Michel CRÉPU, Un jour, récit, NRF, Gallimard, 2015.

Le «ticket Dickens »

Michel CRÉPU, Un jour, récit, NRF, Gallimard, 2015.


Roger Crépu est mort à quatre-vingt-neuf ans. Il fallait écrire un livre pour que son passage – non seulement dans le cœur et la mémoire de ceux qui l’ont aimé mais, tout simplement, sur terre – fût marqué. C’est fait, et cela s’appelle Un jour.

Je prendrais ce « récit autobiographique» comme une œuvre de fiction (pas même d’autofiction); car tout ce qui est écrit, par le fait même d’être écrit, revécu, revivifié par l’écriture, devient littérature, donc fiction, donc une vie autre (ou une autre vie). En l’occurrence, celle du personnage romanesque Roger Crépu !

Ce n’est pas tant les noms qui comptent, mais, toujours, les êtres, et leur monde. Un jour, un homme, un livre.

Le titre s’inspire d’une phrase du Post-scriptum (lettre de JP à Michel Crépu, à la mort de son père) : « Il reviendra, si j’en crois mon expérience, peupler vos songes, avant de le retrouver un jour ». (Le même mot démarre et clôt le livre, ça fait cercle !)

Mais de quel « jour » s’agirait-il ? De celui où, muni (dans le jargon du personnage-narrateur-auteur-fils Michel) du « ticket Dickens », on accèderait au « pub comme pari pascalien » (p. 99); et tous les « croyants » devraient l’avoir dans leur poche, ce ticket-là, et connaître ce jour-là (Roger et Michel aussi sont du nombre).

Voici ce que Roger a dit à son fils Michel : « Je ne peux pas t’expliquer, ça nous dépasse, mais tu peux être sûr que dans une réalité dont nous n’avons pas idée, eh bien on se retrouve tous sous une forme spirituelle qui exprime le meilleur de nous-mêmes » (p. 97). Et Michel d’en conclure « C’est cela, croire. Et non pas s’en remettre à un Être suprême » (ibid.).

Croire, en bref, à une forme de résurrection : de fait, à l’immortalité. Intuition qui, en un sens, pourrait nous rappeler Spinoza : «[…] il n’est pas possible que nous nous souvenions d’avoir existé avant le corps, puisque aucune trace n’en peut rester dans le corps, et que l’éternité ne peut être définie par le temps ni avoir aucune relation au temps. Mais néanmoins nous sentons et faisons l’épreuve que nous sommes éternels » (L’Éthique, Ve partie, Scolie de la Proposition XXIII).

Certes, Roger n’a jamais lu Spinoza : cette intuition, il l’a eue à sa façon. Or, il y a plusieurs types d’éternités : spinoziste, parménidienne, platonicienne, judéo-chrétienne… Voyons maintenant celle, toute particulière, de Michel : « Il n’empêche qu’à la ‘fin’, bons et méchants mêlés, je crois que tout le monde se retrouve au Pickwick club pour boire un coup. […] Et attention, je précise : boire un coup éternellement tout en bénéficiant des meilleures conditions qui soient en matière de méditation paisible, de volupté de l’esprit à son comble, de félicité des sens à leur apogée. Jamais dérangé, jamais fatigué, toujours joyeux » (p. 99).

En somme, le but, la finalité, serait-ce ce retour à une sorte de paradis terrestre, où, une fois rentré, on y resterait pour toujours, comme dans un pays de cocagne, monde figé, au-delà de tout devenir ? Il paraît bien que si ; et que, dans le paradis judéo-chrétien (par ailleurs, très proche du monde des Idées du premier Platon), tout comme dans celui de Roger et dans celui de Michel, on a marre de tant de « devenir »: qu’on veuille s’arrêter, une fois pour toutes, ne plus sentir le temps, la fatigue, la désagrégation… qu’on veuille rentrer au bercail et, pourquoi pas ? « boire un coup éternellement » !

Il en est tout autrement chez Spinoza, où l’éternité n’a rien de figé, ne faisant qu’un avec le devenir : ce mouvement paradoxal, ce devenir-être de l’Éthique, sans aucune finalité ; ce Deus sive Natura du panthéisme (ou plutôt du naturalisme) spinoziste, la liberté comme nécessité comprise, et rien d’autre. Mais, ici, « le verbe se fait chair par amour de l’espèce » (ibid.), en vue d’un «terminus paradis » pour tous : l’essence même de l’humanisme judéo-chrétien, qui tend vers cet idéal, vers cette idéalisation, cette belle vision idyllique, afin d’échapper au « mauvais devenir », à la pourriture.

