la recherche de sa soeur ? Ou est-elle pour Ethan,fils unique, constituée des gens croisés, aimés ?

A nous lecteurs de répondre au double appel de Jérôme Attal :

aimer ce récit sensible, poétique, romantique, onirique, empreint de nostalgie, traversé de chansons électrisantes, mâtiné de drôlerie, pétri de suspense,

et

goûter « l’anniversaire de l’instant » qu’est une bonne lecture.

« Lire, c’est s’abandonner à l’autre », confie Jérôme Attal.

Amis Belges, cette « aventure épique » vous est tout particulièrement destinée !

©Nadine Doyen


(1) Les Jonquilles de Green Park, roman dont vous pouvez retrouver la chronique dans Traversées. A reçu le Prix de L’île aux livres / La petite cour en Août 2016 et le Prix spécial Saint-Maur en poche, 2016

 

 

Arthur Dreyfus, Sans Véronique, roman, nrf Gallimard (252 pages – 19,50€)

Chronique de Nadine Doyen

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Arthur Dreyfus, Sans Véronique, roman, nrf Gallimard (252 pages – 19,50€)


Après La correspondance indiscrète échangée avec Dominique Fernandez, Arthur Dreyfus renoue avec le fait-divers, comme pour Belle famille. C’est en Tunisie que la tragédie se déroule, inspirée par l’attentat sur une plage de Sousse (juin 2015).

En prologue, l’auteur nous indique les musiques dans lesquelles il a baigné pendant l’écriture de ce roman et suggère de le lire avec ce même fond sonore.

Le titre, puis la première phrase : « La dernière fois qu’il l’a vue vivante… » préfigurent la défection, la morsure du manque. C’est alors que le narrateur, après un travelling sur les passagers du métro, braque sa caméra sur un couple amoureux, sur le point de se dire au revoir,de se séparer, chacun prenant une direction différente.

Le lecteur sait donc qu’un destin funeste attend Véronique, mais pas son « homme ».

Le style change, beaucoup de passages en italiques (dialogues), et la ponctuation est inhabituelle. Ces phrases interminables surprennent, toutefois le lecteur n’en ressent pas la pesanteur. Qu’apprend-t-on de Véronique ? Pourquoi sa présence en Tunisie ?

On accompagne Bernard dans son retour à Thomery. On s’interroge sur sa crise de tachycardie au passage de Bois-Le-Roi, mais les lieux ne sont-ils pas mémoires ?

La vie de ce couple se déroule par flashback, depuis leur rencontre.

Quel lien affectif cultive-t-il avec Véronique ?

La solitude dominicale lui pèserait-elle à ce point pour surfer sur les sites de rencontres et ne pas hésiter à tromper sa femme ? Une disparition éphémère qui affole sa fille Alexia, avant qu’elle ne débarque lui remplir son frigo.

Arthur Dreyfus explore la relation père/fille qui ne fut pas toujours des plus amènes.

Devant l’adversité, un rapprochement spontané se dessine.

Le récit tourne au tragique. Un coup de fil fatidique et tout bascule pour Bernard. Le voilà terrassé, prostré, dans le déni, l’incompréhension. Carence d’informations.

L’auteur sait nous communiquer la commotion qui frappe ce mari, trop cabossé pour se révolter. Paroxysme de l’émotion quand les familles se retrouvent au Quai d’Orsay : le protocole, la cellule psychologique. Que dire à son entourage ?

Cette situation n’est pas sans rappeler la poignante lettre d’ Antoine Leiris, les livres de Maryse Wolinski, et plus récemment de Gabrielle Maris Victorin. Si ces êtres fracassés ont eu recours aux mots pour exorciser leur douleur, Bernard choisit une toute autre direction, bien plus dangereuse.L’auteur filme son départ

dans toute sa détermination, alors que sous le choc il avait oublié les gestes du quotidien.

« C’est avec la volupté d’une émancipation que Bernard a claqué sa portière ».

Au tiers du récit, un nouveau personnage entre en scène, même procédé d’annonce : « L’image qui frappe Seifeddine au moment de mourir, lorsque la balle tirée par un militaire ». On se doute qu’il y a un lien avec Véronique. Mais lequel ? Voici le lecteur avide de le découvrir. Par alternance, le récit oscille d’une famille à l’autre.

