Les corps fermés, Mathieu SIMONET

 

  • Les corps fermés, Mathieu SIMONET, nanoroman ou eBook, Éditions Émoticourt [R] ( 86 pages) (1)

Dans Les Corps fermés, le narrateur, Mathieu, se retourne sur son adolescence, et analyse en particulier sa place parmi les autres, et sa découverte des corps, pleins de mystères.

On retiendra qu’il s’était retrouvé, en 3ème, dans la catégorie des « coincés moyens ».

De surcroît, l’éducation catholique reçue lui inculque le sens de la générosité et du don, et lui oppose le sexe à la morale.

L’auteur égrène un cortège de souvenirs. Un voyage scolaire à Berlin, ses débuts au théâtre : une révélation pour lui, une opportunité de déverrouiller son corps. Car, jusqu’alors, il « sentait son corps bloqué, incapable de se déployer, de toucher d’autres corps ».

Le récit se centre sur l’éveil des sens et les surprises, les mutations que lui ont réservé son corps, comme s’il découvrait un monde étranger. Quand il se « prend en main », on pense à Daniel Pennac et son éloge de la masturbation.

Il se remémore et revit ses premières fois (première danse, premier baiser, première lettre d’amour) et décrypte ses émois amoureux (première jouissance). Il n’a pas oublié son angoisse face à cette fille racolée par son père afin de le déniaiser, ni le coup monté par Perrine. Sa naïveté fait sourire : « Je bandais sans comprendre pourquoi ». et souligne la carence de l’éducation sexuelle au lycée.

Introverti, il s’était inventé sa bulle. Son monde à lui ? « Le cimetière des graines », peuplé des garçons dont il était amoureux. L’élu du moment devenait dans ses rêves « l’amant d’une nuit ». Toutefois, il tisse des liens d’amitié avec Perrine, « le moteur » du club des « handicapés déglingués ». Un duo dont on suit la métamorphose et l’évolution jusqu’au Bac. On voit le narrateur se désinhiber, se décomplexer.

Les relations se compliquent quand Thibaud vient se greffer sur ce binôme.

Le récit se focalise sur la relation du narrateur avec Thibaud, « ce garçon aux cheveux bouclés » qui l’avait « hypnotisé », lors d’un camp et qu’il retrouve en seconde. En sa compagnie, Mathieu autopsie le mystère masculin : « une tour aux murs froids » renfermant des coffres. Ils se forgent leur langage : « le nougat, l’ennui, le Cap Horn ».

Mathieu évoque son conflit avec sa mère, concédant qu’à cet âge, on est rebelle et enclin à se haïr. Pourtant elle lui offrira la liberté en l’installant dans un meublé pour éviter qu’il change de lycée. Il pouvait alors recevoir Thibaud. Ces « Deux follets » vont s’apprivoiser, se confier, se dénuder, s’aimer, s’embraser, rire, découvrir que leur corps qui « s’accrochaient comme des lierres » est source de plaisir.

Les Corps fermés se clôt par une interrogation pour le lecteur. Les deux protagonistes seront-ils amenés à se recroiser ? Seront-ils capables de supporter le vide, le manque des deux ans d’absence imposés ? Craqueront-ils à nouveau ?

Les corps fermés se lit comme un journal intime, jalonné de désirs, de ruptures, de souffrances, de réconciliations. L’auteur nous fait partager son intimité, ses rêves érotiques, ses nuits magiques, sans tabou. Il nous dévoile sa prise de conscience, à l’adolescence, de son attirance pour les garçons après ses expériences avec les filles. Il nous confie ce grand chamboulement intérieur, ce moment où tout se décida quant à son orientation sexuelle. Un coming out précoce. En fond sonore : Barbara, Higelin.

Mathieu Simonet signe un roman d’apprentissage, dans lequel on retrouve cette sincérité déjà présente dans Les Carnets blancs et La Maternité.