D’une certaine manière, Michel lui-même livre une possible raison d’une telle démarche : « Il m’est insupportable de sentir que les choses qui ont vraiment compté ne comptent plus » (pp. 106-107). Oui, peut-être que tout compte, et qu’à la « fin » il vaut mieux l’illusion, le « mensonge » salvateur, les images d’Épinal, le « kitsch »… plutôt que rien, ou que le manque de tout sens : par exemple, les mots « Charles Trenet » ou « Cirque Pinder » (p. 107), aimés de Roger, s’ils peuvent lui faire du bien, ils sont les bienvenus, de même que le décor factice de la salle à manger de cette maison de retraite « aménagée dans l’esprit d’un restaurant de bord de mer » (p. 103) ; Michel est bien en droit de ne pas « se sentir d’humeur » à critiquer « cette pathétique stratégie d’euphémisation du désastre quotidien ». Mieux encore, à y réfléchir un peu, il l’approuve (et nous aussi) : « En réalité, je suis tout à fait favorable à cette misérable fiction de filets de pêche tendus en travers de visages hagards » (p. 104).

D’un côté, une mélancolie en sourdine, quoique accompagnée, rythmée, par le stoïcisme, traverse ce livre et, s’il y a aussi quelques accents de révolte, c’en est une contenue, contre le temps, contre Dieu, contre tout, et pour les pauvres corps ; de l’autre côté, on nous tend, tout bonnement, la bouée du « ticket Dickens », du « pub comme pari pascalien ».

Il y a donc un mouvement circulaire dans ce livre (au-delà du mot titre qui est aussi le tomber du rideau). On commence avec l’attaque cérébrale, la paralysie d’une partie du visage du père métamorphosé en « un mixte de Pluto et des Fratellini » (p. 19), puis vient la mort qui (grâce au travail du charmant Tonino le thanatopracteur) va ré-humaniser ce même visage : « Du masque clownesque des dernières années, nous sommes repassés au visage d’un vieil homme qui avait bien mérité qu’on s’occupe ainsi de lui »; et encore : « Un visage du dimanche, d’un de ces déjeuners grandioses dont mon père était le chef d’orchestre à sa façon, faisant reprendre Tout va très bien, madame la marquise à la tablée dominicale » (pp. 20-21). Vers la fin du livre, on y reviendra in extenso.

2013, la folle dernière année de la vie de Roger Crépu (entre sa quatre-vingt-huitième et sa quatre-vingt-neuvième), ayant tout le temps à ses côtés son épouse (pas même « le vent de la folie » n’aurait su séparer l’éternel « tandem Roger et Marité », six décennies ensemble), sa Marité qui ne veut pas le quitter, même si Roger s’est déjà quitté lui-même…, qui «ne supporte pas de ne pas savoir où est mon père » et qui pleure «parfois, à l’écart » (p. 138).

Quant à Michel : « Au demeurant, Beckett est le seul écrivain auquel j’ai pensé en présence de mon père sans en éprouver pour autant, comme si souvent avec la littérature, un insupportable fumet d’imposture. Requiescat » (p. 108).

Une fois la maladie entrée en scène, l’« équipe » (Michel préfère ce mot à celui de « famille »), le quatuor Roger-Marité-Jean-Michel, commence à se déliter. Mais Michel comprend que «c’est dans l’ordre des choses», qu’on ne peut demander davantage à la Nature, à notre nature. Roger, dessinateur-architecte (il disait, parfois, à son fils, en lui montrant un bâtiment : «Tu vois, ça, c’est moi »), meurt donc presque nonagénaire, après avoir rendu de sacrés services à la communauté ( projetant puis érigeant des maisons, du solide ; l’extrait choisi pour la quatrième de couverture est un poème à ce sujet), et aussi fondé et mené une belle « équipe ». Michel trouvera une comparaison très juste entre Roger et une maison qui s’effondre : « La ‘vieillesse’, en ce qui concerne mon père, n’a pas été une extinction lente mais plutôt un effondrement erratique, comme quand les soubassements, d’ordinaire solides, viennent à se désagréger sous l’effet de pluies trop abondantes » (p. 16).

Pour l’essentiel, le « match » de l’équipe Crépu se déroule à Étampes : « J’aime ce nom d’Étampes qui figure à la fois dans les Mémoires d’outre–tombe et dans À la recherche du temps perdu. Tout le monde ne peut pas en dire autant. Écoutez plutôt au lieu de lire n’importe quoi : ‘Étampes’, ‘Étampes’, écoutez l’assourdi gri-rose de ce nom, son vieux son de tambourin féodal. À peine un écho, une douceur rentrée du royaume. La douceur extrême des choses finies qui n’en finissent pas » (p. 30). (En jouant moi-même sur le clavier du mot « Étampes », voici ce que ça donne : « Et le temps ? où est le temps ? Étampes, Estampes, toujours le sceau, la marque du temps ! ».)