La famille de Seifeddine est modeste, meurtrie par la mort du fils foudroyé.

C’est sur le campus universitaire que Seifeddine tombe amoureux de « la blanche » Sophie. On suit leur relation naissante, leurs projets initiés par Sophie qui doit regagner Bruxelles, dont celui de présenter l’homme qu’elle aime à sa famille. Seifeddine s’active pour obtenir ses papiers, en vain, le visa manque. Désillusion double qui le conduit dans les bras de ses nouveaux frères, donc « dans les bras d’Allah ». Et c’est un professeur désarmé, désemparé qui prend conscience de la dérive de son élève si « brillant et inventif ». N’a-t-il pas détruit son outil de travail dans un accès de colère ?

Et à nouveau la narrateur cameraman zoome sur un couple se disant adieu, des baisers à la Depardon, qui choquent la génération âgée. Se reverront-ils ?

Le second chapitre est centré sur Seifeddine et Bernard, récit en flashback, dense.

On plonge dans le cheminement des pensées des deux protagonistes. Le rythme s’accélère. On perçoit le glissement, la dérive de celui qui faisait la fierté du père.

On assiste à l’engagement du « soldat d’ Allah », futur « martyr» ; à la confrontation avec son père, dépassé, impuissant ; à son entraînement intensif. Le voici sous les « ordres de Dieu », prêt pour cette « mission sacrée ». Instrumentalisé, son mal-être va se transformer en haine des autres, des mécréants, des impurs.

La scène du carnage est décrite avec un tel réalisme (onomatopées des tirs) qu’ elle peut raviver chez les âmes sensibles l’horreur des événements successifs que les chaînes d’info ont moulinés. D’autant que le narrateur ne nous épargne pas le côté « gore ».

Arthur Dreyfus montre une parfaite connaissance de ce fanatisme religieux, des idéologies, de méthodes d’intoxication, d’embrigadement et en rend compte avec moult détails. Il rend palpable cette menace constante dans le chaos du monde.

Dans ce roman, l’auteur explore la relation du couple fusionnel où l’enfant n’a pas de place. Bernard a-t-il pensé à Alicia, quand mû par ce besoin de vengeance, il part ?

Ses tribulations, « éléphantesques » nous réservent des surprises, nous tiennent en haleine. Réussira-t-il à venger Véronique, à en tuer « au moins un » ?

Certaines situations nous font même sourire (dans l’avion, ou dans le taxi

d’Antioche), l’humour du narrateur est là en filigrane. Celui-ci adopte un ton de reporter de guerre quand il décrit le délabrement d’Alep et pointe « la folie destructrice des hommes ». Tableau insoutenable de cet « embrouillamini des humains » contrastant avec ce chat « paisible, souverain » ronronnant.

Le romancier aborde le problème de la sécurité depuis les menaces .

Il souligne l’impact des réseaux délivrant leur propagande morbide, glaçante. Certains termes propres à cette culture : « kahba, kouffar, kafir, kamis » ou à l’ histoire « une ville irrédente » peuvent dérouter le lecteur qui aura à coeur de chercher leurs sens.

Arthur Dreyfus nous touche d’autant plus que la succession d’actes terroristes nous a profondément horrifiés, crucifiés, déclenchant ces scènes bouleversantes de recueillement collectif à grande échelle devant la barbarie.

Il dissèque, comme dans Belle famille, la part de monstruosité contenue dans ses deux protagonistes. Il évoque le statut de la femme : selon les islamistes dénuder ce corps tabou sur les plages, c’est insulter la culture musulmane, commettre un blasphème.

Il questionne les prémices de cette odieuse tragédie, avec une maîtrise magistrale.

Dans ce roman,Arthur Dreyfus livre un vibrant témoignage d’amour fou à travers Bernard : « Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé», aborde la façon d’affronter la disparition de l’être aimé, tant la défection est incommensurable. Comment vivre sans elle ? Cet amour éternel, hors norme, plus fort que la mort, Bernard n’a-t-il pas voulu l’immortaliser par ces figurines « main dans la main », soudées sur un même socle ? Le roman se clôt sur cette image apaisée, pétrie de tendresse, d’un couple indéboulonnable, « valsant en paix », peut-être sur une musique de La La Land ou celle d’« En attendant Bogangles », à l’insu d’ Alexia.