(1) Éditions Émoticourt

24-28, rue de la Pépinière

75008 Paris

http://www.emoticourt.fr

◊Nadine DOYEN

Bohème, Olivier STEINER

 Bohème, Olivier STEINER, nrf, Gallimard, 223p. [R]

Bohème nous restitue la conversation soutenue entre deux protagonistes :

Pierre, metteur en scène, actuellement à L.A pour monter Tristan et Isolde et son admirateur jusqu’alors inconnu, Jérôme Léon, un rebeu, vendeur d’huiles dans l’île Saint-Louis.

A la source de leurs échanges, une brève entrevue à Madrid, au Prado après la pièce. Moment choisi par Jérôme (pseudo de Tarik Essaïdi, inspiré par le peintre Jean-Léon Gérôme) pour glisser à celui qu’il vénère un message et ses coordonnées, telle une bouteille à la mer. Intrigué, Pierre lui répondra avec un brin d’ironie : « Qu’est-ce qui est tombé sur moi ? Vous ? Je n’ai rien senti ».

Leur dialogue va se déployer sur « quatre espaces d’intimité » : textos, mails, téléphone et courrier.

Après la phase d’apprivoisement, la confiance acquise, ils s’épanchent, se confient leurs états d’âme, se promettent de ne plus se quitter, se bordent à distance. Leur viatique ? Donner et recevoir.

Jérôme décline son passé (un père distant), ses cauchemars, ado, dont il se délivrait en se masturbant, sa rupture récente ( blessure non cicatrisée), et dévoile de façon assez abrupte une liaison récente, sa fréquentation des saunas gays. Pierre ne cache pas être marié et père.

Au fil du temps, la magie des mots opère. Ils découvrent leurs affinités, leurs personnalités et s’enhardissent, s’enflamment, se stimulent. S’ensuivent d’innombrables échanges. Jérôme, une sensibilité à fleur de peau, de nature mélancolique, a baigné dans la tristitude ? Comme Pavese, il ne manque pas de bonnes raisons pour se tuer. Serait-ce prémonitoire ? L’écriture fiévreuse, virevolte.

Leur badinage va bifurquer vers le désir, le sexe et leur langage se fait plus cru, plus fougueux.

Pas de regards pour s’aimanter, mais une voix qui envoûte. Ils ne vivent plus que scotchés à leur portable, guettant les réponses. Cela vire à l’obsession. Ils sont fascinés l’un par l’autre, voire intoxiqués. Leur attachement réciproque croît. Les ingrédients de leur dialogue libre et « amoral » :

Leur vie quotidienne, des banalités mais aussi des considérations sur l’amour, des interrogations.

Comment ne pas être subjugué par ce vendeur cultivé qui parle de Proust, cite Duras et Sarah Kane ?

Deux projets concrets se forgent. Tout d’abord, grâce à son amie Oriane, Jérôme pourra assister à la première de l’opéra à L.A. Son exaltation est à son paroxysme, bien qu’il soit condamné à rester silencieux, en raison de la présence de Jasmine, l’épouse de Pierre. L’auteur nous plonge dans les coulisses de la création de l’opéra en trois actes sur fond de la musique de Wagner. L’autre musique d’Olivier Steiner vient de toutes les phrases et mots en anglais qui ponctuent le roman : « I’m not an angel », « Missyou », « It is so fast », « In the mood for love ».On perçoit aussi des airs de Brahms, une chanson de Dalida. On croise la poésie de Rimbaud et le « Rêver vrai » de Peter Ibbetson.

Le rendez-vous suivant est fixé à Trouville, le 12, seule date mentionnée. Ils anticipent ce moment d’abandon, où leurs corps pourront s’épouser. Leurs sentiments sont exacerbés, empreints de crainte.

Ils aspirent à être ensemble, lovés, à passer du je au nous, à « s’adonner à l’interdit ».

Pierre s’interroge sur son amour du corps des autres et en vient à se définir comme bisexuel.

A l’approche du dénouement, un rebondissement vient faire vaciller leur avenir amoureux.

Bohème, titre idéal puisque Jérôme était devenu pour Pierre sa « partmanquante », sa « bohème », rappelant qu’il était un « gypsy boy », descendant d’une Rom.

