Noël Herpe – Mes scènes primitives – Récit, L’arbalète Gallimard (19€- 145 pages).

Noël Herpe – Mes scènes primitives – Récit, L'arbalète Gallimard (19€- 145 pages).

 

  • Noël Herpe – Mes scènes primitives – Récit, L’arbalète Gallimard (19€- 145 pages).

Noël Herpe poursuit sa veine autobiographique. Dans Mes scènes primitives, il revisite des tranches de vie particulières. Le portrait en couverture préfigure d’autres tenues vestimentaires singulières. Il nous dévoile son goût pour le travestissement, né durant l’enfance. Par exemple il affectionna sa tenue de phoque pour « la douceur étouffante » et la soie moulante. Plus tard il fut attiré par les boucles d’oreille et les santiags à talons hauts, l’uniforme de hard rocker. Avec son regard d’adulte, il décrypte ce « mystère inépuisable: la féminité des hommes ».

N’est-ce pas sa passion du costume qui le conduisit à rêver d’incarner des rôles?

La tenue du troubadour le fit fantasmer et généra son penchant pour le port du collant qui « tenait le corps à distance » et « en faisait une statue, offerte à l’admiration et interdite au désir ». Il se remémore « un épisode merveilleux » où ils devaient porter des collants noirs et se souvient avoir été perturbé par l’émoi suscité chez ses copains. Il s’interroge sur sa frénésie à se vêtir d’atours féminins, du « justaucorps » volé à sa mère, son bonheur d’avoir son corps (qu’il méconnaît, qu’il évitait de regarder sous la douche) corseté dans un « carcan élastique ». Avait-il succombé au fétichisme? Était-il habité par une obsession érotique? A seize ans il déambulait dans le Marais arborant « une panoplie la plus provocante qui soit ».

Son « frisson pour le théâtre », il l’éprouva dès neuf ans, nourri aux « dramatiques de la Comédie-Française ». Sa première mise en scène, en accéléré, de Roméo et Juliette marqua « le début d’une obsession érotique ». Puis il s’impliqua avec ferveur dans le club théâtre de son lycée, avec un prédilection pour le rôle de « L’amoureux éconduit ». Son épanouissement se réalisait sur scène ou par les expositions programmées, rédaction d’un mémoire, déployant une énergie inépuisable.

Noël Herpe égrène un lacis de souvenirs, décline son admiration pour Gaby Morlay, son icône, ses fréquentations (« des rats de cinémathèque », les amis de Guitry…).

Il convoque les figures tutélaires qu’il mit en scène et détaille ce qui l’attira dans leurs œuvres. Comme Arnaud Cathrine dans Nos vies romancées, Noël Herpe a eu des affinités immédiates avec trois auteurs. Sa première révélation fut Mauriac. C’était comme un miroir tendu. Son osmose avec l’auteur était due à « une parenté tragique ». Il en était imprégné jusqu’à la moelle. Il montre comment il approfondit l’étude de ses écrits et réussit à saisir les méandres du désir chez Mauriac, et son « amour passionné de la beauté masculine ». Il y trouvait l’ineffable bien-être d’une lecture complice d’autant que faute d’encouragement familial, il devait se résoudre à des « séances solitaires ». Le magnétophone lui fut alors un compagnon magique, « un merveilleux outil de mise en scène ».

La solitude du narrateur traverse le récit, d’autant plus douloureuse que la mère avait quitté le domicile conjugal. Une famille éclatée dont Noël Herpe fit la trame de son Journal en ruines. Son adolescence fut chaotique, n’étant pas préparé à s’affranchir de son père. A dix-sept ans, il vivait mal son isolement, conscient que son « vaisseau fantôme était fragile ». D’un côté il recevait un « adoubement affectif » de la famille de Mauriac pour la représentation d’Asmodée, de l’autre il s’enfonçait dans l’échec.

Il résume sa période estudiantine à la Sorbonne à « un cimetière de rendez-vous manqués, d’occasions perdues », à « un désert », fuyant les autres, « rasant les murs ».

L’auteur revient sur ses expériences amoureuses, un vrai « nœud de souffrance », car tournant à l’échec. Il évoque l’inconnu repéré au lycée dont les « apparitions » tenaient du miracle, dont la voix le fascinait, mais qui restait indifférent à sa présence.

Il tombe sous le charme de Thierry, « cinéphile obsessionnel » comme lui, mais un geste équivoque mit fin à leur « complicité artistique ».

Sa déclaration d’amour épistolaire à un jeune premier reste lettre morte.

A Florence, il croise « des garçons inaccessibles ». Il repousse les « assauts répétés » d’Alain Feydeau tout en étant flatté d’être « un objet de désir ».

