Janick Belleau et Danièle Duteil, DE VILLES EN RIVES, tankas , Éditions du Tanka Francophone, Québec.

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Janick Belleau et Danièle Duteil, DE VILLES EN RIVES, tankas , Éditions du Tanka Francophone, Québec. ISBN 978-9238-29-28-9


Écrire en empruntant une forme de poésie brève  peu  connue des lecteurs, le tanka,  et encore moins considérée par les éditeurs, reste une tâche ardue que les auteurs (ici, les auteures) ont réussi à rendre légère en développant efficacement la musique des mots, le sens du rythme et l’émergence du sens, comme dans le recueil, « De Villes en Rives », édité en 2017aux Éditions du Tanka Francophone.

Le tanka plus ancien que le haïku est une des formes de la poésie traditionnelle japonnaise. En treize siècles, le nombre de ses syllabes, ou plutôt, les sons utilisés, connus ici sous le nom de mores, n’a pas varié (31). L’énoncé se présente toujours en 5 groupes de 5/7/5/7/7 mores, donc en vers impairs, et sans rimes. Aujourd’hui encore le tanka est considéré comme la forme la plus élevée de la poésie qu’une foule considérables de poètes ont choisis de pratiquer bien au delà des frontières du Japon.

La musicalité du vers impair a certainement renforcé l’intérêt des poètes francophones pour cette forme d’écriture, alors que certains auteurs d’outre atlantique manifestent  envers le tanka  en vers impairs et versification classique quelques réticences.

Rappelons que le tanka, au-delà de son domaine du lyrique personnel dominant, se prête particulièrement bien à l’écriture collective comme aux joutes littéraires ; les poètes sont libres d’en écrire en auteurs solitaires, en groupes ou en duos. Tout naturellement, suivant le modèle des anthologies impériales regroupant les poèmes par thèmes, les auteurs ont publié pendant des siècles des recueils de tanka reprenant les thèmes traditionnels ( les quatre saisons, l’amour, les voyages, etc…). Les auteurs contemporains continuent à être inspirés par les structures classiques du poème et par l’organisation traditionnelle des recueils.

Ce sont ces formes et règles toujours en vigueur qu’ont adoptées, Janick Belleau et Danièle Duteil dans le recueil  De Villes en Rives tout en les adaptant à leurs sensibilités propres. Elles ont écrit alternativement, parfois en réponse, parfois en apparent décalage, chacune un tanka.

Quatre domaines assurent la continuité de recueil, « Flocons d’écume », « Un grain de sable »,  « Entre deux rives » et « L’encre des mots », totalisant les cent tankas de rigueur. Chaque partie a sa couleur et ses thèmes propres, « …la liberté et l’insouciance de l’enfance, des rires, de l’amour (…), la fragilité de toute existence (…), les voyages et l’élément eau qui nous réunit et nous sépare à la fois » (…), et pour finir, « l’allusion à notre goût commun pour la lecture et l’écriture » (…) » (Danièle Duteil).

Un des risques majeurs de l’écriture du tanka de groupe, en suite comme en duo, consiste peut-être à ce que le deuxième tanka réponde littéralement au premier, en creux ou par inversion. D’un autre côté, la présence juxtaposée de deux tankas sans le moindre lien crée rapidement dans l’esprit du lecteur l’évidence d’artifice éditorial de poèmes simplement alternés, étrangers l’un à l’autre ; or, l’art du « tanka en chaîne » consiste précisément à créer entre deux tanka successifs, malgré les difficultés s’ajoutant les une aux autres,  une relation à la fois libre et active.

Les liens entre les poèmes sont d’une fluidité où l’on ne trouve rien de forcé, rien de systématique. Dans ce recueil, écrit avec tendresse, se développe le jeu délicat des deux monde de souvenirs et d’émotions particuliers aux deux auteures:

 

Cassant des branches

renversant des pots de fleurs

tempétueux ce vent –

ton oreille sensible au bruit

je lui susurre des mots doux

(J.B.)

 

L’odeur de la menthe

à la croisée des chemins

des feuilles s’envolent

dans un élan mordoré

l’étreinte de nos deux ombres

(D.D.) p. 20

 

Les deux poèmes sont ici doublement liés : l’évocation des feuilles emportées par le vent vient s’ajouter à celle d’un attachement amoureux. La double relation ainsi crée est malgré tout légère,  « sans rien qui pèse… »

L’accroche peut présenter une grande variété de cas de figure grâce au  champ lexical des mots choisis, par le biais du sens ou de l’évocation, du non-dit d’une manière bien plus forte lorsque d’un poème à l’autre, c’est la même retenue qui s’exprime :

 

Aube de janvier –

sur la cime de l’érable

cinq moineaux perchés

ne serait-ce pas plus chaud

en bas parmi les humains ?

