Jean MAISON, Postérité du hasard, Poèmes, Ed. De Corlevour-,Revue La Forge.

Jean MAISON, Postérité du hasard, Poèmes, Ed. De Corlevour-,Revue La Forge.


CONTRAIREMENT à certaine opinion fort répandue, quand le poète « montre la lune », quand les lecteurs à courte vue « regardent le doigt », le poète n’est pas dans la lune. C’est la splendeur « terraquée » (Guillevic) qui l’attire, au point que si les étoiles ou les horizons lointains, chargés de « départs inassouvis » (Laville de Mirmont), sont volontiers ses thèmes de prédilection et contemplation, l’on peut dire que le poète est authentiquement « terre à terre ». C’est du point de vue terrestre que le cosmos le captive. La poésie pour lui n’est pas une fuite, et le rêve est moins un refuge qu’un espace créateur où bâtir les éléments d’une comparaison avec l’espace du réel, afin de tirer de la conjonction des deux une perspective, une profondeur, comme dans un stéréoscope. « Si tu ne mets pas un pied hors de la terre, jamais tu ne tiendras debout dessus. » (Elytis). Et en ce sens, notre herboriste éminent, Jean Maison, savant conjugueur de simples et de plantes les plus inattendues, est remarquablement poète, son dernier recueil en témoigne :

Les mains plongées
Au charroi des parcelles
M’intiment à la terre
Quatre dimensions
Et l’oeuvre sédimentaire du paysan
Arpentent l’année neuve

Voilà qui est un aveu laconique mais complet du rapport enraciné de notre poète à son existence terrestre. Il cultive le carré du vrai : à sa quadrature il unit son œuvre sédimentaire. Dès lors, les constats quotidiens associent le concret et le mystique en une vision qui tout ensemble tarit assez tôt la parole, d’où le laconisme de ses poèmes, cependant que cette synthèse zeugmatique  l’illumine :

La lumière se glisse dans l’essence du soir
Se maintient-elle
Que tout s’éveille en sa présence

Que de merveilleux silence dans ce haïku 5-7-5 caché (La lumière se / glisse dans l’essence du / soir Se maintient-elle) agrandi en un presque tanka par le troisième vers octosyllabe, porteur du nombre de l’infini : « le 8 redressé par un fou de philosophe » (Apollinaire). Cette présence de lumière, cette lucidité qui transit l’essence, il convient de « chercher en soi » ce qui l’incarnera, en devenant « l’ardente évidence du mot » ; à laquelle Jean Maison parvient en purifiant son langage à travers la « présence » de choses densément réelles : 

Saurai-je laver mes mots
Parmi les graviers de la rivière
Et mon coeur avec étonnement
Dans l’inconnu de sa raison

Sans vouloir citer tout ce recueil (ce que je ferais volontiers !), je voudrais montrer comme ce coeur, étonné par l’ici-bas, magnifie l’instant à la moindre occasion en le plongeant dans l’inconnu de sa raison, qui est joie poétique :

Dans la nuit avancée
Les herbages exhalent leurs arômes
Au son des clarines
Quelle joie d’être en si bonne compagnie
Sous l’orage des senteurs
Vers le souffle de juin

Ici, le poète herboriste se dévoile au passage ! Notons que, dans la lignée de Baudelaire, pour lui les parfums et les sons se répondent. Et ce compagnonnage nocturne de senteurs suscite le souffle, en lequel je vois le « pneuma » grec, l’esprit, l’inspiration, sous l’effet d’un enthousiasme « orageux » . Ce qui amène à découvrir l’optimisme implicite d’une poésie dont la nature est de pousser, pour ainsi dire végétalement. De croître sans jamais renoncer.

Encore quelques citations pour introduire aux beautés paisibles de ce subtil recueil de Jean Maison, avant de laisser au lecteur la satisfaction de découvrir les autres :

La plénitude d’un feuillage
Ouvre parfois
À de miraculeuses pauvretés
Une branche de cerisier
Se dessine sous l’orage
Le ruisseau s’endort
Dans un lavoir
À la lueur d’un roseau

Ce roseau, un calame peut-être, n’éclairerait-il pas le miroir de l’écriture qui « endort » l’écoulement du temps, qui fixe dans sa mesure ce qui nonobstant fuit. L’image de la source, origine de l’eau paradoxale en ce qu’elle coule sans que les reflets à sa surface soient emportés par le courant, est toujours en relation avec les manifestations mesurées, nombrées, du langage « premier », associées à la physis, la nature dont l’élan, je le disais plus haut, pousse (phytei), ce que les arbres manifestent de façon particulièrement évidente :

