Christophe Carlier, L’eau de rose, Phébus, janvier 2019, ( 233 pages – 18€)

Une chronique de Nadine Doyen

Christophe Carlier, L’eau de rose, Phébus, janvier 2019, ( 233 pages –  18€)

A ne pas en douter Christophe Carlier a une prédilection pour les îles.

Dans Ressentiments distingués, il campait son intrigue dans une île battue par les vents, cette fois il nous embarque pour une île des Cyclades (dont il tait le nom), à la fin de l’été où Sigrid, écrivaine, entreprend de rédiger une « romance ».

Mais peut-on appliquer une recette?

Pour Serge Joncour, ce n’est pas un cake, il n’y a pas de recette.

Sigrid, telle une cuisinière, a son plan pour mitonner son histoire «  Prendre une idée en l’air. L’enfourcher comme un cheval sauvage qui se cabre avant de s’élancer »,« privilégier les amorces aguicheuses ». Pour personnage : choisir « une femme jeune et jolie, prête à souffrir pour être heureuse ».

Pourra-t-elle mener à bien son récit ?

Comme dans L’assassin à la pomme verte, Christophe Carlier met en scène toute une galerie de personnages, « une cohorte étrange », en vacances à la Villa Manolis. Comme dans Ressentiments distingués, les personnages se croisent lors des repas ou sur la terrasse, s’observent, conversent, s’espionnent même, d’autres s’apprivoisent, tombent amoureux !

L’auteur confirme son talent à croquer ce microcosme réuni dans cet «  hôtel anachronique ». Parmi les estivants Sigrid remarque deux Anglaises, un couple de pharmaciens, un archéologue contemplatif, un amateur d’insectes.

Mais celle qui l’hypnotise sur le champ, c’est cette « jeune fille en noir », gothique, à l’allure de «  Sylphide », « yeux clairs, peau diaphane, traits harmonieux », à la « grâce énigmatique », «  à la voix sûre ».

Une Italienne, cantatrice arrivée plus tard, apporte une diversion avec le vol de son émeraude. Leandros, le plagiste bronzé, émoustille les jolies baigneuses.

Des liaisons se nouent, souvent éphémères, parfois adultères, mais qui contribuent à resouder un couple ancré dans l’ennui, la lassitude.

Leurs journées de farniente ( plage, baignade, sieste, excursions) sont ponctuées  par le rituel de l’apéro en compagnie du perroquet de Manolis. Ce volatile qui, lui aussi, observe «l’étrange zoo » humain qui l’entoure, le protégé de Sigrid, aurait pu être croqué par Sempé !

L’auteur ausculte en particulier la relation amoureuse de ses deux protagonistes Sigrid &Gertrude. Sigrid a-t-elle succombé à un coup de foudre ? La voilà obsédée, habitée par cette inconnue qui la fascine par ses tenues excentriques, qui lui donne l’impression de jouer un rôle. Pourquoi une telle attirance, une telle aimantation ? Elle scrute le moindre de ses gestes, toujours aux aguets pour capturer l’apparition de « l’aimée », pour s’en approcher, pour l’amadouer.

La présence de cette femme mystérieuse, magnétique, intrigante, dont elle sait si peu, a cette vertu merveilleuse de transcender le moment, de transfigurer le lieu, ce que Bobin traduit pas « l’enchantement simple ».

Un dîner ensemble qui ne se prolonge pas puisque Gertrude prend la tangente  plonge Sigrid dans un vrai maelstrom. La voilà taraudée par cette fuite inexpliquée, ressentant la morsure du manque : « Son absence est douloureuse comme une piqûre de guêpe ». Pourquoi s’est-elle évanouie soudainement, se demande aussi le lecteur.

L’auteur dissèque au jour le jour la passion dévorante de Sigrid pour «  sa merveille, son fer de lance, son idole ». Deux facettes cohabitent. La romancière vampirisée par Gertrude, à qui elle voue une dévotion insensée, un amour fou, mais à sens unique, « redevient une adolescente ». De l’autre Sigrid, adulte, qui tente de se raisonner devant l’absurdité de cette attraction incontrôlable. Comment sortir de cet envoûtement ? Se libérer de cette emprise ?  

La jalousie la tenaille de voir l’aimée, déjà si courtisée, flirter avec le plagiste.

Pour Mario Rigani Stern «  Chaque événement de notre vie est lié à d’autres faits qui consciemment ou non, dans l’écoulement du temps, s’enchaînent et se rattachent à des personnes et à des lieux », et d’ajouter que «  l’endroit où l’on a passé une période sereine demeure dans la mémoire ».