Ce brillant écrivain, multifacette, signe un roman prégnant, éprouvant qui secoue le lecteur, serre la gorge. Si la culture de Vincent,le doctorant croisé par Bernard dans l’avion pour Antioche, « force le respect », celle d’Arthur Dreyfus force l’admiration. Mais « il n’y a pas de ticket de rationnement » dans ce domaine !


©Nadine Doyen

Philippe Besson « Arrête avec tes mensonges », roman, Julliard ; (194 pages – 18€)

Chronique de Nadine Doyen

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Philippe Besson « Arrête avec tes mensonges », roman,  Julliard ; (194 pages – 18€)


Philippe Besson lève le masque et s’essaye à l’autofiction, en prenant pour titre, une injonction de sa mère. Alors cette fois, quelle vérité le romancier  nous livre-t-il ?
Dans le prologue l’auteur nous informe des circonstances qui ont généré ce roman. Dans une phrase sans point, ponctuée seulement par des virgules, marquant sa sidération, sa commotion. Qui peut bien être cette silhouette qui le met en transe,le perturbe, qui l’écrase ? Qui le fait bondir à sa poursuite, qui se retourne ?
L’auteur tisse très rapidement une complicité avec son lecteur : « Que je vous dise », « Vous imaginez » ! » vous savez ». Toutefois, en champion des mensonges, il lui arrive de nous mentir !
Il sait se souvenir de ses disparus, perpétuer leurs mémoires, pour preuve, ce roman dédié à Thomas Andrieu. Ici, il revisite son enfance, « coton », ressuscitant la figure paternelle. Un père qui ordonne, un fils qui obéit, passe du vous au tu. Tableau des écoles d’antan avec le poêle, les cartes aux murs. Époque de Jacques Chancel.
Puis, au lycée de Barbezieux, il s’arrête sur son adolescence qui le rapproche de cet inconnu qui a repéré « le garçon des livres » et sa différence. C’est cette différence, comme un ovni, qui lui vaut quolibets, insultes, mais il a su s’aguerrir.
Si le narrateur découvre son orientation sexuelle dès onze ans, se montre déjà curieux du corps de l’autre, c’est lors de l’hiver 1984 qu’il tombe amoureux. Philippe Besson, bien connu comme entomologiste des coeurs décline deux pages sublimes autour de l’amour, bien que « difficile à cerner » :ce sont « des bouches qui se cherchent, des torses qui s’épousent, … ». Il traduit cela par le « foudroiement amoureux, l’extase, l’éblouissement ». On est au plus près de la peau des amants pendant leurs fusions charnelles. On assiste à une métamorphose, un épanouissement visibles aux autres.
Au fil de leurs rencontres, leurs portraits se tissent. Surgissent les points communs et les différences des deux lycéens amoureux. Tous deux sont des enfants non désirés. Tous deux en terminale. Ils ont déjà participé à des vendanges, suivi le catéchisme.
L’un est brillant, écoute Goldman, l’autre écoute Téléphone, aime la terre, la ferme.
L’un s’ assume, l’autre vit dans « l’autocensure, le refoulement », le silence.
L’un aura soif d’ailleurs, tel un globe trotter, l’autre nous réserve des surprises.
Avec le recul des années, l’auteur peut mieux cerner ce qui les a aimantés, ce qui a plu chez l’autre. Il souligne en quoi le déterminisme social a façonné leur avenir.
Les lieux, pour Philippe Besson, sont des liens et  notre mémoire.
Les cafés sont également un lieu privilégié pour l’auteur. Ici C’est dans un café que Thomas fixe le premier rendez-vous ,celui de leur premier tête à tête, dans la clandestinité. Nul doute que le gymnase, le cabanon resteront associés aux premiers émois, baisers, premières étreintes. Puis la garçonnière de Philippe.
C’est aussi dans un café de Bordeaux que se fait l’entretien entre Lucas et le narrateur. Occasion pour peindre Bordeaux avant/maintenant.
Que la mer soit si omniprésente dans ses romans (Une bonne raison de se tuer ; De là on voit la mer : « une femme sur le quai du port de Libourne », les adieux « des bateaux qui prennent le large » ; Un instant d’abandon ; La Maison atlantique) ou pièce (Un tango au bord de mer) vient de ses nombreux séjours sur l’île de Ré.