Michel s’interroge: « Que sais-je réellement de mon père ? », pour constater sèchement : « Nous n’avons jamais été en situation de confidences » (p. 48). Qu’on se rappelle juste sa fameuse explication métaphorique-comique de la sexualité et de la procréation offerte au jeune Michel ; la peur, l’angoisse des mots simples, naturels (pas forcément vulgaires), de la communication directe, sans circonlocutions, sans euphémismes, dicterait peut-être aussi à Roger l’ubuesque question au même Michel, quand il lui apprendrait qu’il avait une petite amie : « Dans quelle mesure le temps que j’avais passé avec elle était de nature ou non à donner lieu à un enfant » (p. 50).

Dans le journal local, Roger Crépu apparaissait en « grand humaniste ». Pour Michel : « Il n’était pas un ‘intellectuel’, et cependant il s’est beaucoup battu pour des ‘idées’ » (p. 55). Jolie métaphore pour les idées : « Les idées sont les drones du cogito. Le cogito reste immobile, il envoie les drones en mission. Ensuite, retour à la base et rapport. Le drone de mon père, sa grande idée invisible, c’était l’‘Europe’. Quand il disait : ‘L’Europe !’, il avait tout dit. Sa façon de prononcer ce mot d’‘Europe’ dénotait de sa part un enthousiasme sincère, quelque chose de digne et de fier en même temps » (ibid.). Il n’était ni de droite, ni de gauche, mais de centre, il lisait « Le Sillon, La Croix, France Forum, les organes traditionnels de la démocratie chrétienne en France » (pp. 55-56). Quelques rares livres, aussi. Le paradoxe, c’est que, « tout en acceptant son sort d’homme qui reste à la porte, son chapeau à la main », il incitait Michel à la lecture. Il lui conseilla Histoires extraordinaires d’Edgar Poe et les Vies des douze Césars de Suétone ; et Michel de se demander : « Où avait-il pêché de telles références ? Il n’avait lu aucun de ces ouvrages mais en parlait néanmoins avec l’assurance d’un connaisseur. C’est donc bien qu’il existait un passage secret » (p. 57). Pas de bibliothèque à la maison. C’est avec son argent de poche que Michel en mettrait une sur pied, au fil des années.

En revanche, Roger adorait les « guides verts» : « Il y avait de belles choses à voir un peu partout en Europe : les guides indiquaient les moyens d’y parvenir, c’était formidable. [On notera les mirifiques escapades de l’‘équipe’ en Suisse, au Cervin, avec l’apparition du Matterhorn, et à Lugano, ma note.] En cela, mon père, qui n’était pas un esthète, avait néanmoins une relation à la Beauté. L’archétype du Beau, pour mon père, c’était Chartres, où nous allions souvent en promenade le dimanche après-midi ; c’était la forêt de Fontainebleau avec ses frondaisons à la Corot, c’était enfin la plaine de Beauce, au sortir d’Étampes, quand on arrive sur le plateau et que le ciel embrasse tout avec quelque chose de magistral » (p. 58).

Entre-temps, devenu critique littéraire à La Croix et à L’Esprit, Michel fait la rencontre capitale de L’Archipel du Goulag : « On dessoûlait. Il y a aussi une ivresse du dessoûlement. […] Il y avait ce besoin d’exorciser le groupe, de donner son congé définitif à toute sorte d’enthousiasme qui impliquait, si peu que ce fût, le collectif » (p. 64).

D’une certaine manière, son père était donc plutôt dans le vrai, avec sa « philosophie » politique de centre, de la modération, « la sagesse même ». Ce qui rappelle à Michel une déclaration de Gustave Planche à la Revue des Deux Mondes (à la tête de laquelle Michel Crépu siègerait une quinzaine d’années) : « ‘Nous sommes irrésistiblement modérés.’ » (p. 65).

Une énigme, ce Roger Crépu, et Michel d’affirmer : « Je crois pouvoir dire que je n’ai jamais entendu mon père se moquer de qui que ce soit, même sans aller jusqu’à l’ironie » (pp. 75-76). Sur le fil de sa narration, il cherche « […] à cerner cette zone invisible qui n’a pas de contours, la base, le quartier général [le titre de son premier roman !, ma note ] d’où mon père tenait ses ordres. Il n’était pas un puritain, il n’était pas non plus un ‘benêt’ de la chose, il vivait son discours sur l’amour dans un intervalle spirituel bienveillant, sérieux, galant au sens de ‘poli’, un cran au-dessus de la vulgarité. Tourné vers les autres et tournant le dos à l’heure exquise. La preuve : il ne savait pas très bien danser alors que ma mère se laissait volontiers conduire, dans les fins de déjeuners. Ma mère valsait plutôt bien et elle moquait un peu ‘Roger’ de ne pas savoir s’y prendre, avec ses ‘grandes jambes’. […] Je revois la scène. Mon père se laisse convaincre par ma mère de suivre son pas quand se sera le tour des ‘valses viennoises’. Nous faisons un cercle autour de mes parents. Mon père fait semblant d’être à l’aise. Il y a du bonheur dans cette maladresse, tout n’y est pas frappé de malédiction. C’est simplement une maladresse avec l’instant. C’est cela qui fait souffrir, rien d’autre, et qui rend parfois aussi heureux, comprenne qui pourra : d’avoir mal à l’instant » (pp. 85-86).

