Benoît Duteurtre – L’ordinateur du paradis – roman nrf Gallimard

    Benoît Duteurtre - L'ordinateur du paradis – roman nrf Gallimard ( 214 pages – 17,50€ )

RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2014

  • Benoît Duteurtre – L’ordinateur du paradis – roman nrf Gallimard ( 214 pages – 17,50€ )

Roman qui a reçu la Feuille d’or 2014 de la ville de Nancy.

Prix France Bleu Lorraine- France 3

Quel sera le destin de Simon Laroche, « apte à la vie éternelle » , que l’on trouve en stand -by au royaume de l’attente ? Dans ce nouvel univers, réplique de la planète Terre, il aurait pu espérer plus de liberté, mais le voici comme prisonnier des procédures administratives tout aussi contraignantes. Aurait-il été nourri d’illusions ?

Mais que fait Simon dans «  cette fameuse Cité céleste », cette « zone de transit » aux multiples portes à franchir, après s’être soumis au feu des interrogatoires  ? Et le narrateur de souligner l’absurdité de certaines questions et de s’offusquer de la suprématie de l’anglais même pour accéder au ciel :« Get your ticket for paradise ».

Le lecteur peut être déboussolé à être immergé dans ce lieu imaginaire, inconnu,mais il retrouve vite le monde familier de Simon avec ses nuisances, ses angoisses, mais aussi ses instants de félicité auprès de son épouse Anna et leur fils.

On suit Simon en partance pour une conférence, dans un train (occasion pour l’auteur de croquer une galerie des voyageurs en focalisant sur leur comportement), au bureau, soucieux de voir cette profusion de messages qui parviennent à d’autres destinataires. Big brother aurait-il fait son come back, sous le nom du Tout-Puissant ?

On l’accompagne aussi dans sa parenthèse bucolique où il trouve la sérénité.

En suivant le parcours de Simon, on s’interroge. A-t-il eu une vie exemplaire ?

Et si son sort était lié à sa vie sur terre ? Benoît Duteurtre nous fait revisiter la carrière de son protagoniste, rapporteur de la CLP, commission des libertés publiques.

Un héros qui s’est mis beaucoup de monde à dos depuis son dérapage dans une émission , propos qui ont offusqué les féministes et les gays. Comment étouffer cet emballement médiatique ? Sa vie bascule, un véritable maelström l’habite, le taraude.

Il craint le pire. La paranoïa le guette. Quel retour de bâton peut-il craindre ?

Pour compliquer le quotidien de Simon, une cyber attaque sévit par vagues, renvoyant le lecteur à toutes les affaires récentes ( piratage de données). L’auteur attire notre attention sur l’évolution des technologies ( vidéosurveillance, géolocalisation ), rappelle que sur internet tout est écrit à l’encre indélébile, y naviguer laisse des traces « quasi indestructibles », ne serait-ce dans « le cloud », « cette espèce de mémoire flottante ». Il soulève également la question de la protection de la sphère intime. Allons-nous être condamnés à la transparence ?

Cette intrusion dans la vie privée fait trembler ceux qui mènent une double vie.

Simon ne met-il pas son couple en danger ? Ses mensonges ( pour couvrir un rendez-vous clandestin) ou son addiction aux sites érotiques ( son attirance pour Natacha) pourraient devenir des grenades dévastatrices s’ils venaient à être démasqués. Sa vie amoureuse se fait chaotique. La slave Natacha, prête à sortir de l’écran comme chez Woody Allen, gâche sa nuit d’amour avec Daisy, mais divertit le lecteur.

Son futur se brouille,après l’avalanche de réactions l’incitant à démissionner. Mieux vaut-il vivre ou se supprimer? Il aligne les arguments pour les deux solutions.

Sa demande de grâce sera-t-elle acceptée ? Suspense, mais « l’intrigue d’un bon roman » fait partie des plaisirs qui le portent et chassent son blues.

Benoît Duteurtre renoue avec l’esprit de Polémiques, et son côté « phobe », continuant à fustiger les vélos,les poussettes, les interdits, les dimanches sous le signe du sourire, le centre ville devenu « un hypermarché à ciel ouvert ».

Après avoir livré les singularités de l’enfer versus le paradis, l’auteur distille ses conseils avisés pour « accéder au monde meilleur ». Quant à Simon qui semble s’ être accommodé de son sort et avoir trouvé de quoi « apaiser son âme », il pourrait dire comme Paul Veyne : « Et dans l’éternité je ne m’ennuierai pas ».

A noter l’aide mémoire de la table des matières offrant une vue panoramique sur le roman, permettant de mieux visualiser sa construction non linéaire, en flashback.

Pour Amélie Nothomb, « Un écrivain se reconnaît à son caractère immédiatement prophétique ». Benoît Duteurtre entre donc dans cette catégorie d’authentique écrivain, en signant un roman d’anticipation lucide,flirtant avec la fantasy, servi par une écriture caustique. Une fable distrayante, truculente ( qui n’est pas sans rappeler Le retour du Général) ancrée dans l’actualité, ponctuée d’humour, dans laquelle l’auteur croque ses contemporains, avec un sens aigu de l’observation. Le lecteur a gagné son ticket pour des moments roboratifs, grâce à des scènes irrésistibles.

Quant à l’auteur ne vise -t-il pas à nous alerter sur tout ce qu’un dérèglement du net , la violation de la vie privée, les piratages , les bugs , les spams peuvent générer ? Cette captation d’informations à notre insu n’est-elle pas inquiétante ?