Ces années de liberté sexuelle seront rattrapées par le « cancer gay », telle l’épée de Damoclès, sujet sur lequel Philippe Besson,très sensible à ce fléau, consacra un touchant opus : Le patient zéro (1). Il y confesse la « béance de l’absence »,dévasté à chaque disparition de ses amis à qui il « rend visite régulièrement », lui, le rescapé.
A la fin du chapitre 1, pour Philippe, retour de vacances d’été, le bac en poche. Un coup de fil, le choc, « comme une collision », « une clameur déchirante », une crucifixion. La phrase visionnaire de Thomas lui revient comme en boomerang: « parce que tu partiras et que nous resterons » et « une décision est prise : « J’efface Thomas Andrieu ». Mais peut-on vraiment occulter un si grand premier Amour ?
Dans le chapitre 2 entre en scène cet être mystérieux qui, lui, connaît le lien entre son père et l’auteur. Lucas, « l’enfant accidentel » lui relate ce qu’est devenu Thomas.
Thomas, prénom récurrent dans les romans de Philippe Besson, comme le fait remarquer Lucas. On devine le maelström que ces révélations génèrent. Va-t-il essayer de reprendre contact ? Thomas lui fera-t-il signe ? « Le temps a passé, la vie leur a roulé dessus, les a modifiés ». Ils ont atteint la quarantaine.
Coup de théâtre au chapitre 3 avec le drame annoncé, une lettre reçue, une à remettre qui clôt le roman. A la demande de Lucas, ils se retrouvent au café Beaubourg.
Philippe Besson nous tient en haleine. Épilogue poignant, la disparition d’un père renvoie à celle du père du narrateur à qui il a dédié La Maison atlantique.
On note la discrète présence de S., celui qui comprend, apaise, réconforte, soutient.
Dans son nouveau roman « des premières fois », Philippe Besson se dévoile avec une franchise qui en étonnera plus d’un. Par contre, Thomas a vécu une situation identique à celle du philosophe Fabrice Midal, qui l’évoque dans un livre (2) en invitant à « cesser d’avoir honte de soi ». Ces aveux devraient aider ceux pour qui faire leur « coming out » reste un tabou dans leur famille, souvent obligés de trouver une écoute dans ce centre « Le Refuge ».
L’auteur explore la rapport père/fils, celui de Thomas avec ce père « taiseux frugal » et le sien, exigeant, pour en conclure : « Je me demande si la froideur des pères fait l’extrême sensibilité des fils ».
En filigrane, on sent le pouls des années 84 : « grève des mineurs sous Thatcher, assassinat de Gandhi ; JO en Yougoslavie, pays pas encore démembré.. ».
Même anonyme, on reconnaîtrait l’identité du narrateur, pas seulement au name dropping de Philippe Besson, avec ses références habituelles : Fanny Ardant, Patrice Chéreau pour le cinéma ;Hervé Guibert, Marguerite Duras pour ses lectures et en exergue de ce roman, mais aussi à sa VOIX qui émane du livre.
Le roman est scandé par : « Un jour/Plus tard/j’écrirai sur », où on retrouve les thèmes de prédilection de l’auteur : la morsure de l’attente, le manque, l’absence, la brûlure de l’amour,le suicide, le deuil. Points de départ des livres évoqués. Pour les connaisseurs de l’écrivain, on reconnaît L’arrière saison à la description du tableau de Hopper en couverture. Se résoudre aux adieux, base de l’interview, en ouverture.
« Un écrivain écrit toujours par rapport à un secret, lequel irrigue son oeuvre souterrainement. Jusqu’à ce qu’il éclate au grand jour », selon Pierre Assouline. Parfois quelques pages suffisent, parfois tout un livre. Les insatiables vont guetter le roman qui parlera des disparitions mystérieuses de garçons dans les « eaux noueuses » de la Garonne…comme nous le promet l’écrivain quinquagénaire !
Le narrateur aurait tort de regretter l’absence de « traumatisme d’enfance » pour nourrir un livre « bankable », ce récit autobiographique débordant d’émotions, retient l’attention, bouleverse ses lecteurs, leur tire une larme. Se raconter reste un exercice périlleux en littérature que Philippe Besson a su parfaitement maîtriser.
Un roman qui se lit d’une traite et suscite un engouement fulgurant, exponentiel.