A vingt ans, il prend conscience de son homosexualité en lisant Moïra. Il répond aux sollicitations du Minitel et s’aventure dans des relations interlopes, sadomasochistes, (« bondage »). Il fait croire à une agression quand on le découvre « nu et ligoté ». Il se définit alors comme « un Don Quichotte froussard, flirtant avec le frisson de la transgression » et redoutant que son « double androgyne » soit démasqué.

Il multiplie les aventures fugaces sans concrétiser son « rêve d’amour fou ».

Il se plonge ensuite dans Green dont le « climat répondait » à ce qu’il vivait. Il y découvre un double auquel il peut s’identifier. Il adapte Sud qui défend « la cause des gays ». Il suit les cours de Rohmer, s’intéresse ensuite à Montherlant, retrouvant dans la Reine morte « labeauté du style renaissance avec ses pourpoints étranglés, ses collants… ». Le récit s’achève au monastère d’Alcobaça où l’auteur ressuscite Inès de Castro, « la reine morte », faite « jusque là que de phrases ».

Noël Herpe signe un récit constellé de références culturelles qui reflète une époustouflante érudition, et laisse deviner la vocation du futur critique de cinéma. Cette confession inattendue lève le voile sur ce qui a permis à l’auteur « de sublimer le désastre » et livre un portrait troublant de sincérité.

©Nadine DOYEN

Alain Mabanckou – Lumières de Pointe-Noire – Seuil –(19,50€- 282 pages)

Alain Mabanckou

 

  • Alain Mabanckou – Lumières de Pointe-Noire – Seuil –(19,50€- 282 pages)

Alain Mabanckou aura attendu vingt-trois ans pour effectuer son « retour au bercail », sorte de pèlerinage, à l’instar de Dany Laferrière dans l’Enigme du retour.

Invité par l’Institut français de Brazzaville, en 2012, l’auteur en profitera pour retrouver des ponténégrins et renouer avec ses proches tout en alimentant le terreau pour le livre qui retracera ce séjour. Le récit alterne passé et présent, conjugue la veine autobiographique et une fresque qui capte la vie dans les rues, les bars et la foule anonyme, sorte d’état des lieux du Congo.

L’auteur nous ouvre des pans plus intimes en insérant des photos de son album familial en fin de chapitre.

Le roman débute par une confession d’autant plus touchante qu’il s’agit de révéler pourquoi l’auteur avait choisi d’occulter (en 1995) la disparition de sa mère: « atermoyer le deuil ».

Tout en brossant un sincère portrait de Pauline Kengué, figure féminine déjà évoquée dans de précédents romans, il met en exergue les qualités de business woman « chevronnée ». Sa maturité précoce lui permit de percevoir ce que sa mère lui taisait. Avec émotion et gravité il se remémore son enfance, leur relation filiale et leur ultime tête à tête. Les dernières paroles de cette mère, pétrie d’abnégation, sont à jamais gravées : « Mon petit, ne me déçois pas », « Deviens celui que tu voudras devenir… » et scellent une douloureuse et poignante séparation. Les références culturelles s’infiltrent dans la description de la « bicoque » digne d’un roman de Sepulveda ou Hemingway. Alain Mabanckou témoigne de son attachement viscéral au « patrimoine familial ».

Son enfance a été baignée de légendes rattachées à la lune, (« l’oeil céleste », fête du Sacrifice) et de prophéties, de croyances (présence d’un corbeau) qui lui ont laissé de profondes empreintes, tant il fut rempli d’effroi à la vue de Massengo, cet épouvantail ou d’un corbillard.

Autour de Pauline, gravite une famille exponentielle. Parmi cette fratrie, un bataillon de cousins, on croisera les figures les plus marquantes. Son géniteur ayant déserté, Papa Roger sera son père de substitution, autodidacte qui lui inculqua le goût des mots, la curiosité, l’ouverture d’esprit. Il l’initia à la lecture de la presse, « lectures du monde » et à l’usage du dictionnaire pour enrichir son vocabulaire (apocryphe). Il développa son appétence pour « la fragrance de la pomme verte ». Pathétique sa rencontre avec « mère Teresa », qui veilla sur sa croissance et qui n’est plus qu’« une loque humaine », en état de déliquescence. Avec Grand Poupy, « tombeur de ces dames », il revisite ses frasques amoureuses. Yaya Gaston sème le trouble, grisé d’être un personnage de roman.

Il est impressionné par « ces petits anges »qui lui collent aux basques et veulent une photo avec lui.

Alain Mabanckou convoque aussi les disparus « personnages ensevelis dans les ténèbres » et les ressuscite en évoquant des tranches de vie (chasse nocturne). Il découvre le sens des chaises vides.

