NIMROD – J’aurais un royaume en bois flotté – (Anthologie personnelle 1989-2017 – NRF Coll. Poésie/Gallimard).

Chronique de Xavier Bordes

G00411.jpg

NIMROD – J’aurais un royaume en bois flotté – (Anthologie personnelle 1989-2017 – NRF Coll. Poésie/Gallimard).

À tout lecteur de poésie, je conseille cette anthologie de Nimrod, un des rares poètes dont il me soit arrivé en le lisant d’être jaloux, tant il est doué pour rénover poétiquement notre regard sur ce qui nous était habituel et évident au point d’en devenir banal et inaperçu.

Nimrod est né le 7 décembre1959 à Koyom, au sud du Tchad. Son père est pasteur luthérien. Le milieu est polyglotte par nécessité, plusieurs langues locales et l’anglais sont pratiquées dans la famille. En 1966, l’enfant entre à l’école élémentaire, qui est en français. Et l’enfant s’éprend du français à travers les récitations de poésie. Désormais ce sera « sa langue ». Il lit avec une passion dévorante. En 1987, alors qu’il enseigne en Côte d’Ivoire, il obtient sa maîtrise en philosophie. En 1991, il reçoit une bourse pour venir à Paris, y soutient une thèse, puis en 1998 avec Passage de l’infini, publie sont premier recueil, qui reçoit le prix Louise Labé…

Ce qui est la caractéristique intéressante de la poésie de Nimrod, outre son émotion constante et palpable, c’est qu’elle ne joue pas spécialement sur le registre des autres poètes dont la « négritude » a été le thème majeur. Nimrod est un poète, parfaitement français, avec ses problèmes et ses joies à lui, ses difficultés existentielles et ses satisfactions, une personnalité qui ne se renie nullement en tant qu’africain d’origine, mais n’en fait en rien un étendard. La poésie de Nimrod est un témoignage poétique saisi sous l’angle à la fois personnel et universel, qu’aucun « kitsch » spécifiquement politique ne trouble, sans pour autant que rien ne soit gommé de ce qui l’indigne et lui semble injuste : mais ce n’est pas du point de vue spécifique qui fit la gloire de ses prédécesseurs Senghor, Césaire notamment, du « noir » et de « l’africain » voire du « descendant d’esclave victime de la barbarie de la traite », mais de l’être humain dans sa plus grande dignité. On peut dire en quelque sorte, que la poésie de langue française issue de plumes venues d’Afrique a atteint, avec Nimrod, à une maturité et un recul intellectuel qui l’égalent sans besoin de folklore et d’exotisme spéciaux, avec n’importe quelle autre grande poésie en langue française. Dans son éclairante préface, Bruno Doucey cite ce passage d’un texte du poète (et romancier) : « Et que dire de l’écrivain africain ? Tout se passe comme s’il devait produire une littérature exotique destinée aux Européens et à lui-même, ce qui revient à vouer à la nostalgie une Afrique qui a disparu depuis longtemps. » Cette situation théorique, le poète la refuse. Il déploie ses qualités à une perception plus haute de son univers. Non que Nimrod veuille gommer son exil et les maux dont souffre son continent d’origine, mais c’est une réflexion dépourvue, j’y insiste, des ingrédients spécifiques de ce que l’Europe a voulu considérer comme « signes de l’authentiquement africain ». Nimrod parle de son destin, homme parmi les hommes. Et ses poèmes sont simplement un emploi, – magnifique d’expressivité, de justesse, d’élégance, de pudeur, – de la langue qu’il a adoptée : et l’on sait que la filiation élective peut facilement avoir davantage de force dans l’amour que la filiation biologique. D’où cette poésie, à laquelle on s’attache vite, et qui inspire à la fois empathie et respect. Nimrod fait un don merveilleux à la langue française, qu’ici je salue avec bonheur. Il faut vraiment lire cette anthologie dont chaque page est une réussite, avec la gravité, l’humour, le tragique, etc… bref, l’épaisseur la vie regardée par le « donner à voir » d’un poète fraternel, intensément poète et simplement profond.