Près de la bonne fontaine
Sur la pierre nuancée
La mesure dirige l’éclat de l’origine
Pour disputer au soir
Le parler des grands arbres
Dans l’été frémissant

De fait, pour l’énoncé du monde, pour « un instant que rien n’abrège » (J.M. p.80), il y a compétition entre la poésie, cette « bergère aux yeux clairs » mais aussi cette « bonne fontaine », et le règne végétal (Cadou) volubile des grands arbres enracinés, quand il s’agit de tenir tête à l’approche de la nuit : ce soir de l’été, mentionné à plusieurs reprises, qui peut-être serait celui de la vie de Jean Maison, si l’on tente de décrypter la symbolique de cette intense ambiance, à la lumière de notre imagination personnelle… Et c’est en ce côté de rivalité « nuptiale », où se devine un clin de l’influence de René Char, que Jean Maison rejoint les poètes de notre temps, les Du Bouchet, Bonnefoy, Jaccotet et autres voix puissantes de la poésie moderne.

Reprenant en conclusion, les altérant sans doute pour tirer leur projet à moi, certaines formules de Jean, je dirai volontiers : « C’est un autre enjeu que d’explorer, à l’aune d’un hêtre, la souffrance du jour, la vie décimée et redite, les versions intransigeantes rétablies dans les phrases. / Voiles ! Éclipses de silence, explorant sans cesse le savoir immédiat du vent, portez en nous la feuille sentinelle, faites de la primitive intention le partage de l’amour en vie ». Est-ce une illusion ? En tout cas je crois lire dans ces lignes, grâce à la « feuille sentinelle » notamment par laquelle toute page poétique me semble résumée, feuille que le printemps verdit gaiement (surtout celui dit « des poètes », comme l’oeillet du même nom !), je crois lire, disais-je, l’art poétique de Jean Maison, art auquel je me rallie avec un amical et admiratif enthousiasme !

Martine Rouhart, En ce lieu clos, poèmes, M Toi Edition, septembre 2025, Villematier.

En ce lieu clos…

Les postures d’éveil de Martine Rouhart 


L’écriture imposerait-elle sa propre dictée de l’inconscient ? Son propre vocabulaire ?  En peut restituer un lieu ou déterminer un moment choisi  (comme « en hiver », « en 1982 »), exprimer une origine ou une durée (« j’en viens », « j’apprends en trois jours »), remplacer une quantité ou un élément précédé de « de » (« j’en veux », « j’en ai peur »), et servir de préfixe verbal pour composer de nouveaux mots. 

L’adjectif « clos » peut désigner un terrain fermé et cultivé (comme une vigne), le participe passé du verbe clore (qui signifie fermé, terminé), ou apparaître dans des expressions telles que « à huis clos » (en privé) ou « clos de murs » (entouré de murs). Le mot est un emprunt « au latin médiéval clausum, qui signifiait « espace clos ». 

« Clos » s’accommode volontiers de la pérennité…  et préserve le visiteur de l’intrusion, du hasard, voire de « l’accidentel ».  En l’occurrence, « Le lieu clos » ne rend pas seulement la « mesure objective » des éléments qui le composent mais s’inscrit d’évidence parmi les « innombrables pays intérieurs » de sa visiteuse.    

L’écriture s’apparente ici (se risque ?) à un lent et minutieux chemin de ronde.  Gauchie par le silence et l’observation, elle prend la mesure des lieux en leur adjoignant tour à tour une présence rituelle ; et tout en alignant d’authentiques « griffures » de la pensée, elle détaille ici et là l’empire naissant du jour recomposé.   

Dès lors, l’auteure optera pour l’exacte mesure de sa prudente avancée : « Un jardin/clos de murs/où il fait bon/s’évader.

L’environnement fraîchement réanimé, comme « découvert » détermine sa progression muette et la ramène irrépressiblement aux « innombrables pays intérieurs »  qui vont paramétrer la journée.

La posture d’éveil la sollicite d’entrée de jeu et  lui dicte une écriture nourrie de partage, de mémoire et d’une sorte de prudence affective…  De fait, un « nouveau temps se précise » dont l’auteure ne sait rien sinon qu’il s’écrira entre nature et nature intérieure.  Les griffures sensibles, peu à peu observées et ramenées au discours, prennent alors tout leur sens dès lors que la découverte des « lieux clos » prendra l’exacte mesure de la journée à vivre. 

D’évidence, la « maison d’âme posée à l’ombre/d’un tilleul » entretient à sa manière un orchestre de « petits bruits » et s’accorde aux herbes, les branches, les oiseaux : « On sait que les arbres/écoutent nos rêves ».  

