Raoul Vaneigem (aka Jules-François Dupuis), « Histoire désinvolte du Surréalisme », Paris, Libertalia, 154 pages

  • Raoul Vaneigem (aka Jules-François Dupuis), « Histoire désinvolte du Surréalisme », Paris, Libertalia, 154 pages, 13 E.

9782918059387FS

Vaneigem s’est plus intéressé au courant parisien du surréalisme que – à l’exception de Magritte – son versant belge. Ayant lui-même via le Situationnisme fait l’expérience des mouvements de l’avant-garde il met les faiblesses sur des « écoles » qui se caractérisent par leur récupération immédiate. A l’inverse de Dada le Surréalisme comme le Situationnisme s’est trouvé récupéré sine die ett utilisé par les institutions mêmes qu’il était sensé mettre à mal. Paru en 1977 sous la signature de Jules-François Dupuis, ce livre – comme son nom l’indique – est une histoire plus désinvolte qu’universitaire. Cela lui ôte le côté pensum.

On saura gré à Vaneigeim d’avoir montré combien dès le départ le Surréalisme fomentait ses propres forces et formes de récupération. Il en savait d’ailleurs beaucoup en ce domaine : c’est sur le dos de Dada, la Metafisica et du Futurisme qu’il construisit sa statue. Les surréalistes « pures » surent d’ailleurs très tôt s’abstenir. Et s’il faut retenir du surréalisme littéraire quelque chose de vraiment vivant il faut quitter Paris et passer au-delà du Quiévrain où l’esprit de Marcel Marien, Pol Bury, Koenig, les Picqueray, Dotremont bref tous les irréguliers de la langue ont donné au surréalisme « vrai » ses lettres les plus saillantes et vives. Aujourd’hui encore les néo Surréalistes ont bien quitté Paris : de Sanda toujours vivants aux disparus Michel Camus, Pierre Bettencourt ou encore Pierre Garnier qui vient de disparaître emmenant avec lui une grande part de la poésie spatialiste.

©Jean-Paul Gavard-Perret

Rome Deguergue et Michel Bénard, Androgyne, Paris, Éditions Les Poètes Français, 2013, 63 p.

 andro

  • Rome Deguergue et Michel Bénard, Androgyne, Paris, Éditions Les Poètes Français, 2013, 63 p.

Conçu à deux voix et quatre mains, ce recueil poétique se compose de quarante-sept poèmes, dont treize écrits par Michel Bénard et trente-quatre par Rome Deguergue, précédés par le poème intitulé L’Androgynat spirituel de Rome Deguergue et de Michel Bénard de Jacques Viesvil. L’illustration de Paul Maulpoix, présentée sur la première de couverture, et les vers de Jacques Viesvil1, reportés sur la quatrième de couverture, ‘‘accompagnent’’ le titre et ‘‘introduisent’’ le fil rouge des poèmes publiés dans cet ouvrage.

Être double, dont la duplicité semble aboutir plus vers la totalité et l’intégrité que vers l’ambiguïté, Androgyne symbolise, dans ces poèmes, la recherche de l’autre, le besoin d’autrui, la tentative de parvenir à l’harmonisation, voire à la coïncidence des altérités et même des opposés, pour retrouver l’unité et pour ne pas éteindre la lumière de l’existence.

Les vers de Michel Bénard résident sur un travail avec la matière, les couleurs, les sons et, qui plus est, avec le silence. Doué d’un pinceau capable de voir au-delà du visible et d’entendre même ce qui est inaudible, le « je » dépasse le temps et l’espace : pas de distinction entre passé, présent et futur, et pas de séparation entre la sphère du réel et celle de l’imaginaire. Tout réside dans l’instant vibratoire et tout n’est qu’un fragment de sensations, sentiments et rêves. L’imagination, la passion, la volupté ainsi que le besoin de beauté, d’amour, d’équité, et d’élévation d’âme traversent et dominent tous ses poèmes.

Concomitance de poésie, musique et peinture, les vers de Bénard fournissent une alternance constante entre la vision d’une étreinte amoureuse suggérant l’activité du peintre et la perception de l’art du peintre comme un acte d’amour. Il s’agit d’un amour passionnel, charnel et spirituel qui chante la magie de l’existence, les arcanes de la naissance, la nécessité de la rencontre je-tu : une rencontre entre νήρ (andròs – homme) et γυνή (gyné – femme). Engendré par l’homme et la femme, l’être humain naît de la femme : une fois fécondée, ce n’est qu’au travers d’elle que la Vie se renouvelle. C’est justement cette « incantation » homme/femme, cet apport indispensable réciproque qui alimente l’arbre de la vie : celui-ci croît suite à une « vibration », il fixe à jamais un instant, il révèle l’importance de l’autre. L’homme se forme dans la femme et, à son tour, il est indispensable à la femme pour qu’elle puisse être ‘mère’ – ‘matrice’ de vie.

Tissage de voix, sons et regards, tous ces vers de Bénard tracent des visages, des corps et des ‘mouvements’ matériels et spirituels qui permettront au lecteur d’envisager le rapport je-tu, entre autres, dans un cadre ontologique, comme source de vie, et, par conséquent, ils lui feront goûter « des rêves en poésie jusqu’à tutoyer l’extase » et jusqu’à poursuivre ses propres chimères et à trouver ses propres vertiges.

En harmonie avec les poèmes de Bénard, les poèmes de Rome Deguergue portent sur le mystère de la vie et sur la figure de la femme en tant que matrice vitale.