Bohème relate les tourments de leur passion ardente, dévorante, alimentée par leurs fantasmes.

Leur amour transfigure tout ce qu’ils se disent, s’écrivent et offre des lignes d’une beauté éblouissante : « Ne sommes-nous pas montés sur les vagues de l’amour ? », incluant une lettre de Wagner à Liszt.

Olivier Steiner souligne les affres de la jalousie, du manque, de l’éloignement, de l’attente dues à la dépendance des deux épistoliers, ainsi que la solitude que Jérôme trompe dans les pages de Camille Laurens où des bras l’attendent ou celles de Passion simple d’Annie Ernaux.

Olivier Steiner met en scène une romance « online », non dépourvue de lyrisme, dans laquelle la complicité va se muer en une relation virtuelle de plus en plus intense, intime et volcanique.

Une vraie flambée de désir sexuel, fusionnel sur le point d’être consumée et consommée.

Une émouvante love story version moderne qui montre les limites de l’écran interposé.

◊Nadine DOYEN

 

L’amour sans le faire, Serge JONCOUR—-Spéciale rentrée littéraire 2012

  • L’amour sans le faire, Serge JONCOUR, roman, Flammarion, 320 pages, 19€.

Serge Joncour mène deux narrations en simultané, entrelaçant les courts chapitres autour de Louise et Franck. Qui sont-ils ? Deux êtres cabossés par la vie, en partance vers une destination inconnue du lecteur, ce qui éveille notre curiosité tout en subodorant que leurs routes vont se croiser. Louise, veuve, se trouve dans une mauvaise passe professionnelle. Franck, le Parisien qui a fui la campagne, sort de maladie. Fracassé par une rupture sentimentale, il songe à un retour à ses racines.

Le récit s’ouvre sur une énigme. Pourquoi cette voix enfantine, inconnue qui lui répondit au téléphone provoque le départ précipité de Franck?

Le narrateur va distiller les informations sur ses deux protagonistes avec parcimonie. Leurs portraits se tissent par touches pointillistes, tout comme celui de l’absent.

Peu à peu, on comprend que la décennie silencieuse de Franck l’a coupé de sa famille, d’où ses interrogations sur l’identité du « gosse » avec qui il noue une grande connivence. Portant le même prénom que son frère, Alexandre, mort accidentellement, Frank choisit de le désigner le plus souvent comme «le petit ».

Franck, déstabilisé au début par toutes les réparties du « môme », va réussir à l’apprivoiser. Un duo plein de vie dont on suit toutes les péripéties. Mais la présence à la ferme du fils de Louise, s’avère un obstacle pour aborder avec ses parents la vraie raison de son retour « au bercail ». Cette conversation plus intime qui aurait permis à Franck de s’épancher se voit différée, les parents de Franck partant à la mer.

Le départ des uns lui amène une femme providentielle, Louise, la mère d’Alex.

Le narrateur darde sa caméra sur le trio atypique, mettant en lumière leur attirance réciproque, leur trouble. Les regards s’aimantent. Franck ose des gestes pleins de douceur, bienveillants, réconfortants. leur proximité, les repas pris ensemble favorisent une certaine intimité. Franck est sensible à son charme. Comment résoudre le dilemme qui le taraude, Louise convoquant inéluctablement la mémoire de son frère ? La réponse est dans le titre: L’Amour sans le faire, « l’amour sans y toucher ».

Serge Joncour a le don de ferrer le lecteur, construisant son récit dans un style anaphorique ou comme une nouvelle. Chaque dernière phrase a une résonance particulière, comme une chute. Elle interroge le lecteur, d’autant plus avide de passer au chapitre suivant. Par exemple : l’euréka d’Alex «  j’ai trouvé… ». L’homme à la moto est nimbé de mystère.