©Xavier BORDES (31/05/2017)

LUIS DE GÓNGORA – Fable de Polyphème et Galatée – Traduction et présentation de Jacques Ancet. (Ed. Bilingue, NRF coll. Poésie/Gallimard).

Chronique de Xavier Bordes

A19748.jpg

LUIS DE GÓNGORA – Fable de Polyphème et Galatée – Traduction et présentation de Jacques Ancet. (Ed. Bilingue, NRF coll. Poésie/Gallimard).


Il ne me semble guère utile de faire l’éloge des traductions du poète Jacques Ancet. Elles sont, en ce qui concerne la langue espagnole, telles qu’un lecteur moderne exigeant est en droit de les souhaiter. Un traducteur peut allumer dans la langue d’arrivée la grâce poétique, comme en d’autres cas, quand il n’a pas de poésie en lui, si compétent qu’il soit, l’éteindre. C’est ce que j’ai pu constater encore dans quelques récents livres de traductions, en lesquelles la justesse du ton était sacrifiée à l’exactitude dénotative. Il en résulte des écrits semblables à des papillons épinglés dans une boîte de collection. Les teintes sont passées, la poudre d’or envolée, la vie avec elle, et il ne reste que l’équivalent de ces fleurs desséchées qu’on retrouve aplaties entre les pages d’un vieux livre. Évidemment, lorsqu’un poète-traducteur parvient à associer le ton et la justesse du sens, cela devient vraiment de la véritable traduction poétique, qui est davantage qu’une simple transmission d’informations au ras des pâquerettes ! En poésie, la capacité à la magie du ton et des visions que la langue d’arrivée doit approcher fait partie – c’est souvent oublié ou négligé ! – de la « compétence »… Dans le cas de Luis de Góngora, la difficulté pour Ancet se double de l’alchimie qu’a introduite le poète andalou dans son poème. Longtemps, l’on a parlé à ce sujet de « préciosité ». Il s’agissait d’époques où la « poétique » ne s’était pas libérée comme après son entrée dans la période dorée du Baroque, temps des métamorphoses de la société, de la culture, de la civilisation, temps d’accélérations « plastiques » de la pensée, dont, sans même le savoir, quelqu’un comme Arthur Rimbaud profitera. Cette période se caractérise, proche en cela de la nôtre, par une sorte de chaos implicite de la société et de la pensée, qui pousse chaque individu vers une vision aventurée des choses, et les auteurs vers une sorte de travail de renaissance de l’écrit et de la vision, quand même ce soit encore à travers des formes traditionnelles. Feu d’artifice créatif, c’est une période qui met « l’imagination au pouvoir », avec bien sûr des fortunes diverses. Entre Titus Andronicus (baroque anglais) – d’une cruauté d’un goût assez douteux – et la Fable de Polyphème et Galatée (baroque aristocratique espagnol), d’une élégance aristocratique, l’époque connaît tous les degrés vers les extrêmes. Or l’extrême de la poésie de Góngora se traduit par l’usage pourrait on dire « immodéré », selon l’expression des surréalistes, du « stupéfiant image ». Sur ce plan, les poèmes de Gongora, comme le faisait remarquer Federico Garcia Lorca qui s’y connaissait mieux que quiconque, n’ont rien à envier aux futurs Surréalistes. Mais il existe aussi dans cette poésie tout une architecture symbolique occulte dont les ramifications ne sont gratifiantes que pour celui qui prend la peine de pénétrer plus profond dans la culture synchronique à la vie du génial Cordouan. Sur ce point, Jacques Ancet a documenté remarquablement, notamment par une ample préface, le texte de Gongora, traduit et présenté en regard de sa version originale, de surcroît accompagné d’une glose, une sorte de traduction en prose semi-explicative adaptée d’un auteur espagnol, Dámaso Alonso. L’ensemble donne à ce livre un intérêt particulier et donne des couleurs et de la richesse à l’image de Gongora, assez pâle et confidentielle en France jusqu’à présent.

©Xavier Bordes


Sur le site de Gallimard

Enregistrer