En fait, chez Roger, c’est peut-être comme si tout devait se jouer entre la volupté du Déjeuner sur l’herbe (Manet) et le bonum voluntatem (ce fond de l’humanisme chrétien). C’est sûrement là, quelque part, à un quelconque carrefour, que doit se situer le « quartier général » de Roger Crépu.

Il nous faut finir en beauté : ce sera avec la transcription de quelques lignes de la page rédigée par Roger, et transcrite telle quelle par Michel, décrivant à merveille l’atmosphère des années 40, « les derniers jours avant la guerre », quand lui-même est entré dans la vie :

« Je me souviens de l’approche de la débâcle de 1940 être allé tôt, un matin, à Rouvray. […]

« Il faisait encore nuit, les étoiles brillaient au ciel. Dans le champ voisin, je distinguais la vieille bétonnière abandonnée, toujours là.

«J’avais dans la tête à ce moment des airs d’orgue de cinéma joués par Sidney Torch […]. Ils me mettaient la joie au cœur et je marchais bon pas vers Rouvray, au lever du soleil.

« Après cela il ne me reste plus qu’une vision triste. Je me vois près du puits, c’est la guerre, une fin d’après-midi orageuse, les blés mûrissent, j’entends au loin en direction de Paris le bruit régulier du canon, nous allons partir en exode […]. En ces années grises de l’Occupation je quitte les années 30, j’ai quinze ans, je vais bientôt entrer au travail. » (p. 92).

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Julia KRISTEVA, Thérèse mon amour, récit, « Sainte Thérèse d’Avila », Fayard, 2012.

Sainte Thérèse et Sylvia l’athée


Le récit-fleuve Thérèse mon amour 1 de Julia Kristeva nous révèle un corps-âme fait pour baigner, pour se couler dans les eaux vives de l’amour – on a envie de dire : grand dommage qu’une telle capacité d’aimer se soit déversée dans la mystique !

La paranoïa de l’amour christique, une « heureuse folie » ?! L’extase : « Une étincelle jaillie du ‘sein de Dieu’ vient l’embraser et lui faire ‘sentir l’ardeur de l’incendie’ […] ». Le « Divin Archer » tire le coup qui « ‘pénètre jusqu’aux entrailles’ avant de ‘retirer sa flèche’ […] ‘la savoureuse douleur’ […] ‘tantôt elle dure un bon moment, tantôt elle passe vite’ ; l’âme en quête de l’intériorité amoureuse n’est guère maîtresse d’elle-même, cela dépende toujours de l’Autre… qu’elle trouvera pourtant en elle, fugace éblouissement » (p. 410).

Rarement le masochisme (psychologique-physique) aura atteint de tels sommets – sinon avec son collègue Jean de la Croix, celui-là empruntant d’autres canaux, plus arides, mystiques-ascétiques.

Dieu merci, Thérèse d’Avila était aussi une grande écrivaine, sinon on n’eût jamais pu goûter sa contagieuse folie : « L’alchimie en question, façon Thérèse (débit rapide), commence par l’envie de raconter. Rien de nouveau jusque-là, la confession a toujours fait de même, tant d’exercices spirituels s’en servent aussi, et le jeune Thomas d’Aquin lui-même s’était aventuré à penser que la théologie en soi ne serait qu’une ‘narration de signes’. Pourtant, Thérèse ne fait pas que les suivre : elle trouve de nouvelles paroles pour déplier en espaces les temps de son aventure amoureuse avec l’Autre. Son génie baroque lui a soufflé que seule l’‘image’, elle-même générée par la ‘relation’ et l’‘entretien’ (comunicaciόn), bien sûr amoureux, peut susciter un ‘récit’. […] Car d’expérience elle sait : l’imaginaire est vital pour la survie du sujet qui n’existe que s’il est amoureux. […] Si je suis ? Il y a être et être : moi, je suis transférée, indéfiniment, à l’Autre. […] Enfin, l’image s’intériorise en sensations sans mots ni images » (pp. 652-654). Je serais tenté d’ajouter qu’ainsi l’âme se corporalise, se carnalise ! (Et je participe à cette folie.)