Pas surprenant que Sigrid convoque des souvenirs heureux d’il y a quinze ans, sous le soleil grec : entre alors en scène Clara, cette fillette qui l’avait adoptée, se plaisait  à l’accompagner dans la découverte de l’île. Complices inséparables.

Même si elles s’étaient quittées sans échanger d’adresses, Clara avait caressé l’espoir de la retrouver. Sa vie nous est retracée, à 16, 18, 20 ans. Suspense.

On suit donc Sigrid dans sa solitude de romancière, de femme amoureuse qui cède aux avances de Gertrude, un abandon, une fusion, les corps se fondent.

Une tornade qui exacerbe leurs sens. Un embrasement. Le masque tombe.

Une révélation de Gertrude provoque une onde de choc chez Sigrid, « un séisme » et sidère le lecteur. Quel impact cet aveu aura -t-il sur sa vie ?

En parallèle, on assiste à la rédaction du début du roman de Sigrid comme si on  en était le premier lecteur. Une love story qui réunit Priscilla et Robert, qui se connaissent depuis l’enfance, se sont aimés à l’âge de l’insouciance, se sont perdus de vue, puis retrouvés pour finir par célébrer leurs noces prochainement. La narratrice s’intéresse aux liens entre ces fiancés chez qui le désir de s’appartenir ne semble pas réciproque. Elle distille du suspense en annonçant le plan nocturne de Priscilla ! Serait-elle nourrie par F.Cheng pour qui «  La passion charnelle reste la plus haute forme de quête spirituelle » ?

Si on retrouve Priscilla métamorphosée, épanouie après sa «  nuit d’amour », d’étreintes, la réalité est consternante, Cupidon ayant mélangé les cartes !

Un twist de la narratrice va créer des rebondissements en chaîne.

La romancière en vient à superposer la fiction et la réalité. Attendait-elle comme L’écrivain national (1) «  que la vie lui serve des idées » ?

On plonge dans ses interrogations, dans ses fantasmes. Est-elle victime des hallucinations dues à l’excellent pain au pavot de l’hôtel quand elle croise le diable?

Le choix d’une romancière comme protagoniste permet à Christophe Carlier de montrer combien la lisière réalité/fiction peut être poreuse. Quand Sigrid passe par la phase d’invisibilité comme si elle avait endossé le manteau d’Harry Potter, quand elle se transporte dans le temps, dans l’espace, fait un saut à son domicile parisien, elle agit comme si elle était un personnage de roman et disposait d’un super pouvoir sur lui.

Le récit prend des allures hitchcockiennes même si ce ne sont pas des corbeaux, ni des moustiques qui envahissent le site paradisiaque ! Cette invasion de papillons devient un vrai cauchemar, et oblige les pensionnaires à se cloîtrer.

Les objets jouent un rôle particulier : Sigrid se confie à son miroir ou à ses trois amulettes, Priscilla se confiait à son ours. Le médaillon que porte Gertrude,

«  prénom en forme de malle aux trésors », intrigue. Les jumelles achetées permettent à Sigrid, «  la fiancée illégitime , « des heures extatiques de contemplation dévote et d’adoration morfondue » tout comme la photo prise de l’élue.

Dans ce récit est soulevée la question du lieu d’écriture, variable selon les écrivains. De toute évidence, cette île grecque ( que l’auteur ne nomme jamais) n’a pas nourri suffisamment Sigrid. Ne faut-il pas laisser du temps pour que cela infuse ? N’a-t-elle pas réussi à trouver la condition d’ascèse nécessaire ?

Pourtant sa rencontre avec Gertrude a irrigué l’épilogue de son roman.

Comme le fait remarquer une lectrice dans L’écrivain national (1) : «  Tout part donc du réel ? Il faut donc vivre avant d’écrire ? »

Quant au point final, pas facile de savoir si l’histoire est définitivement achevée, Sigrid y revient à deux reprises et nous bluffe par sa pirouette finale.

Ce roman est traversé par de nombreuses références mythologiques, mais rappelons que l’auteur a commis un essai intitulé : Des mythes à la mythologie.

Mais aussi par des références cinématographiques ( Lubitsch), littéraires ( Manon Lescaut).

Le narrateur titille notre sens olfactif. Divers parfums s’exhalent : de cire, de sel, d’eau de rose, de jasmin, d’eau de Cologne, odeurs des pins.

Tel un peintre, il offre de multiples tableaux . Paysages variés de l’île brossés avec précision : «  le littoral âpre, sauvage, déchiqueté », «  une côte ourlée de récifs » ou une crique aux eaux turquoises ; « la mer rosissant sous le soleil couchant »,  la beauté de la nudité de l’amante révélée dans la toile magnifique «  Gertruda desnuda » ; massifs de bougainvilliers roses et mauves .

