RICHARD MILLET, ISRAËL DEPUIS BEAUFORT, Éditions Les Provinciales, 12 euros.

Chronique de Nicole Hardouin

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RICHARD MILLET, ISRAËL DEPUIS BEAUFORT, Éditions Les Provinciales, 12 euros.


 

Petit livre de par son format mais grand de par la réflexion qu’il entraîne. Paru voilà quelques mois, hormis Valeur Actuelle (B. Césolle), Causeur (P. Sagar), Action Française (P. Mesnard), le Littéraire.com (J.P Gavard-Perret), peu d’échos dans la presse et les médias. Pourquoi ce silence alors que tant de livres, sans valeur littéraire, sont encensés ? Ce livre serait-il mal écrit ? Oh non, bien au contraire. Dans une époque où l’orthographe est devenue hésitante, la syntaxe flottante, avec la quasi disparition du subjonctif, du futur simple, des semi-auxilliaires, de la ponctuation, le très précieux point-virgule s’efface,1ce livre tranche. Serait-il trop pornographique ? Si c’était le cas des critiques sirupeuses auraient été égrainées. Serait-il sans valeur intellectuelle ? Bien au contraire, il fait réfléchir. Si ce livre est resté en dehors des circuits médiatiques c’est juste parce que c’est RICHARD MILLET qui l’a rédigé. Millet le Banni, faut-il rappeler ma lapidation par ceux qui agitaient comme une bannière d’infamie le mot de « Phalangiste » c’est-à-dire fasciste ; Millet le catholique, la foi étant une

méditation sensible sur le temps et l’acceptation de la Loi… dans une époque où la menace de l’Islam est proportionnelle au vide ouvert par la déchristianisation qu’on tente de penser, donc d’évacuer dans des formules comme crise de conscience européenne. Millet qui n’attend rien, mais sait battre sa coulpe quand il le faut si je parle tant de moi, ici, ce n’est pas orgueil ni complaisance mais parce que j’ai mis tout mon espoir dans la littérature, dès l’âge de quinze ans, et que la littérature a été un accomplissement de ma foi.

L’auteur n’oublie rien de son enfance au Liban, (il parle couramment l’arabe) si près d’Israël et le sang juif et l’être juif se confondent dans l’universalité à laquelle je participe par le baptême et par cet héritage qui porte le nom de culture.Voilà aussi où le bât blesse. Dans le sans valeur actuel, surtout effaçons tout ce qui nous origine, soyons sans racines, sans glaise, Millet revendique plus que jamais l’héritage de Jérusalem, avec celui d’Athènes et celui qui a commencé, chez nous, avec la Chanson de Roland, qu’on ne saurait étudier à l’école, puisqu’il y est question de Charlemagne et des Sarrasins, et que tout est fait aujourd’hui pour effacer aussi cette origine.

Millet sait émouvoir lorsqu’il raconte le moment où B. Chaouat, Juif français d’origine tunisienne, est demeuré près de lui pendant toute une messe latine, présence qui n’avait rien de fortuit, mais qui était une manifestation de l’alliance à laquelle le chrétien doit sa survie et sa force. L’auteur rejeté n’est pas un ingrat lorsqu’il rend hommage à un autre Juif, l’éditeur Léo Scheer qui, en me confiant la rédaction de sa Revue Littéraire, m’a donné l’occasion de mettre fin à l’exil où je vivais depuis deux ans.

Oui, Millet peut être excessif, il interpelle, agace, dérange, n’est-ce pas la marque des grands penseurs au travers de l’histoire ? Ne prenons qu’un seul exemple : celui du philosophe juif Spinoza exclu, par le herem de sa communauté, l’a-t-on oublié ?

Richard Millet le proclame haut et fort, n’y a-t-il pas toujours un juif qui témoigne pour moi, sinon en moi, chrétien ainsi chargé de lui témoigner une éternelle reconnaissance. Fidélité à l’Alliance millénaire ; comme le lui a dit, une fois, son ami Edmond Jabès : à l’âge d’un juif il faut toujours ajouter trois mille ans d’histoire.

Israël depuis Beaufort n’est pas qu’un essai politique, c’est aussi l’expression de la pâte dont Richard Millet est pétri.

