Marc DUGARDIN, «Quelqu’un a déjà creusé le puits»

  • Marc DUGARDIN, «Quelqu’un a déjà creusé le puits», Rougerie, 2012; pages, 11 €

Avec le poète belge Marc Dugardin, on campe toujours dans l’hésitation, dans le peut-être. Quand bien même le titre de son dernier recueil («Quelqu’un a déjà creusé le puits») sonne-t-il comme un constat plutôt définitif, le livre ne s’en ouvre pas moins sur des fragments d’un prélude inachevé – autant souligner que tout le travail reste à construire et que le relais est passé au lecteur.

A vrai dire, on a ici une sorte de confession, d’état des lieux qui remonte loin dans le temps, jusqu’au cri primal. Il s’agit de voir pour de bon et de scruter «le provisoire, dans l’inattendu de chaque mot à naître». A l’évidence, dans ce travail, les blessures de l’enfance jouent un rôle de premier plan et déterminent les visions successives mises en place dans un constat souvent terrible:

«vivre

[c’est] un miracle qui a du sang

sur les mains».

Que la surprise ou l’interrogation soit de chaque pas importe peu tant le poète avance précisément afin d’être dérouté, afin de déchiffrer cette «légende pour dire l’inachèvement que nous sommes». Chez Marc Dugardin, tout fonctionne un peu à rebours de la phrase d’Hamlet, puisqu’il convient, semble-t-il, d’être et de ne pas être dans le même temps. Ainsi, cette «prière / de quelqu’un qui ne prie pas» qui renvoie à la très belle «Vierge au dieu manquant» dont il nous avait gratifiés dans un précédent ouvrage.

Thème récurrent de la poésie de Marc Dugardin, la musique s’attarde avec prégnance, celle des compositeurs (Bach, Berg, Beethoven, Maurice Ravel…), mais aussi celle du monde, qu’elle sourde du remuement marin ou d’un coquillage collé à l’oreille. Plus largement, ces échos sont aussi ceux des poètes convoqués avec abondance: Patrice de la Tour du Pin, Erri de Lucca, Henry Bauchau et encore Rimbaud, ce funambule des clochers. De chaque lecture naît ainsi un écho susceptible d’accompagner – d’appuyer – le texte dans sa recherche, la sienne propre et celle de celui qui l’écrit.

A l’occasion le recueil ne recule pas devant des images plus prosaïques et mêle même ce qui pourrait s’apparenter à une sorte de journal ou plutôt à des notes jetées dans un carnet, au hasard d’un arrêt dans une gare ou d’un voyage en train. Autant de situations d’attente ou de progressions occupées à s’accomplir pour «donner sa chance à ce qui vient».

La dizaine de textes qui clôture le recueil propose un très beau résumé de la démarche antagoniste qui sous-tend l’ensemble dans ses questionnements, ses doutes, ses violences et ses apaisements.

©Paul MATHIEU

Quelqu’un a déjà creusé le puits, Marc Dugardin ; Mortemart : Rougerie, 2012

Quelqu'un a déjà creusé le puis

 

  • Quelqu’un a déjà creusé le puits, Marc Dugardin ; Mortemart : Rougerie, 2012

Pour Marc Dugardin, la poésie est expérience de soi et du monde ; mieux, c’est un moyen de rendre visible l’insaisissable vérité de l’être.

pourtant

c’est toujours une visite inattendue

qui ouvre nos yeux sur la réalité du

monde

Placé sous le signe de la « déchirure intérieure » liée en partie à l’enfance, ce livre s’offre comme étant une tentative de reconstruction par le verbe d’une identité désincarnée. En effet, dans ce recueil, l’écriture allie la simplicité de la langue à la complexité du sens pour évoquer avec authenticité et lucidité la reconstruction de soi (il s’agit d’une aventure intérieure se vouant à assiéger un passé pour célébrer un devenir). Explorant les couches profondes du moi, le poète tente d’accéder par la parole aux régions les plus intimes de l’être où s’érigent les forces qui résistent à tout ce qui nous présuppose.

écrivant

n’écrivant pas

il ne faut pas raconter d’histoire

il ne faut qu’être ce vivant

transpercé d’une longue minute de

silence

Bref, il s’agit moins ici pour le poète de dévoiler un être déjà là de toute éternité que d’engendrer des visibilités autres. C’est pourquoi, au détour de chaque page, le poète s’interroge sur l’essentiel de la vie, s’emploie à fuir les évidences qui nous sont offertes, tente de redéfinir à chaque instant les contours de la carte de l’être et cherche à réconcilier l’homme avec la vie.

au bout de la plaine

le vide

interminable

un fil

la danse

d’une minute heureuse

En conclusion, on peut affirmer que ce recueil initie un mouvement perpétuel susceptible de nous aider à mettre en joue une vie (qui ne va pas de soi !) se révélant à tout instant dans l’instant du désir…vrai.

Brusque

Quelle boucherie

ce langage que l’on pénètre

comme un corps sur une table

d’opération !

mais après tout

c’est quoi

vivre

sinon un miracle qui a du sang

sur les mains ?

©Pierre SCHROVEN