L’écrivain souligne la guerre des genres, s’offusquant de voir la littérature sentimentale considérée comme «  un genre mineur », sous -estimé, pourtant prisé par les lecteurs,taclant au passage ces « auteurs qui campent à la télévision ».

Christophe Carlier signe un roman gigogne, avec l’histoire en cours de rédaction, «  ce work in progress, imbriquée dont il déroule le making of, ce qui permet de voir comment la propre vie d’une écrivaine peut irriguer son écriture.

Il explore la relation filiale, les affres sentimentales, la complexité des intermittences du coeur, livrant des passages empreints de sensualité.

On retrouve avec plaisir son art consommé du portrait, nourri par une observation hors pair de ses semblables. Son esprit facétieux entrelace les destins des estivants dans le huis clos de la villa Manolis au décor suranné et aborde la question de la sérenpidité. Il tient en haleine avec le vol de bijou, le secret de Clara, l’énigme du médaillon, le mystère des chambres visitées.

Sous la plume de « la cuisinière » Sigrid, l’auteur a mitonné un roman, baigné de lumière, émaillé de touches roses, servi par une langue riche, soignée, précise, poétique, sous les auspices des dieux, le souffle du meltem et la protection de l’oeil bleu grec ! Une couverture chic pour voir la vie en rose !  « Charming » !

( 1) L’écrivain national de Serge Joncour

©Nadine Doyen

Blandine de Caunes, L’involontaire, Phébus Littérature française (15€ – 157 pages)

Chronique de Nadine Doyen

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Blandine de Caunes, L’involontaire, Phébus Littérature française (15€ – 157 pages)

Ce roman paru en 1976 n’a pris aucune ride, les turpitudes du cœur étant un sujet universel. Dans la préface, Lionel Besnier explique ce qui a donné l’impulsion à la réédition de ce roman. Remercions l’éditeur de nous donner la possibilité de lire, quarante ans plus tard, celle qui s’inscrit dans la lignée de Françoise Sagan et de Louise de Vilmorin pour « sa liberté de ton et de pensée» : Blandine de Caunes.

Le récit déroule un triangle amoureux atypique. Pour la jeune héroïne de vingt ans, Jane, le cœur balance. Comment résoudre son dilemme ? Écartelée entre deux hommes, quelle liaison privilégier ? La passionnelle, fusionnelle qu’elle a nouée avec Gilles, champion de lutte, au corps d’éphèbe ou la platonique mais vénale avec Bertin, un barbon de 78 ans, « vieillard abîmé » ?

Le lecteur suit donc en alternance, les retrouvailles de Jane avec les deux hommes pour lesquels son cœur oscille. Laquelle de ces relations peut apporter bonheur, satisfaction à Jane et non frustration ? Mais sait-elle ce qu’elle veut au juste ?

Ses expériences accumulées vont lui faire prendre de la distance. N’a-t-elle pas croisé d’autres hommes « consommables » ?

L’auteur explore la passion amoureuse, la dépendance, l’amour qui transcende ou cabosse, mais aussi les affres de l’absence, du manque, du vide qui habitent son héroïne après chaque séparation. « Elle a mal à Gilles ». Cette souffrance la plonge dans l’introspection et le questionnement. Peut-on aimer un homme qu’on voit peu, qui ne partage rien intellectuellement ? L’incertitude la mine. Cette solitude, peuplée de souvenirs heureux engrangés, commence à peser sur Jane qui s’en épanche auprès de son amie et confidente Liline, « toute noire à l’âme toute blanche ».

Les passages relatant les étreintes, les baisers, les scènes d’amour flirtent avec l’érotisme, la sensualité, le mystère quand Jane suggère à Liline de regarder par le trou de la serrure. On se croirait devant le tableau de Fragonard Le verrou. Des propos parfois très crus peuvent choquer les esprits chastes.

Le récit bascule quand Jane prend la décision de rédiger une lettre de rupture, destinée à Gilles. L’enverra-t-elle, vu son atermoiement ? N’a-t-elle pas choisi d’attendre quelques jours supplémentaires ? Va-t-elle réussir à « mettre Gilles à la poubelle » ? Il lui resterait alors l’emploi « d’escort-girl » auprès de Bertin qui la trouve « divine ». Mais un tel ersatz peut-il épanouir une si jeune femme ?