©Nicole Hardouin

La revue littéraire, n°56, février-mars 2015 Éditions Leo Scheer( 172 pages – 10€)

Chronique de Nadine Doyen

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  • La revue littéraire, n°56, février-mars 2015 Éditions Leo Scheer( 172 pages – 10€)

Ce numéro d’hiver débute par trois regards posés sur le roman polémique de la rentrée de janvier 2015. Que pensent-ils de Soumission ?

Leo Scheer dit « voter Houellebecq ». Il confesse avoir ri « du début à la fin », et considère ce roman comme « une authentique blague juive », « un witz », procédé qui « permet à l’auteur d’exercer son ironie corrosive et parfois dévastatrice, pointant l’état social et politique de la France ». Il n’y voit « rien d’islamophobe ». Dans sa chute, Leo Scheer dévoile « le message politique subliminal du livre ».

Richard Millet salue la qualité de ce livre consacré à Huysmans, qui brocarde Paulhan et annonce « la fin littéraire de la France ».

Angie David a choisi d’en parler « sous l’angle de sa réception par les journalistes » de la presse de gauche, tout comme celle de droite.

Elle se dit troublée par « les coïncidences ahurissantes » de l’actualité au moment de la parution, « prouvant que les grandes œuvres produisent une synergie si puissante que le monde entier en est secoué ». Elle note un Houellebecq, « en grande forme » lors de ses interviews, souligne et déplore la mauvaise foi des critiques.

Antoine Böhm consacre sa chronique à Roland Barthes.

Louis-Henri De La Rochefoucault décline son admiration pour Modiano, brosse son portrait « en jeune chien fou » et revient sur son Nobel. Il distille quelques anecdotes, commente son œuvre, en fan inconditionnel et ironise sur les journalistes qui méconnaissent ce « franc -tireur marginal et homme de l’ombre ».

Les nouvelles d’un quartet de romancières ponctuent ce sommaire.

Pia Petersen, en partance pour Los Angeles (lieu qui rappelle un de ses romans), nous conte les tracasseries administratives pour passer la douane américaine.

Dans la nouvelle Nyctalope d’Alexandra Varrin, le narrateur, qui semble éclipsé par d’autres, s’interroge sur l’amour : « Aimer quelqu’un, qu’est-ce que c’est ? ».

Myriam Thibault, qui aime passer l’été dans le Sud, confesse son aimantation pour les casinos en nocturne. De toute évidence, elle connaît les codes de celui de Monte-Carlo. C’est avec nostalgie qu’elle évoque la disparition de « ce fameux cliquetis des pièces » au profit d’un ticket.

Julie Gouazé décline la couleur noire, la débusque jusque « dans le bleu du ciel au coin en haut gauche » du tableau de Delacroix : La liberté représentée par « une déesse aux seins opulents, un fusil à baïonnette dans la main ».

Parmi les 27 livres chroniqués du dossier de la rentrée de janvier, on trouve plusieurs ouvrages primés.

Le Prix Anaïs Nin et le Prix Landerneau , catégorie roman, furent attribués à Virginie Despentes pour Vernon Subutex, t 1, premier tome d’une vaste fresque littéraire, relatant « la déchéance sociale » d’un disquaire à la dérive et la décrépitude d’une rock génération. Une écriture directe et percutante, de la littérature coup de poing, mais aussi des moments de douceur, de tendresse et de fraternité entre paumés.

Le Prix Landerneau, découverte, fut décerné à Fanny Chiarello pour Dans mon propre rôle. L’auteur distille une atmosphère semblable aux romans anglais du 19ème siècle. Elle met en scène deux femmes, « frappées par le destin », qui vont vivre « une passion amicale fulgurante », portée par leur « amour identique pour l’opéra ».

Ceux qui furent fans de James Dean, ou le sont encore, retrouveront cette figure mythique, véritable icône, dans Vivre vite. Philippe Besson ressuscite cet enfant terrible du cinéma et livre un portrait incandescent de son héros. Un roman polyphonique qui invite à revoir les films de James Dean.

Medin Arditi livre une intrigue policière et satire sociale, autour de l’enlèvement de la fille d’un milliardaire, mécène généreux. Pas de rançon exigée, juste la publication de dix lettres, destinées à dénoncer le passé secret et peu glorieux du protagoniste.