Et on découvre au fil des pages que l’auteure éveillée « dans une chambre/éclairée/de poésie » accordera sa vigilance au double éveil de la nature et de sa nature intérieure. Plus explicitement,  la «résurgence » des mots secrets  retrouvera les essences du petit matin « un parfum de chèvrefeuille, une image de clarté ».  

Consciente des « limites qui se rapprochent » et forte des signes récurrents que lui adresse l’entame du jour, Martine Rouhart consulte « des mots/pour boussole » :  une procédure singulière certes, mais aussi une incursion décisive de la ligne poétique dans l’attente du prochain.

Le lecteur entreprend alors de détailler (comme un nouvel accessit),  le micro-univers du jour apparu et auquel il est conféré une sorte d’identité passagère.

Pour faire de ses impressions contrastées un inventaire textuel, l’analyste-poète recourt à une langue  « minimale » et « naturelle » susceptible d’accueillir chacun dans ses propres jardins et d’en approcher le mystère.    

Martine Rouhart aurait-elle investi  son « lieu clos » à seule fin d’exister à ses propres yeux ? Ou de retarder autant qu’il est possible l’inéluctable menace des portes qui s’ouvrent à l’entame de la journée qui vient ?

En ce lieu clos suggère, à n’en point douter, de prochains développements. D’aucuns parleront d’une « conscience éveillée » ou d’un « silence habité »… Et l’auteure renverra le quidam à ses propres alertes.   

Le lecteur ne manquera pas d’explorer le mode singulier de la « pensée nomade » qui s’affrète aux mouillures du petit jour (et qui relève chez Martine Rouhart d’une aspiration à l’imaginaire, insistante).  Il appréciera dès lors la part d’identité dont elle assure expressément le crédit :

« Le poème est mon refuge » (le propos mâtiné d’hésitation, d’attentes inexprimées, de petites peurs induites et d’un évident souci d’absolu   « Je règne/sur une demeure/aux parois de verre/reflétant le ciel ».

  • Martine Rouhart, En ce lieu clos, poèmes, M Toi Edition, septembre 2025, Villematier.

Pierre Schroven, La merveille d’être là, poèmes, L’Arbre à parole, 2024, 70 pp., 13 €

Pierre Schroven, La merveille d’être là, poèmes, L’Arbre à parole, 2024, 70 pp., 13 €


C’est un véritable hymne à la joie, hymne à la vie que Pierre Schroven nous adresse en ces pages. Une intense jubilation d’être, d’être là, présent, tout simplement ; hymne à l’amour également, car l’un ne va pas sans l’autre. Un peu comme si l’amour était pour l’esprit, pour la vie spirituelle, l’équivalent du soleil pour la vie du monde.

Nous ne pouvons mieux faire que de l’écouter, de recevoir, et de participer. De longs raisonnements, ici, ne feraient qu’affaiblir le poids des paroles, des sensations, des images :

« Ressasser le poème/ À maintes reprises dans la bouche /  Le mastiquer en silence / Et le regard tourné vers un arbre / Devenir tout autre chose que soi-même / Se nouer à l’infini d’un temps / Dont le geste invisible et volant / Défie les évidences trompeuses du jour. »

Cette image de l’arbre, du regard qui s’y fixe, reviendra à différentes reprises. Et, si je me souviens bien, Yahveh ne dit-il pas à un prophète de prendre le livre et de le manger ?

Ainsi, à la page suivante :

« J’attends que le monde me donne des nouvelles / Que son arbre pousse en moi /  donne des fruits / Secoue le soleil de mes yeux / Et ouvre en mon être qui se croit achevé / une béance. »

En ces premiers vers, déjà, tout est dit, et ce qui suit en sera seulement la réalisation : le rapport du poète qui doit dire le monde, et le dire, le porter à connaître, pour le poète, s’est s’accomplir soi-même, combler ce vide intérieur. Le monde, le poète et le lecteur : un seul tout irradiant la parole.

Epinglons seulement dans ce qui suit :

« L’instant qui fait peau neuve –  Ecoutant respirer les arbres – Quelqu’un marchera aujourd’hui / refusera de dire son nom – La joie consiste d’abord à assumer / À se réjouir du réel tel qu’il est  –  Que je n’ai plus de temps à perdre / et que c’est le moment de me sentir vivant – Tout est miracle signe symbole – La beauté de la vie se tient prête / Se délecte des formes avenantes du jour – Et pour une raison inconnue / Balbutie en mon corps la grande folie d’aimer – Rien ne changera / Rien n’ira de soi … »

Le ton bien souvent est celui d’une joie violente, irradiante, à laquelle rien ne peut résister, comme la force d’un grand fleuve, d’un feu dévorant, et pour peu, on se croirait auprès de William Blake, et de ses « Chants de l’innocence et de l’expérience ».