Avec Bertin, « son tiroir-caisse », Jane voyage, découvre le luxe, profite de ses largesses, s’enthousiasme pour les visites de musées mais commence à s’irriter de certains de ses comportements. Son manque d’hygiène lui donne la nausée, et ses privautés l’insupportent. Un esclandre va précipiter le retour de Jane, donnant une accélération au récit. Voilà Jane, taraudée par le remords et la culpabilité, confrontée à la maladie de son bienfaiteur. Elle se confie dans une longue lettre à Liline, désormais détentrice d’un secret de sa « Janou », de sa « p’tite garce », et témoin de son dédoublement de personnalité. Jane ne veut plus être la potiche qu’on exhibe !

Blandine de Caunes aborde dans les pages finales, à travers Bertin, la déchéance, la déliquescence du corps, le naufrage de la vieillesse. La vieillesse, un état d’esprit ?

La romancière développe une réflexion autour de la mort, de l’inexorable finitude de l’être humain, de « l’inacceptable », s’interrogeant sur ce qui reste d’une vie, sur l’attitude la plus respectueuse à adopter vis à vis de celui qui est sur le point de nous quitter, conférant à l’épilogue un moment pathétique et poignant.

Ce qui triomphe, c’est l’incommensurable amitié qui unit les deux femmes Jane et Liline, apportant le côté lumineux à L’ involontaire.

Blandine de Caunes signe la métamorphose de son héroïne, audacieuse, impétueuse, amoureuse, toujours aussi actuelle, passant de l’insouciance à la maturité, au fil de ses désirs, de ses expériences, non sans larmes. Une nouvelle Jane est née, « si terriblement vivante », désireuse de savourer « la musique quotidienne de la vie », les instants miraculeux, comme « le volettement » d’un oiseau », l’air printanier, « le bleu inqualifiable du ciel » et « de rendre des actions de grâce pour ces merveilles ».

« Un livre grave sous ses aspects frivoles », pour son éditeur Lionel Besnier.

©Nadine DOYEN

Christophe Carlier, Singuliers – Phébus – littérature française

RENTRÉE 2015

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  • Christophe Carlier, Singuliers – Phébus – littérature française

Christophe Carlier nous livre une comédie imbriquée dans une autre à plus grande échelle, dans la lignée de L’Euphorie des places de marché (conte urbain ironique). Ce récit gigogne illustre parfaitement la phrase Shakespearienne : « Le monde entier est un théâtre et tous les hommes n’y sont que des acteurs ».

Le lecteur assiste à un défilé de personnages qui se croisent, se reconnaissent, se recroisent au gré du hasard. On les suit comme avec une caméra embarquée.

On plonge dans leurs pensées, leurs voix s’alternent. Par le prisme des uns on apprend des bribes sur d’autres (lien de parenté). L’imbroglio des indices distillés peu à peu se démêle, lors de flashbacks. Et le puzzle de leur vie se tisse. En exergue, une citation de Virginia Woolf centrée sur « l’immédiate fatalité », fil rouge de ce roman.

Le récit s’ouvre justement sur la rencontre inopinée, dans le métro, de deux protagonistes qui n’ont même pas le temps d’échanger leurs numéros de portable.

Le portable, cette nuisance pour certains, est à la source d’une caricature des passants que Franck observe tous les jours. Ne redoute-t-il pas, pour le futur, de voir se multiplier des hordes semblables, esclaves de leur « petit boîtier » qui continueront à l’ignorer ? Quant à Pierre-François, ce sont les autres qui l’intéressent.

Le roman s’articule en trois temps : avant, pendant et après la représentation de la pièce de Corneille Le Menteur et même jusqu’au lendemain soir.

Le café, un huis clos, un décor cher à Hopper, étant lui-même un théâtre, le quartier général où passent la plupart des protagonistes, dans l’espoir de revoir la personne qui les a convoqués ou de s’en approcher au plus près. On a l’impression de voir des marionnettes manipulées par le destin. Ce microcosme brasse des individus de tous milieux, en couple ou seuls (venant de rompre), des « homeless » aux nantis. C’est avec un regard acéré que l’auteur dépeint ses contemporains, leurs comportements dans des files d’attente, loin de la discipline de nos voisins anglo-saxons.

Le zoom sur le public au théâtre est digne d’un dessin de Sempé, dont Christophe Carlier est un inconditionnel.(1) Nelly, l’ouvreuse, comme sortie du tableau de Hopper, accueille, dans son « palais de velours rouge », les spectateurs qui « n’ont pas l’air beaucoup plus heureux que ceux qui entrent à l’usine », pense Luc. Pour Nelly, le spectacle est dans l’assistance. Elle a reconnu Claire, note son « air tourmenté ». Qu’est devenu son amoureux, Antoine, qui a grandi avec son fils ?