Dans la lignée d’Erasme, Montaigne parlera d’un « moi » tout aussi labyrinthique, mais n’ayant rien en commun avec le moi mystique : « Il se trouve autant de différences de nous à nous-mêmes que de nous à autruy » (p. 626). Chez Thérèse, l’Autre (ou le « Moi »), c’est toujours en majuscules : « Puisque ce Moi dans lequel le Seigneur m’invite à me chercher (‘Cherche-toi en Moi’), ce Moi du Seigneur, ce Moi Autre, eh bien, il se recueille au plus intérieur de moi-même, bon sang ! » (pp. 626-627).  Et ce sublime mélange de masochisme et de paranoïa : « Souffrir par et pour Jésus la met à mal, mais, puisqu’elle est sûre qu’Il existe, qu’Il l’approuve et qu’Il la récompensera de sa grâce éternelle, ce mal est de toute évidence préférable au désir insatisfait, au manque d’amour qui ruine la santé dans le symptôme hystérique. Thérèse le sait et l’écrit : ‘Je ne suis pas plus mal que d’habitude. Les peines sont pour moi remèdes et santé’ (Lettre 253) » (p. 493). Et : « Le bénéfice retiré des persécutions déjouées les surpasse en puissance : vous obtenez la réunion avec le Grand Autre qui non seulement satisfait au désir incestueux de posséder le Père, mais vous assure la grâce de vous métamorphoser – par le Verbe qu’Il est – en Éternité »  (p. 495).

Pour exemplifier le côté physique de son masochisme : « Vous vous donnez le fouet avec application, c’est banal, mais vous savez faire beaucoup mieux : votre nièce Teresita jure que vous frottez vos plaies avec des orties » (p. 496) ; et : « ‘Rien ne lui procurait plus de plaisir que de se martyriser le corps pour Notre-Seigneur’ (Anne de la Trinité) ; ‘Ses cilices sont faits en plaques coupantes pour taillader le corps en plaies saignantes’ (Marie de Saint-Ange) » (p. 497). Sans atteindre, c’est vrai, au « goût du martyre de Jean de la Croix » (ibid.) !

Dieu merci, grâce à la présence de votre bienaimé confesseur Jérôme Gratien (de trente ans votre cadet), vous aurez eu aussi, entre le masochisme et le sadisme, des pauses joyeuses, bienfaisantes ! peut-être même y a-t-il eu une transfiguration, un transfert de l’amour mystique en un amour personnel partagé !

Tentons de résumer les relations, ou postures, dialectiques-mystiques entre Thérèse et son Jésus : « fille-mère de ton Père-Fils », aux côtés du dantesque « Vierge mère fille de ton fils », mais aussi de la paire : « Fils-Père devenu Époux » et « fille-mère devenue Épouse » !

Un mot s’impose sur les relations entre Thérèse et son père terrestre : « Mieux que quiconque, don Alonso, ce père aimant, trop aimant, sait combien Thérèse est belle et séduisante […] » (p. 151). Thérèse confesse : « ‘Nous étions trois sœurs et neuf frères. Tous, par la bonté de Dieu, ressemblèrent à leurs parents pour la vertu ; je fus la seule à faire exception. J’étais pourtant la préférée de mon père et, tant que je n’avais pas offensé Dieu, ce n’était pas, me semble-t-il, sans quelque raison’ » (p. 156).  « Cependant que le patriarche don Alonso ponctuait doctement, au-dessus des têtes penchées de son épouse et de sa progéniture, que seuls les ‘bons livres’ méritaient une telle passion, et qu’il convenait de se méfier des livres en langue castillane. Thérèse acquiesçait à son père, comme il se devait, et n’en faisait qu’à sa tête. Elle dévorait la nuit en cachette les fameux romans » (p. 167). (Cela me rappelle la réaction de l’adolescente Julia Kristeva devant la recommandation de son père d’éviter à tout prix la lecture de Dostoïevski !) 

Mais, ce sera son oncle Pedro qui lui ouvrirait les portes de la mystique, ce long chemin de croix, qui fera d’elle la sainte de la Contre-Réforme ! Et son père est prêt à la suivre, à suivre aussi son frère, « […] en se faisant religieux à son tour ! […] Le beau trésor ! Père et fille en commune oraison ‘à la manière d’Osuna’. […] Vous avez réussi […]. La boucle est bouclée, vous dis-je : la fille apprendra à son père à faire oraison, autrement dit à aimer, comme si elle était le père de son père. Tel fut votre premier triomphe sur… l’homme » (pp. 189-190).

Thérèse mon amour, ce labyrinthique récit dédié au père de Julia Kristeva, contient aussi la pièce de théâtre « Dialogues d’outre-tombe », une « pièce » capitale de l’édifice (écoutons la narratrice Sylvia Leclercq, l’alter ego de Julia Kristeva) : « Ai-je enfin terminé mon analyse de la paternité, du complexe d’Œdipe, pour être exacte… comme il convient à la SPP… en tirant papa de l’oubli, en me réconciliant avec sa voix […] le tout enlevé grâce à ma colocataire ? (Sourire forcé.) Eh bien, cela suffira pour aujourd’hui, et pour longtemps encore, j’espère… Je peux prendre congé de Thérèse, maintenant, en me retirant dans la voix juvénile de mon père… » (p. 649). « Mais enfin, combien de fois ai-je dû l’entendre depuis » [ce chant que chaque matin son père fredonnait sous la douche] : « Depoooo…suit, depoooo…suit poteeee…ntes… de seee…de… Et exaltaaa-aaaa-aaaa… vit huuuumiiles… » (p. 650). Le Magnificat, BWV 243 en ré majeur de Bach : « ‘Il a fait tomber les puissants de leurs sièges, et il a exalté les humiliés’ », « sans qu’il évoque […] ce frémissement que Thomas l’agnostique m’avait transmis rien qu’en chantant. Et qui m’a reconduite à Thérèse sans que je le soupçonne, laquelle m’a reconduite à lui. Avec ce rêve, la boucle est bouclée… » (ibid.).