« …une parole / Qui n’a de sens que dans la vérité des étoiles » « Je me plais en ce monde / J’aime tout » « Tout s’en va toujours plus loin / Marche dans sa paix » (et n’est-de pas là l’équivalent d’un vers de Victor Hugo, repris par Julien Green pour titre d’un de ses romans : « Chaque homme dans sa nuit / Marche vers sa lumière »

« Un grand besoin d’être et d’aimer »  « Il me reste peu de temps à m’aimer » «…le grand miracle d’être en vie »

Il me pardonnera, je l’espère, de m’être perché dans son arbre, pour y grappiller images et paroles, plutôt que de trop les commenter.

Car c’est un arbre de vie, et les fruits qu’il porte sont ceux de la poésie.

Nathalie Roumanès, Tremor Cordis


Traversées (c/o Patrice BRENO)

Faubourg d’Arival, 43

B-6760 VIRTON (Belgique)

Tél.: 0032(0)63/57.68.64

GSM : 0032(0)497/44.25.60

Courriel: traversees@hotmail.com

Barbara AUZOU,GRAND COMME, Préface de Ile Eniger, Poèmes,éditions unicité.

Barbara AUZOU,GRAND COMME, Préface de Ile Eniger, Poèmes,éditions unicité.


Une sorte de murmuration d’oiseaux qui passe au-dessus d’un arbre, le premier sans doute de la création, telle se présente la sobre et belle illustration de couverture signée Francine Hamelin qui sait sculpter la poésie jusque dans le marbre.

GRAND COMME, dès ce titre ouvert on pense à l’enfant qui ne trouve encore les mots pour dire son amour :  »Je t’aime grand comme ça–, dit-il en écartant les bras, ou bien  »Je t’aime jusqu’à la lune » répète-t-il en élevant le bras vers le ciel. Barbara Auzou prouve par ce titre qu’elle garde pour la vie un appétit d’enfance à la fois neuf et sans limite :

 »nos yeux d’horizon ne sont jamais que l’intérêt infini que nous prenons à vivre » 

 Elle est partie prenante de ce cycle élevé, infini, et toujours neuf de la vie ; 

 »la lumière est venue de très loin et à pied / elle s’est installée dans nos silences alternés / dans nos rides

Oui, le temps passe, et parfois non sans dégâts de tous ordres, est-ce une raison pour ne parler que de déclin alors que tout vit et renaît sans cesse en ce Grand Tout qu’est le monde ? Les enfants qui vivent à fond l’instant pensent-ils à la déchéance, à la mort ?

 »Et vois comme on égale les dieux là parmi les arbres tapis d’enfance qui se partagent nos noyaux./ …et les étoiles qui dansent là-haut »

 »Pour vivre heureux vivons cachés » n’est pas le choix de Barbara Auzou ; pour elle, l’amour est inclus dans le cycle du monde au présent perpétuel avec, au jour le jour, et toutes les nuits, la quête de la joie à l’horizon :

 »C’est un envol les yeux ouverts qui a pris la dimension des choses regardées / enfin / et qui se tient loin du grand rouleau des peurs »

car, la poète le sait depuis la petite enfance :

  »La lumière est parfois quelque chose de plus que la lumière »

Si chez certains, les mots se multiplient, se salissent, se galvaudent et souffrent d’être une langue, chez Barbara ils ont gardé leur souffle premier, leur liberté native accompagnée de pauses d’écoute, tel le rossignol alternant musique et silence dans son chant d’harmonie qui s’élève au delà de la nuit :

un amour Grand comme un couchant qui vous transporte

Je n’ai jamais rien vu d’aussi inouï ni d’âme ni de corps

que ce soleil ce soir si tendrement mourant 

et notre silence passe au travers comme un oiseau tremblant

et me voilà confiante en d’autres espaces »

Ainsi nous sentons-nous à la lecture de ce recueil, comme l’oiseau ému, emplis de  »trouées d’enfance » et de  »lumière de première main » 

Il reviendra alors à chacun de relire ce recueil ainsi que son titre  »GRAND COMME », et de le mesurer à son idéal de vie personnel ; nul doute que le » rossignol  »de l’âme ne quitte la cage pour rejoindre l’immensité de la poésie, celle surtout qui élève et dont Barbara Auzou nous donne le la