(1) Patient zéro, collection Incipit (120 p, 12€)
(2) Fabrice Midal Foutez-vous la paix ! Et commencer de vivre Flammarion/ Versilio

©Nadine Doyen

 

Monsieur Origami, Jean-Marc Ceci, roman, éditions Gallimard, 2016, 168 pages, 15€

Chronique de Lieven Callantmonsieur-origami-jean-marc-ceci

Monsieur Origami, Jean-Marc Ceci, roman, éditions Gallimard, 2016, 168 pages, 15€


Avec Monsieur Origami, Jean-Marc Ceci signe son premier roman. Là où d’autres proposent une intrigue, une complication d’évènements et de personnages où le style, l’invention, la suggestion finissent par passer au second plan voire être complètement absents, Jean-Marc Ceci nous fait cadeau d’une écriture élaguée, où la pureté du silence, des espaces vierges s’offrent les premières places et rendent les lectures plurielles possibles.

À l’instar de l’art japonais de l’origami, le roman de Jean-Marc Ceci se base sur des principes simples mais non démunis de riches évocations. Il comporte quatre parties où plusieurs époques se superposent, où des personnages se croisent, où les trajectoires de vie sensiblement se modifient.

Maître Kurogiku fabrique le papier le plus solide et le plus beau qui soit, le Washi. Ce savoir-faire ancestral lui vient de son père. Il sélectionne les plus belles feuilles pour en faire des origami. Les autres il les vend. Kurogiku est appelé « Monsieur Origami » par les gens du village situé tout près de la ruine qu’il habite depuis quarante ans en compagnie d’Elsa qui ramasse les écorces des mûriers à papier (Kozo), nécessaires à la fabrication du papier et d’une chatte Ima (permanence).

Maître Kurogiku passe beaucoup de temps à méditer en face d’une feuille de papier pliée. La feuille de papier pliée m’a semblé être comme une allégorie du temps, de la vie qui tracent les chemins, des secrets et mystères que contiennent les failles, nos failles. On peut y voir aussi outre la réflexion sur soi-même qu’impose la réalisation d’un travail, d’une oeuvre et donc ici du livre et de son écriture, une réflexion sur la finalité de toute chose. Il ne s’agit sans doute que de simples plis qui partagent l’espace d’une feuille comme il ne s’agit que de quelques mots perdus dans le brouhaha de tous ceux qui se prononcent et s’écrivent.

Kurogiku a quitté le japon à l’âge de vingt ans pour suivre une jeune-femme italienne qu’il a à peine vue, la Signorina Ciao. Mais il s’est arrêté en ce lieu isolé de Toscane, une ruine qui ne lui appartient pas et de laquelle sans doute un jour, le véritable propriétaire l’en chassera. Il avait emporté dans des petits pots de petits arbres à kozo.
Rien ne nous appartient, nous ne faisons qu’emprunter le monde. « Toute beauté a sa part d’ombre ». Maitre Kurogiku mène une vie faite de renoncements ou plus exactement de choix murement consentis qui le guident vers l’acceptation de soi et la jouissance de l’instant présent.

Le jeune Casparo désire fabriquer une horloge complexe comprenant toutes les mesures du temps. Il cherchait un logement, il n’était que de passage et les gens du village lui ont conseillé d’aller voir « Monsieur Origami. » le nom qu’ils donnent à Kurogiku et qui n’est pas le sien pas plus que « Signorina Ciao » n’est celui de la femme pour laquelle il a quitté le japon quarante ans au paravent. Le nom que nous donnons aux choses, aux gens, aux animaux (la chatte Ima) ne sont que ceux que nous leur attribuons en signe d’appartenance. Jusqu’à quel point sommes-nous responsable de ce que nous créons, ou de ce quoi nous attribuons un nom?