(J.B.)

 

Lueur au levant

dans la ruelle pavée

mon pas ralenti

sur la terre où je suis née

toujours le même émotion

(D.D.) p. 11

 

Ce qui rapproche les deux tankas c’est l’évocation des premières heures du jour comme celle du bonheur d’un sentiment à la fois distinct (la chaleur humaine, l’émotion du lieu de vie) et partagé, tout comme ce qui les distingue, le vécu, le temps, l’espace où vit chacune d’entre elles, avec un océan qui les sépare.

Le sens de chaque poème se trouve ainsi confronté au sens du tanka qui le suit. Cela n’est pas uniquement réservé à l’écriture en duo, mais apparaît également avec la plus grande évidence dans les  autres suites de tanka, où chaque sens se lie au suivant, jusqu’au septième et dernier. Dans les groupes de vingt ou plus, le sens passe d’un tanka à l’autre, tous les enchaînements sont possibles, comme le sont  également les ruptures significatives que l’on retrouve dans la suite de 7 tanka et dans le groupe de 20. Ces ruptures sont aussi appelées des pas-de-côté. Il s’agit d’un des points essentiels (pas le seul, pas exclusivement), qui donnent au tanka sa saveur si particulière.

Nos auteures ont parfaitement intégré ces notions de rupture ou de léger décalage à l’intérieur même d’un groupe, comme par exemple lorsque le dernier tanka du premier groupe s’écarte du thème :

 

Une autre maison

et tant de cartons à défaire

ces mots de tendresse

dans les lettres aux plis jaunis

nous avions juste vingt ans

(D .D.), p.22

 

et annonce le deuxième ensemble, « Un grain de sable », et sa tonalité de nostalgie.

 

Il faut préciser ici pour le lecteur découvrant cette poésie que la rupture de ton est semblable à celle des tanka qui s’inspirent des formes les plus éprouvées et que la  « rupture » à l’intérieur de ce poème déjà court est également la clé qui, généralement, ouvre le sens du texte.

Ce qu’on appelle le « pas-de-côté ».

Dans l’énoncé du poème, comme par exemple :

 

Bourrasque

dispersant les samares

cognant aux fenêtres

je prie pour que soit bercée

mon âme lorsqu’elle s’envolera

(J.B.), p.29

 

ou bien

 

Parfois sur la proue

le fracas d’un paquet d’eau

spirales d’écume

comme les femmes sont belles

en robe de mariée

(D.D.), p41

 

on remarque à l’évidence une rupture volontaire, la grande Césure, ou le « pas-de-côté », qui donne au poème un supplément de sens par le décalage précisément qu’il introduit. Ici, dans les deux tanka cités, le pas-de-côté intervient entre le 4ème et le 5ème vers. Jamais le sens du poème ne serait le même s’il s’était achevé dans la continuité de l’évocation des érables dans la tempête ou celle d’un bateau fendant la vague. Il resterait intéressant, certes, mais il n’attendrait pas la force visuelle et l’impact poétique de sa forme finale. Les deux ruptures donnent aux poèmes une dimension beaucoup plus vaste que la simple métaphore, déjà si évocatrice,  induite par les arbres ou l’écume. Le lecteur est ainsi invité à ouvrir son esprit pour laisser pénétrer un sens inattendu, plus riche, avec une modification de tonalité et des harmoniques plus étendues.

La lecture est sans cesse tenue en éveil, dans le tanka, par ces appels à des sens latéraux, décalés, supplémentaires. Rien n’est évident dans le tanka, ni le premier sens ni le premier degré qu’il semble exprimer. Le lecteur y apporte sa sensibilité et sa propre poésie qui s’éveillent au contact du poème offert.

Les deux auteures élaborent ainsi, dans les successions du texte, aux différentes échelles (le tanka isolé, le duo, le groupe et enfin le recueil lui-même), une suite de sens qui se font écho et s’enrichissent tout au long du recueil. Ce qui vous enchantera particulièrement est sans doute celui qui instaure un rythme propre à l’alternance de deux écritures distinctes. Comme chaque tanka propose en sons sein, son propre rythme, chaque groupe de tanka (ici, les quatre parties citées plus haut) dispose d’une tonalité particulière et de son flux, plus ou moins calme ou rapide selon les thèmes.