En fait, aucune mystique chez son père, d’autant moins chez Sylvia l’athée, entre eux deux c’était une mystique de l’amour d’où surgira, pour la fille, cette capacité d’aimer, de comprendre la vie et les êtres, qui la guidera vers d’autres types de « fondations » : l’écriture des livres (où elle appliquera, systématiquement, instinctivement, la règle de Nietzsche : « ‘Ne plus jamais rien écrire qui n’accule au désespoir toutes les sortes d’hommes pressés’ » (in Je me voyage, p. 275), et la pénétration des âmes ; elle sera bergère des âmes errantes, les aidant à renaître : « J’accueille leurs voix qui m’accueillent, je la com-prends, elle me com-prend, floraison de l’intelligence sensible, du sensible intelligent. Cet appui sur la voix autre, et son appui en moi, me situent autrement dans le lien à autrui : l’autre persécuteur s’invagine en autre recevant-et-reçu. Je ne suis plus un infans, je deviens un sujet parlant-désirant, un enfant pensant, j’échafaude des théories sexuelles, je suis un chercheur en puissance » (p. 510). Et : « Pour rester en vie psychique, en vie tout court, je ne peux que tenter de réhabiter mes demeures intérieures. Avec quelqu’un d’autre. […] Mais à l’infini… » (p. 663). 

Et c’est grâce à cette capacité d’aimer que Julia Kristeva a pu traverser le continent mystique catholique de même qu’orthodoxe, et comprendre ainsi Cet incroyable besoin de croire (une des dimensions fondamentale de l’être humain, que Freud aussi avait reconnue, à son grand regret !), qui est le titre de son bel ouvrage de chez Bayard (2018).

Je pourrais continuer, car j’ai pris des notes jusqu’au bout de cette nuit mystique, mais cela suffit à démontrer que, même pour un spinoziste comme moi, cette lecture de sainte Thérèse a sa poésie, son interrogation éthique-existentielle, son magnétisme ! Je n’oublierai pas le Post-Scriptum, qui est une vibrante lettre à Diderot « sur la subversion infinitésimale d’une religieuse » (p. 667) ! J’ajouterai juste que chacun de ses ouvrages est aussi une autoanalyse, (une étape vers) une renaissance ! 

Je ne sais pourquoi,  La Transverbération de sainte Thérèse de Bernini (du début du livre) me rappelle la Piéta de Michel-Ange ! Peut-être parce que les deux surprennent l’instant éternel de l’amour d’une femme-mère-fille ! En regardant longuement, amoureusement, les deux visages de vierges, je dirais que Bernini s’est inspiré (de la plus lumineuse des manières) de Michel-Ange !

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  1. Julia KRISTEVA, Thérèse mon amour, récit, « Sainte Thérèse d’Avila », Fayard, 2012.
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Martine Rouhart, L’inconnu dans le jardin, récit, éditions Bleu d’encre, préface de Michel Joiret (2023, 51 pages, 12 euros)

Une chronique de Patrick Devaux

Martine Rouhart, L’inconnu dans le jardin, récit, éditions Bleu d’encre, préface de Michel Joiret (2023, 51 pages, 12 euros)


Martine serait-elle devenue un peu son chat à scruter à travers la nuit une présence diffuse appuyée sur le tronc d’un de ses grands arbres ?

Il y a quelque chose de « l’Ange de l’Inspiration » de Rembrandt dans les faits évoqués entre rêve et sommeil où prime le mystère.

Qui donc s’aventure ainsi à « infiltrer son royaume » ?

Le jardin de l’auteure lui est précieux et l’habite totalement et peut-être est-ce une sorte de dédoublement de la personnalité qui se manifeste, d’une certaine façon, ici.

Ayant longtemps fréquenté « Les fantômes de Théodore » (titre d’un de ses romans), Martine ne s’effraie pas d’une présence supplémentaire et va plutôt à sa rencontre tandis que, qui fréquente l’ombre, peut avoir cette impression « d’avoir raté un rendez-vous » quand se lève le matin, l’auteure retournant à sa tâche d’écriture en évoquant l’œuvre elle-même, tournant alors le dos au jardin mais avec un souffle accompagnateur par-dessus son épaule. 

J’ai songé au « Horla » de Maupassant quand la présence mange le temps libre et prend possession des heures et presque du corps : « On se promène à deux dans les forêts de sapins et des champs de bruyère, parfois on dort même ensemble », le récit faisant cependant appel à l’apaisement, contrairement au récit du grand écrivain.