Les aficionados de Jean-Philippe Blondel retrouveront sa petite musique dans Un hiver à Paris, qui nous plonge dans l’atmosphère studieuse des grandes écoles où les étudiants subissent la pression. Au cœur de ce roman à la veine autobiographique sont évoqués le désert affectif pouvant mener au suicide, les relations enfants/parents, la complexité des sentiments chez les adolescents et le manque de tolérance vis à vis des homosexuels. Il souligne ce droit à la différence et plaide pour qu’ils soient aimés pour ce qu’ils sont. Au final, la résilience du protagoniste vient prouver que « Nous sommes beaucoup plus résistants que nous ne le croyons ».

On reste encore dans la capitale avec Les désengagés de Frédéric Vitoux. L’auteur revisite les années 68, sur fond de révoltes étudiantes. Récit centré sur la rencontre entre un jeune étudiant, romancier et une femme mûre, libre. Roman « pudique », élégant et poétique, qui nous baigne dans « le Paris intellectuel entre l’île Saint-Louis et la Sorbonne », nourri de souvenirs. Le monde de l’édition y est radiographié « sans concession ». On y croise des critiques de l’époque : Jean Chalon pour le Figaro littéraire et François Bott pour le Monde, ainsi qu’un double de l’auteur, mélomane, amoureux des chats, connaisseur de Céline. Histoire d’amour, touchante, à cinq voix.

Anne Wiazemsky nous transporte aussi en 1968. Récit témoignage de l’époque et épilogue de sa grande histoire d’amour avec Jean-Luc Godart.

Les destinations proposées par les auteurs de cette rentrée 2015 sont multiples.

Sylvain Tesson nous fait revisiter l’histoire sur les traces de la retraite de Russie de la Grande armée. Un voyage en side-car avec des acolytes dont un photographe, riche en frayeurs, péripéties, avatars mécaniques, par des températures sibériennes. Un défi relevé et « une expérience humaine inoubliable », selon Myrian Thibault. Miraculé, l’auteur peut faire la promotion de Bérézina, avec cette vivacité d’esprit, cet humour, ce verbe torrentiel qu’on lui connaît.

Brigitte Kernel nous embarque dans « un road movie » sentimental, « entre Paris, Montréal et Las Vegas » . Elle s’interroge sur une deuxième chance en amour. Selon la narratrice, parmi les points « de non-retour rédhibitoires » susceptibles d’annihiler toute réconciliation on compte « le mensonge, l’irrespect », le manque de franchise.

En un mot, pardonner est « un gage de survie » dans un couple. La romancière signe un page turner « vibrant, moderne et attrayant ».

Le romancier Abdourahman Waberi rend hommage au bluesman, poète, écrivain, précurseur du rap, Gil Scott -Heron, alias Sammy, disparu en 2011. Un portrait, original, car brossé par son chat, biographe espiègle et gorgé de sagesse orientale. C’est donc « sous le velours narratif et félin du dénommé Paris » que sa vie nous est déroulée. « On passe du souvenir d’un concert à différentes étapes prépondérantes ».

Un livre singulier, riche, ressuscitant « le roi de l’asphalte, voix des oubliés et des bannis, incomparable et inégalable », fortement conseillé par Hafid Aggoune. Et bien sûr écouter les albums de cet artiste, à la fois « une étoile, un soleil, un phare », auteur « du symbolique et transgénérationnel The Revolution Will Not Be Televised ».

Laurent Gaudé revient à Haïti et s’intéresse à cette force nouvelle collective qui émerge chez ceux qui ont connu le malheur.

Ceux qui affectionnent le genre littéraire du journal, trouveront à la fin de la revue, des extraits, en avant-première du Journal de Richard Millet, couvrant les années 1971-1975. Carnets qui ont failli « finir au feu », confesse le diariste. Dans les pages qui précèdent, Leo Scheer justifie ce choix, revient sur sa rencontre avec l’auteur, avec qui « le courant passa instantanément », en compagnie d’Angie David.

Parmi les thèmes nourrissant ce journal, on trouve l’amour et les « femmes », les références de lectures, l’écriture : « Tout voyage est un processus d’écriture ».

La suite est annoncée dans le prochain numéro.

Ce numéro 56, très éclectique, constitué à la fois de nouvelles, de chroniques, d’ un extrait de journal, offre un panorama très complet de la rentrée d’hiver.

A chacun d’y butiner selon ses goûts.

©Nadine Doyen