©Nadine DOYEN

Jérôme Garcin – Bleus Horizons- roman – nrf – Gallimard ; (213 pages – 16,90€)

  • Jérôme Garcin – Bleus Horizons- roman – nrf – Gallimard ; (213 pages – 16,90€)

« Travailler à faire connaître l’œuvre inaccomplie de Jean de La Ville de Mirmont », ami de Mauriac, c’est ce à quoi s’employa Louis Gémon, son compagnon d’armes, sous la plume de Jérome Garcin. Récit qui court de 1914 à 1952.

Dans son roman Bleus horizons, l’auteur ressuscite le poète, Jean, trop tôt fauché et souligne le pouvoir poétique des mots, des livres. La poésie ne serait-elle pas, comme l’affirme Sylvain Tesson, un moyen de faire « oublier le réel », de le masquer «  lorsqu’il est pénible », d’occulter des scènes insoutenables ?

La phrase en exergue prend tout son sens quand on réalise que « ce grand voyage » n’était autre que le départ pour le front, pétri d’incertitudes mais aussi d’espoirs.

Le roman s’ouvre sur la détresse d’une mère, fracassée par la mort de son fils Jean, et désireuse de rencontrer son « frère de cœur ». Les confidences qu’il livre sur les derniers moments de son fils sont poignantes. Ayant été témoin de sa mort, « sur le front de Verneuil », Louis sera traumatisé à vie par cette disparition si injuste.

Le voilà hanté à jamais par la vision de Jean pétrifié comme « un gisant debout ».

Le narrateur revient sur sa rencontre avec Jean au moment de leur mobilisation. Il brosse un portrait dithyrambique de son « jumeau de guerre », avec qui il partageait l’amour de la littérature. Il était admiratif de sa bravoure, de « son courage incroyable », de sa vitalité de son humour. Le dos de Louis ne lui servait-il pas d’écritoire ? Il met en exergue cette fraternité qui les rendait plus fort, qui soudait leur intimité. Ne rêvaient-ils pas d’air iodé pour tromper « l’affreux remugle de la charogne » ? Ne rêvaient-ils pas d’azur pur, d’une « ligne d’horizon » bleu atlantique « derrière les barbelés » ? Louis, son confident testamentaire, retrace son parcours, commente ses écrits et se voit offrir en guise de talisman la chevalière de Jean.

En parallèle se tisse la personnalité du narrateur, Louis. Les passages en italiques nous plongent dans ses pensées. On perçoit les changements dus au syndrome post-traumatique. L’obusite lui fit perdre à jamais « le goût des mélodies raffinées ». Louis est taraudé par la culpabilité, habité de façon obsessionnelle par le disparu. Il force notre admiration par son opiniâtreté et ses démarches auprès de l’éditeur Grasset afin de sortir de l’oubli les écrits de ce « frère spirituel » qui avait même inspiré Fauré et fédéré toute une génération née en 1880. Sa bien-aimée, Constance, n’aura pas supporté ce rival mort et dans une lettre bouleversante lui signifie sa décision. Au moment de dresser un bilan de sa vie, Louis prend conscience de son fiasco, voit en son histoire « un terrain vague ». Blasé, dépressif, ayant perdu foi dans le futur, il nourrit des tendances suicidaires. N’est-il pas devenu « un oiseau de l’amer aux ailes brisées » ? Sa destinée est tout aussi pathétique que celle de son «double idéal ».

En toile de fond deux tableaux défilent, celui de la réalité vécue au Chemin des Dames en novembre 1914 par les deux protagonistes, renvoyant au lecteur « la saleté de guerre », l’« abomination des tranchées », l’indicible, avec toute son horreur, son carnage. Véritable boucherie qui fait penser à La guerre d’Otto Dix où la mort et la cruauté règnent en maître. Le second est celui que Jean « romantique empêché » convoque pour se donner l’illusion d’être ailleurs, dans le port de Bordeaux, prêt à appareiller pour le grand large, se rêvant « gabarre ou chaland » ou à bord d’un « vaisseau qui danse » sur cette mer infinie, « attentif à la brise ».

Louis nous fait percevoir ses aspirations dans ces vers extraits de L’Horizonchimérique: « Je ne veux que la mer, je ne veux que le vent

Pour me bercer, comme un enfant, au creux des lames ».

En filigrane, le narrateur évoque le lien fusionnel « excessif », véritable « dévotion », « attachement viscéral » entre Jean et sa mère, « son plus grand amour ». Une passion qui se perpétue au travers de ces « roses blanches» qui fleurissent sa tombe.

Bleus horizons permet à Jérôme Garcin d’offrir par ce « travail de fourmi » un tombeau de papier à cet être exceptionnel , ce héros dont le destin tragique fait penser à Radiguet. Il signe un exercice d’admiration qui éveille notre curiosité et nous invite à lire Jean de La Ville de Mirmont. Les fragments distillés de la poésie de celui qui aurait pu être « notre Rimbaud » irradie le roman de sa « lumière éclatante ».

Jérôme Garcin décline également un hymne à l’amitié « dont la brièveté n’eut d’égal que l’intensité », ce qui rend touchant ce devoir de mémoire.

Espérons que le vœu de Louis, double de l’auteur, soit exaucé: voir le nom du poète attribué à une des « rues serpentines » de Bordeaux ou inscrit sur une plaque.

©Nadine Doyen