L’occasion est belle pour appréhender l’acte créatif : « J’écris, rature, nuance dans des variations infinies. J’écris avec ce vibrant fragile qui tente de trouver les mots justes ».

L’écriture est-elle une façon de « dénouer tous les vertiges à l’intérieur de soi » tandis que la stabilité de la personne elle-même se suffirait de la présence d’un arbre : « Je pense qu’il suffirait d’un arbre au milieu de rien pour ne pas se sentir perdue » ? 

La question globale du récit reste sérieuse entre « morceaux de vie » et « reflets ». Pour s’y retrouver la réponse est parfois dans les mots et l’inventivité de l’auteure éprise du souffle poétique : le sien et celui de son mystérieux jardin où s’invite une ombre qui, peut-être, comme dans « Les fantômes de Théodore », lui rappelle quelqu’un.

Les franches illustrations très graphiques de Christian Arjonilla accompagnent le récit, semblant évoquer, en symbiose avec l’auteure, le visage représenté dans un inachèvement choisi laissant autant de portes ouvertes à définir l’apparition suggérée.

©Patrick Devaux 

Cali, Cavale ça veut dire s’échapper, Récit aux éditions du Cherche Midi, ISBN978-2-7491-6146-4, avril 2019.

Chronique d”Alain Fleitour


Cali, Cavale ça veut dire s’échapper, Récit  aux éditions du Cherche Midi, ISBN978-2-7491-6146-4, avril 2019.

S’identifier à un regard, que Cali scrute chaque soir, essayer d’en percevoir toute la puissance, toute la subtilité, épuiser toutes les façons de s’en faire un allié, ce regard a quelque chose de magique, de singulier, ce regard est différent de ceux de ses copains.

C’est le regard étrange et pénétrant, qui ne ressemble à aucun autre, c’est le regard de Joe Strummer son idole le chanteur des Clash. 

“Non c’est pas celui-là, écoute moi, il faut regarder beaucoup plus loin, fermer légèrement les paupières, et ne plus bouger, alors là quand il est bien en place, ce regard de Joe met en déroute une salle comble de spectateurs sous hypnose.”

Cette obsession Cali s’en pénètre sur cette affiche des Clash. Dans ce livre témoignage, « Cavale, ça veut dire s’échapper, » patiemment il construit son rêve de jeune adolescent de 15 ans, il n’y a pas de temps à perdre pour sa bande de copains, chacun a sa technique, son truc, sa mèche pour allumer le coeur des filles, les filles qui tournent, et qui tournent encore à rendre ses potes triomphants ou désespérés.

Elle s’appelle Louise ou Fabienne, le coeur s’enflamme pour un rien.

Louise a ajouté, « à ce soir ». Là, c’est moi qui marchait sur l’eau. Je suis sûr qu’elle m’a regardé m’éloigner.

Puis vient Sylvia et sans elle le récit n’aurait pas eu la même saveur. Elle n’est peut-être pas la plus belle mais elle sait bien embrasser et pour un gamin de 15 ans le nirvana n’est jamais loin des lèvres rouges des filles.

Mais s’il y a Sylvia et le coeur battant, il y aura de plus en plus le groupe des copains, leurs corps battant aux rythmes des Clash, des Bérruriers Noirs, des Rats Sulfatés, de la Souris Déglinguée. Mais la crête sur le crâne porté comme Fernand ou Alec ne suffit pas pour faire de la musique Punk.

Un groupe Punk c’est le choix d’un nom pourri, un nom aussi pourri que sa musique, un nom à faire frémir les filles, sinon c’est un désastre annoncé.

Leur nom pourri ne vivra pas longtemps, exit les Lutins Verts officiellement acté par le proviseur, le groupe P.A se dressera au lycée Charles Renouvier, défiant le protale du lycée, en une ultime provocation juste pour épater les filles, leur premier et dernier concert du groupe avant leur expulsion, vociférant j’en…le protale du lycée. 

Les émotions enserre les anecdotes lycéennes, maman affleure de page en page avec un mot, un flash, un trouble, car l’enfant y pense sans cesse, parfois c’est le père qui émerge de sa souffrance ; quand Cali page 161 écrit, « pendant quelques secondes, papa s’en était sorti, n’était plus le noyé qui descendait vertigineusement. »

Cette adolescence de Cali est un journal intime tenu au jour le jour, cadencé par l’évolution de sa relation avec Fabienne, « celle à qui Cali », a avoué un amour chaste et éternel. N’est-ce pas aussi un roman sur l’adolescence raconté de l’intérieur, extravagant et impudique, sensible et intraitable. 