Caspro et Kurogiku se rendront ensemble au Japon car Casparo désire comprendre pourquoi Maître Kurogiku médite devant une feuille de papier plissée. Ce voyage ne répondra qu’à une partie des questions que se posent les deux hommes et avec eux nous, les lecteurs. L’un pour l’autre ils ouvriront de nouvelles perspectives sur leur vie.

Casparo optera pour une montre simplifiée reprenant la mesure la plus simple du temps. Une montre qui ne reprendrait dans son mécanisme que le déploiement de jour en jour et d’année en année du temps, le temps que met la terre à tourner sur elle-même et à tourner autour du soleil. On peut considérer que les autres mesures du temps, de l’espace font parties de ce que la `Beauté nous cache ou nous réserve dans l’ombre ou comprendre que seuls importent véritablement les principaux plis du temps que sont ceux des jours.

Au début du livre, on peut lire en exergue:

« Là
Tout simplement
Sous la neige qui tombe »

Kobayashi Issa (1763-1827)

Voilà qui résume parfaitement le propos poétique du livre de Jean-Marc Ceci alliant densité et légèreté. Pudeur et  profonde vérité personnelle. Éternité et immanence.

©Lieven Callant

Benoît Reiss, Une nuit de Nata, roman, Esperluète éditions, septembre 2016, 16€

Chronique de Lieven Callant

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Benoît Reiss, Une nuit de Nata, roman, Esperluète éditions, septembre 2016, 16€


Trois personnages ont à traverser la nuit. La nuit qui sous les traits d’un animal sauvage, probablement un grand félin, pourrait être considérée comme le quatrième personnage de ce très beau roman. Benoît Reiss n’hésite pas à nous laisser partager le point de vue singulier de la bête qui a pris en chasse Nata sans qu’elle s’en aperçoive.

La nuit sauvage où les ombres prennent vie et nous confrontent à nos peurs, à nos espoirs, à nos souvenirs est au cœur du livre. Nuit qui arbore étoiles, parfums d’une nature qui au delà des limites du village semble avoir retrouver son état dur et intransigeant où proies et prédateurs se confrontent, où chaque mouvement, chaque décision est une épreuve lourde de conséquences en cascade. Nuit qui invite la mort au chevet des malades, qui plante en nous la blessure de l’absence. Nuit savante et magique qu’on consulte et qui couvre nos fuites, effacera peut-être nos blessures.

Nata est une petite-fille qui profitant de l’invitation de la nuit s’échappe de la maison à l’intérieur de laquelle sa marraine Tanaté est en train de mourir. Un animal sauvage la guette et la suit. Nata retrouve en elle la force d’affronter les épreuves malgré leur noirceur et leur opacité. La vie ne donne pas toutes les réponses à nos pourquoi pourtant il faut avancer.

Tanaté revit ses souvenirs d’enfance, la cour de l’école et son mur décoré. Tanaté vit ses derniers moments, allongée sur le lit, elle râle, elle divague, elle suffoque. La nuit invite la mort à roder près de son lit. Comme la nuit n’est que le prolongement du jour, la mort est celui de la vie. La nuit est propice aux rêves, la nuit les mélange aux souvenirs, à la réalité qui peu à peu nous échappe.

Gémo est ambulancier et veut créer une compagnie ambulancière pour ce pays qui n’a pas de routes mais des pistes qui rendent les accès aux différents villages extrêmement pénibles et dangereux. Il roule la nuit malgré la difficulté de la tâche. On l’a appelé pour aller chercher un malade.

Benoît Reiss joue sur la répétition de mots et du prénom de Nata auquel fait écho Tanaté. Il crée ainsi grâce au rythme qu’il dicte aux destins de ses personnages l’atmosphère propre à la nuit. Nuit de l’indécision. Nuit qui nous perd et nous force à avancer en tâtonnant. Nuit de l’épreuve. Nuit de l’écriture, nuit d’encre où l’on erre de mot en mot. Avec beaucoup de doigté, il guide son lecteur à franchir le cap des situations où à l’instar de ses personnages, il nous faut avancer en aveugle.

©Lieven Callant