 

Martigues-L’Estaque

la campagne entrecoupée

de longs tunnels noirs

les souvenirs refoulés

de ma tendre enfance

(J.B.), p.45

 

Plus que quelques rides

à la surface de l’eau

déjà l’autre rive

en voguant je n’ai pas vu

le soleil au ras des berges

(D.D.), p. 45

 

Voit-on à quel point le tanka représente dans la poésie lyrique brève un exceptionnel jardin d’émotions et de liberté d’expression, même dans ses formes les plus rigoureuses ?

 

©Alhama GARCIA

août 2017

 

Paul Mathieu, En venir au point, poèmes, avec des illustrations de Jean Morette, collection G.R.A.P.H.T.I, Éditions PHI en coédition avec Les Écrits des Forges, Québec.

Chronique de Lieven Callant

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Paul Mathieu, En venir au point, poèmes, avec des illustrations de Jean Morette, collection G.R.A.P.H.T.I, Éditions PHI en coédition avec Les Écrits des Forges, Québec.

Si je commence par interroger le titre de ce recueil, j’en viens à me rapprocher dans un premier temps des remarquables illustrations de Jean Morette. Un trait dans son seul mouvement résume un paysage, un essaim de points signifie un ciel. Un ciel chargé de pluie, de nuages, d’oiseaux migrateurs.

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©Jean Morette

Ensuite, tout naturellement et en approfondissant mes questionnements, je me rapproche des poèmes. Brefs, précis, ils égrènent autant d’instantanés ayant la simplicité, la pureté, la force d’un point. En venir au point, serait donc aller à l’essentiel. Mais cet essentiel, ce point qui culmine au sommet des choses qui nous importent diffère sensiblement d’une personne à l’autre et en particulier si cet autre est un poète, est Paul Mathieu.

Le point est un mot ou est ce qui y met fin et le rend superflu. Le point de silence. Le point est la pierre tombale de la phrase, Paul Mathieu n’utilise la ponctuation que pour poser l’interrogation et donc toujours et toujours poursuivre les chemins de la poésie.

Le point est le caillou sur la route du marcheur, le poète est voyageur et se déplace d’un point à un autre qu’ils soient éloignés et pointent l’horizon et guident telles les étoiles ou soient si proches qu’on distingue à peine qu’ils sont là autour de nous quotidiennement et que notre voyage est celui-là. Pas si loin de notre point de départ.

Le point ainsi qu’il pose la question du dessin, de la représentation, du geste, pose aussi celle de l’écriture, de la poésie et de la vie. Répondre n’est pas simple et finalement on risque de parvenir à ce point de rupture où retourner sur ses pas ou continuer de la même manière n’est plus possible. À pas de poèmes, Paul Mathieu choisit son rythme pour en venir au point et puis repartir.

L’univers de Paul Mathieu est nourri de références littéraires, Homère pour ne citer que lui et à travers lui tous ceux qu’il a inspiré donnant à tous les voyages que la poésie suppose, le nom d’odyssée. Le récit devient l’aventure dont il est censé s’inspirer. Écrire c’est donc aussi tenter de résoudre les énigmes, affronter ses peurs, accepter le départ, partager sa route avec la solitude, la fatigue, la mort, l’étranger. Écrire c’est oser penser qu’on peut mettre un terme à l’aventure certes mais pas avant d’avoir réussi à composer des milliers et des milliers de vers. Qui peut s’en approcher?

En venir au point se partage en une dizaine de points, de chapitres ou de parties qui à leur tour se scindent en dizaines de poèmes numérotés qui suivent un rythme bien précis celui des pas du marcheur. Le point est une étape. Le point marque l’instant d’une date, d’un chiffre romain. Le point est

toujours ce qui nous échappe. En venir au point, c’est avoir toujours recours au poème. Un point c’est tout.

S’ il m’est arrivé très rarement de songer que cette absolue nécessité du poème me compliquait la vie au point de me dire que je ferais mieux de m’en passer, à la lecture de ce recueil, à la lecture de tant d’autres de cette qualité, à force de chercher à deviner ce qu’elle représente et signifie pour ceux qui l’écrivent, je constate qu’elle est comme l’air qu’on respire.

Acheter le livre c’est possible: ici


©Lieven Callant

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