Certaines scènes, restituées dans les moindres détails, créent le dynamisme et impulsent des accélérations au récit, à en donner le vertige. On perçoit le tacatam des trains, le halètement des boggies. On panique lors des collisions. On s’essouffle au cours de leurs virées à vélo. On assiste avec amusement au « rodéo survolté » de Franck s’escrimant à faire le ménage devant Alex médusé. On vit minute par minute le sauvetage de Louise, scène épique. On participe à la recherche de la fuite d »eau qui nécessite de mutiler les champs. On partage leur osmose dans cette nature lénifiante leurs pas synchronisés, leurs soirées à compter les étoiles filantes, leurs parenthèses enchantées loin de l’agitation urbaine. Ces instants suspendus ne vont-ils pas faire basculer le futur ? Auraient-ils trouvé leur paradis ?

Les dialogues avec l’enfant font sourire, surtout quand celui-ci paraît plus mature que Franck. On s’attache à Alex, recélant un gisement d’énergie inépuisable.

Il devient le pivot du roman, celui qui donne un sens à la vie de ses grands-parents.

Le roman est traversé par une pléiade de bruits (brouhaha du marché, chants des oiseaux, cris, gémissements), d’odeurs (de fromages, de bougies à la citronnelle).

Il se lit comme une succession de tableaux: Louise attablée au café semble sortir d’un tableau de Hopper. On pense à Constable dans ses évocations de la rivière « noueuse », «qui serpente encaissée entre les calcaires ».

Serge Joncour brasse plusieurs thèmes dont le principal concerne la transmission d’un patrimoine. Situation d’autant plus délicate quand les enfants n’ont pas la fibre de terrien. L’auteur soulève les querelles , les rancoeurs entre fermiers, la question du droit de passage et souligne cet attachement à la terre des paysans.

Il explore les tréfonds de l’inconscient des protagonistes majeurs. En filigrane il aborde la question de la paternité, du rôle joué par un enfant « une manière de se construire un avenir ». Il s’interroge sur ce qu’il reste d’un couple quand celui-ci se délite, sinon « des souvenirs éparpillés ».

Il pose un regard sur la crise économique, le spectre des plans sociaux à travers les angoisses de Louise et ses collègues, menacées par la précarité.

Sa plume est tout aussi acérée et satirique quand il constate les hôtels à l’abandon, les suppressions de trains, leur vétusté. Mais les trajets allongés permettent à Serge Joncour de nous restituer à merveille l’atmosphère des gares et nous faire défiler en travelling la variété géographique de la France (« champs de ventilateurs aux allures futuristes », forêts, collines, reliefs) avant d’en transcender les paysages sublimes.

Serge Joncour s’inscrit dans la lignée de Rick Bass et Thoreau par sa communion avec la nature, comparant sa terre natale au Montana, ou par son état de contemplatif.

Poésie (« Les nuages avaient coulissé. Les grillons donnaient une profondeur ouatée », « Les chants des oiseaux s’emmêlaient dans une partition solaire » et sensualité (la silhouette charnelle de Louise, pieds nus) ne sont pas absentes.

Qu’en sera-t-il de Louise et Franck, du destin de ces deux solitudes ?

Ils semblent mus par le même viatique: ne pas se faire de mal, ne pas gaspiller un instant la chance d’être vivants, bien décidés de se reconstruire et d’abandonner leurs rancoeurs, leurs échecs. Vont-ils se croiser pour un instant ou pour une vie ?

Franck va-t-il resserrer ses liens avec ses parents qui ont vécu avec résignation son exil ? Vont-ils gommer leurs différends ? Le suspense accompagne le clap final.

L’émotion qui imprègne les dernières pages étreint à son tour le lecteur.

Serge Joncour serait-il doté de prescience pour laisser sous-entendre que le regroupement de plusieurs générations, la solidarité devenant primordiale, risque d’être une tendance du futur ?

Serge Joncour signe un roman familial touchant, en perpétuel mouvement, ancré dans le monde rural qui transpire la beauté des paysages et des instantanés fragiles. Un récit débordant de tendresse, de nostalgie, émaillé de flashback, sur fond de réalisme sociétal, servi par une écriture cinématographique.

◊ Nadine Doyen