Ma lecture est plus audacieuse, je le vois tel un brouillon, car sans spontanéité impossible d’exprimer Sylvia ou d’autres rencontres. Dans ce faux brouillon sans tabou le récit est construit, il va du regard de Strummer page 13 à celui de Cali page 202, son regard se porte au loin, « Là-bas, on va là-bas tout au bout, là-bas. »

Entre ces deux regards il crée un scénario en trois temps, moi, les filles, les copains, et le récit tourne pour monter de marche en marche, de moi, aux filles, puis aux copains, au sommet d’un phare pour voir au loin très loin.

« Tu sais pourquoi on est heureux ? Parce qu’on sait fabriquer des rêves.. ».p 185 

J’ai été conquis par l’humour qui se dégage de ses blagues de potache, la dérision qui l’accompagne, et que résume : « en tentant d’expliquer, c’est comme essayer d’attraper la mer avec un filet ». J’ai été bluffé par l’enthousiasme de ses potes Alec, Nico, ou Fernand, des figures, aux gueules d’atmosphère.

Ces cocasseries liées à l’émotion vivace de Cali, se fondent en des scènes poétiques, « la vie s’enfuyait entre mes doigts et je roulais à contresens » ou « j’allais seul jusqu’à la grotte des amoureux avec ma coupe de rat, au-dessus du village et je chantais comme ça en yaourt des onomatopées en franglais ».

Un fin romancier est né, il en a les mots, les rêves, la drôlerie, il faut que son regard continue de le porter loin, très loin.

©Alain Fleitour

Jérôme Garcin, le syndrome Garcin, Gallimard, Récit, ISBN : 2070130622, 1 décembre 2017.

Chronique de Alain Fleitour

Jérôme Garcin, le syndrome Garcin, Gallimard, Récit, ISBN : 2070130622,  1 décembre 2017.


« J’écoute le silence du médecin, écrira Jérôme Garcin page139, le silence de Paul Launay, qui a consacré des pages à la découverte de la mort pour un enfant, à la perte d’un frère, au langage et à la séparation violente des jumeaux, mais qui laissera sa femme dire ce qu’il est incapable de dire.


Par erreur, ou au détour d’une confidence, Jérôme Garcin fait parler Pam et dévoile  le mutisme de la douleur, le drame qui fissure encore l’âme de celui qui est Paul Launay, le médecin le mieux qualifié pour alléger le poids du deuil chez l’enfant, non à le surmonter, mais juste pour l’évoquer.
C’est Pam encore qui explique à l’enfant de 10 ans, combien le décès de son frère l’a meurtri.
Jérôme Garcin se tait, ou du moins, il ne parle qu’à la 3ème personne.


Le syndrome Garcin est là, douloureux, impalpable, il est un mélange d’angoisse et de désinvolture, il est là dans la négation du drame, dans cette façon de se blinder et de se taire, jusqu’au moment où les parents de Jérôme Garcin, faute de le comprendre, traduiront parfois cette froideur en égoïsme. Jérôme, était-il insensible, peut-être que l’auteur s’en souviens, de cette incapacité d’aimer comme si l’enfant avait perdu l’élan du cœur.



« Pam me raconte le garçon que j’ai été
dans les mois qui ont suivi la mort d’O1ivier,
me décrit très précisément ma détresse,
ma sidération, mon repliement,
de feindre d’ignorer le drame
qui m’a métamorphosé
au seuil de mes six ans. »



Mais le conteur Jérôme Garcin n’en reste pas là, et sur cette page 138, Pam se confie, elle lui montre soudain, « celui que, avec autant d’amour que d’anxiété, elle n’a cessé d’observer et de materner, mais que j’ignore- ou que je veux ignorer- avoir été. »


La réponse à cette incontournable question ; pourquoi cette famille a tout donné à la médecine ? Elle se trouve page 9 . « Au commencement était l’homme et sa souffrance, en face se trouvaient son semblable et sa compassion. Toute la médecine est partie de là ( séance inaugurale par Raymond Garcin en 1954 ) ».


Raymond Garcin aura trouvé les mots, pour expliquer ce goût de soigner, dans une indisposition naturelle à se mettre en avant, en choisissant de venir en aide aux souffrants, et d’entrer dans les ordres de la compassion.

Cette retenue, cette humilité se traduira par la lecture de tous les écrivains qui cherchent à combattre les fléaux, au lieu de scruter l’horizon pour débusquer les boucs émissaires.
Il lira Albert Camus et sa fougue à combattre, à résister aux grandes épidémies par le travail et la raison.


Jérôme Garcin écrit dans ce livre l’essentiel, notre destin à tous, dans une langue simple fluide, pleine de fantaisie, oh combien lucide. Ce ne sont pas des chapelets de titres qui défilent, mais une lignée de personnalités, de déterminations, de pratiques qui se situent entre la profession et l’ordination.


Il y a dans le style Garcin celui qui s’amuse, taquine, se cache et celui qui monte en selle pour vilipender tel rustre ou telle funeste logique. Je finirai par trouver dans la prose de ce grand lecteur, du d’Ormesson avec une pointe de Desproges.



© Alain Fleitour