Qu’auront-ils retenu de la pièce si chacun épie l’autre, se perd dans son maelström comme Claire ? Cette phrase de Rousseau : « L’on croit s’assembler au spectacle, et c’est là que chacun s’isole » reflète exactement l’état des lieux du moment : ennui, lassitude prévalent. Alice se laisse charmer par la voix de l’acteur, remarque son « coup d’œil caressant à Claire ». Pierre-François, lui aussi aimanté par Claire, suit le manège de l’acteur et s’interroge : « À quoi joue le hasard ? »

Aurélien, l’acteur, aurait-il bafouillé si la femme qui le troublait avait été hors de sa vue ? N’avait-il pas eu l’envie d’adresser des vers galants à « la belle inconnue » ?

Quant au virulent critique Denis, qui préfère « rugir » à applaudir, le « travail de sape » aux éloges, souhaitons que l’auteur ne soit pas lu par quelqu’un de sa trempe.

Font aussi partie de ce ballet de la « comédie humaine » : Cécile qui pense à ses élèves tout en savourant les vers cornéliens, pour qui « la littérature est un enchantement et l’art une bénédiction » ; Lilia, insomniaque, pense à ceux qui l’entourent, écoute la radio et ne serait pas surprise d’y entendre Nelly se confier.

Dans les coulisses, entrent et sortent de notre champ de vision ceux qui sentent « la colère qui gronde dans la société », « la folie du monde », ceux auprès desquels les passants évitent de s’attarder mais qui ne laissent pas indifférents (la folle du bus, la vagabonde échouée dans l’amphithéâtre, « l’errante du boulevard »). On est sensible à l’âme de poète de Luc, qui devient acteur de ses nuits en les étoilant par sa fantaisie.

Ce n’est pas le hasard si on retrouve quelques-uns des protagonistes au même café.

Si Claire n’avait pas égaré son calepin serait-elle revenue au café ?

L’auteur nous initie à l’happenstance, le don d’être au bon endroit au bon moment, avec la réapparition du carnet de Claire qu’elle croyait perdu. Sa bonne étoile veillait.

« Le hasard », disait Pasteur « ne favorise que les esprits préparés ».

Alice serait-elle retournée au café sans ce regret d’être restée insensible au « visage défait » de Claire ? Mais se sentant trahie par Claire, elle est plus encline à tisser des liens avec Pierre-François. N’est-il pas cette « main providentielle », confirmant le proverbe arabe : «  Quand le ciel te jette une datte, ouvre la bouche. » Déception, par contre, pour les soupirants de Claire, tous deux « pris de court » par Franck.

Dans l’épilogue, le lecteur a le choix d’imaginer le futur tête à tête Claire/Franck. Claire cherche-t-elle à se rapprocher de Franck par attirance ou pour évoquer Antoine, afin de savoir ce qu’est devenu celui qu’elle n’a pas pu oublier ?

Dans Singuliers, Christophe Carlier réussit le tour de force de condenser une multitude de vies en cent vingt pages. Une vie, n’est-ce pas une accumulation de petits moments, de rencontres, de voies du destin, de routes prises ou non, de choses imperceptibles qui nous construisent. En campant ses personnages dans des huis clos, l’auteur leur offre des lieux où s’abandonner mentalement, se côtoyer. Ces voyages introspectifs qui nous plongent dans les profondeurs de l’âme humaine, nous renvoient à notre propre vie, nos souvenirs. Qu’avons-nous réussi ? Raté ? Quelle route n’avons-nous pas prise ? La plupart des événements majeurs de nos existences se produisent en corrélation avec d’autres, selon les mystérieuses conjonctions du hasard, de la fortuité. Quel rôle jouent les Parques, l’oeil du Cyclope, dans nos vies ?

On retrouve avec bonheur les comparaisons inattendues : « Le thé du matin apaise comme le baiser du soir », ou « Le théâtre est la confiserie de ma vieillesse », confie Lilia. On apprécie la plume méticuleuse, d’une «  précision d’horloger » et l’humour de Christophe Carlier. Ce qui est sûr c’est que Singuliers interpelle si justement le lecteur adhérant à l’idée que « certaines rencontres nous ménagent un rendez-vous avec nous-mêmes ». Un roman qui fait écho à cette réflexion de Claudie Gallay : « Il est des êtres dont c’est le destin de se croiser où qu’ils soient. Où qu’ils aillent. Un jour ils se rencontrent. Alors à vous de faire leur connaissance. »

(1) : Happé par Sempé, Serge Safran éditeur, 2013.

©Nadine Doyen