Tantôt source d’émerveillement, voire de fascination, tantôt de terreur, tout au long de ces vers, l’« entremêlement des sexes » engendre différents types de rapports je-tu ; d’où une multiplicité de variétés de ‘liaisons’ : l’amour charnel, l’amour spirituel, l’amour maternel, l’amour romantique, l’amour volé, l’amour libre, l’amour-aventure, la sexualité tarifée.

De vers en vers, le je-poète incarne et interroge plusieurs images féminines : de la « femme arlequine » à la « femme torero », de celle qui est dévorée par les blessures d’amour à celle qui est renversée par le taureau. Ange, amante, proie, prostituée, victime humiliée, ‘objet’ de fantaisies érotiques, la femme de ces poèmes passe des rires aux larmes, des sensations de jouissance et d’allégresse aux sentiments de nostalgie et de regret, sans jamais ‘se rendre’ au désespoir total : même lorsqu’elle se donne physiquement malgré elle ou qu’elle est prise par la force, son âme ne s’est pas rendue, elle lutte et s’envole vers un « éternel sur-humain ». Aussi, aimée, désirée, exploitée, abandonnée, cette femme symbolise-t-elle tous les ‘émigrants de la terre’ qui vivent l’exil et/ou l’exode de l’intériorité et qui ont besoin de passer du chaos d’une société déshumanisée offrant des « paradis artificiels » à l’ordre de l’unité.

Par ces poèmes, le je-poète sollicite le respect des différences et réclame la « capacité de voir » – comme suggéré par le poète Rainer Maria Rilke – ainsi que de cultiver un certain contentement à être au monde, malgré tout ce qui fâche et révolte (voir géo-poésie).

Recueil écrit « en communion » et où les mots « se sont mis en écho » tout en gardant leurs différences, Androgyne offre un ‘‘jumelage’’ de corps et d’âmes. Il peint les noces de l’unité avec l’absolu : l’arbre de vie qui marie l’eau et le feu, le ciel et la terre et qui unit deux arbres sous la même écorce … ce sera au lecteur de colorer la suite.

©Chronique de Marcella Leopizzi – Université de Bari Aldo Moro

1 « Il est elle. / Elle est lui. / L’un et l’autre dans leur altérité. / Deux a n’en plus faire qu’un / pour couronner le sacrifice / de l’unité retrouvée. / Deux dans le même profil de l’Œuvre / le même battement de cœur inorganique / le même spasme d’en haut. / Le ciel tout proche / sous l’écorce ».

 

Frédéric Grolleau, « L’homme et l’animal : qui des deux inventa l’autre ? », Les Editions du Le Littéraire, Paris, 148 pages, 19,50 €.

    Frédéric Grolleau, « L’homme et l’animal : qui des deux inventa l’autre ? »

  • Frédéric Grolleau, « L’homme et l’animal : qui des deux inventa l’autre ? », Les Editions du Le Littéraire, Paris, 148 pages, 19,50 €.

Frédéric Grolleau nous livre à la vindicte d’un verbe dont on ne sait plus de qui il devient l’auxiliaire. Toujours est-il que l’anthropomorphisme en prend un sérieux coup dans l’ « aile » (ce qui veut déjà tout dire). Revisitant le bestiaire de la littérature l’auteur affronte l’indescriptible zoo et la jungle qui la peuplent. Il rappelle qu’être animal revient en quelque sorte à perdre l’estime du néant. En conséquence et même si selon Duras « l’écriture ne sauve pas » la littérature animalière tire d’affaire l’homme.

Kafka de « La Métamorphose » ou Marie Darrieussecq de « Truismes » l’ont bien compris. Penser l’homme à travers l’animal – voire pour un auteur se mettre à sa place – revient à conjurer les effets de la pensée. Dans les litières et les fumiers se crée une altitude où la raison respire d’autres fragrances. C’est pourquoi Frédéric Grolleau demeure en de telles dispositions « zoologiques » à l’égard de la pensée et de littérature. Il sait que la sagesse ne tient pas par les hauteurs. On ne peut ne prétendre à celle-ci sans se lester du poids de l’animal.

L’être sans celui-là qui l’habite court un risque incommensurable Toute pensée claire remonte à la bête. Esope et La Fontaine pour prendre le cas des fabulistes ont appris comment l’animal précise les traits de la propre incertitude à notre égard et nous précipite dans notre auge. Certains auteurs (même celle qui a écrit récemment le portrait d’un homme politique français mondialement renommé en cochon) illustrent que le « reste » garde l’épaisseur d’une hallucination.

Grolleau prouve qu’affiner l’être par l’animal fantasmagorique ou non revient à se livrer à une finalité littéraire particulière. Elle s’associe admirablement à ce qui nous échappe dans nos fantasmes et nos fantômes. Car l’animal n’est jamais un pur symbole de l’être. A travers lui ce dernier traverse sa propre confusion et sa propre obscurité. C’est donc pour la littérature une entreprise décisive. Sans sa « viande » (Artaud) l’homme n’est pas. Hors la bête pas de salut, pas de célébration. L’être n’attend que la confirmation de ce miroir.

L’animal reste donc son semblable, son frère. Quant à la réponse à la question posée par Grolleau on laisse à chaque lecteur de son livre le soin de la trouver. En la cherchant il ne sera plus au diapason des concepts littéraires acquis. Chez l’auteur l’hypothèse de la représentation du monde passe par une autre loi que la gravitation du simple esprit. Il rallume la conviction que se passant de tout bestiaire et ne traitant l’humain que par lui-même et par sa seule image bien des choses échappent.

©Jean-Paul GAVARD-PERRET