Le narrateur est perçu différemment selon les personnes croisées. Quand on a renié sa famille depuis des décennies, on doit s’attendre à prendre des claques et recevoir un tombereau de reproches. Pour certains il est le « grand frère », pour d’autres « petit frère », ou encore « l’Américain ». Pour les plus jeunes de sa fratrie, il est « une apparition, une ombre… »

Il incarne l’écrivain que beaucoup rêvent de devenir, celui qui vit chez les Blancs, qui passe à la télé. Pour Grand Poupy il était devenu « un affabulateur public ». On devine un fossé entre lui-même et les autochtones, devenu un étranger, dans leurs échanges. N’est-il pas « déconnecté de la réalité »?

Le cinéma Rex marqua l’enfance de l’auteur au point de donner aux chapitres de la seconde partie des titres de films, traduisant les références cinématographiques de l’auteur.

En parallèle s’esquisse la façon dont le narrateur a engrangé ses connaissances au fil de sa scolarité, fréquentant très tôt la bibliothèque. Il prit plaisir à mystifier ses camarades en leur contant ses fictions. Il reste imprégné par ses cours de philosophie qui lui forgèrent l’indépendance d’esprit.

L’auteur sait alterner gravité et scènes plus légères, matinées d’humour comme les leçons de drague, l’incident du kundia. Avec auto dérision, il revient sur sa naïveté quant à sa lecture dans l’ordre alphabétique. Avec tendresse il évoque sa confusion quand il découvrit que sa mère lisait le journal à l’envers, elle qui se sentait exclue de la complicité de son fils et Papa Roger.

Alain Mabanckou radiographie la vie congolaise: port de l’uniforme dans les écoles, levée des couleurs et hymne national, pénurie de médecins qualifiés, rejet de l’anglais, méfiance des Blancs. Il aborde la religion (catholicisme supplanté par l’église pentecôtiste), la prostitution.

Il ne partage pas la vision d’« un paradis de misère », au contraire il nous conduit vers « les points de lumière » que savent débusquer les enfants. Pour eux le bonheur se niche dans un pneu, des tongs, l’imaginaire prend la relève. L’auteur souligne l’esprit solidaire, l’euphorie collective.

En filigrane défilent le passé colonial une nation marquée par les stigmates de « la traite négrière », les conflits nordistes/sudistes, la guerre civile, jusqu’à son indépendance en 1960.

Avant de s’envoler pour Paris, l’auteur, « oiseau migrateur » confie ce qu’il n’a pas fait, aurait dû faire. Une pointe de nostalgie accompagne ses adieux à sa « concubine », car il subodore comme C.M. Cluny qu’« il y a des lieux que l’on pressent ne jamais revoir, des êtres ne jamais revoir ».

Alain Mabanckou signe un roman touchant dans lequel il tente de s’amender après avoir été taraudé par tant de culpabilité et d’ingratitude. Voilà « l’oubli, l’indifférence réparés », mais peut-être achetés par ses enveloppes laissées discrètement à ses proches. Récit ponctué d’anecdotes, de souvenirs immarcescibles servi par une écriture épurée, une plume « corrodée par le sel des regrets ». Un livre-mémoire, empreint de tendresse, d’amour, de déférence.

Un bel hommage d’un fils à sa mère. Inutile d’attendre d’être à la lettre M pour découvrir cet auteur couronné en 2012 par le prix de l’Académie française.

©Nadine DOYEN

Claire Fourier – Les silences de la guerre – Roman, éditions dialogues (191 pages- 19,90€)

Claire Fourier - Les silences de la guerre

 

 

  • Claire Fourier – Les silences de la guerre – Roman, éditions dialogues (191 pages- 19,90€)

Claire Fourier a choisi pour capter notre attention de restituer en couverture, de sa main manuscrite, le premier paragraphe des Silences de la guerre. Roman que l’écrivaine définit comme le « pendant féminin au Silence de la mer » de Jean Vercors.

La narratrice (une étudiante de 20 ans) nous en dévoile la trame, pour le lieu: Gwitalmézé, en Bretagne, l’époque : 1943 et les circonstances : l’occupation, le couvre-feu. La tension, l’inquiétude, la panique se lisent sur les visages des villageois. Voilà leur horizon rétréci, le village étant devenu « une zone côtière interdite » etle rivage «  truffé de blockhaus ». Le mur de l’Atlantique se construit. La terreur gagne aussi la narratrice, venue se réfugier chez son père veuf, quand elle comprit qu’elle devrait cohabiter avec « un boche ». Elle découvre tout sur cette guerre, ses absurdités, répétant « Je ne savais pas ». La crainte, l’appréhension vont la tenailler. Elle déploie une bonne dose d’audace pour contrer cet étranger, soulignant la défiguration du littoral. Elle brosse un portrait détaillé de l’officier Hermann (« un ennemi à figure d’ange ») que l’on suit dans sa mission et retrace leurs conversations. Cet homme « racé », « distingué », poli, cultivé, gagne la sympathie du père, vétérinaire, qui sera mis à contribution pour soigner les chevaux. Les absences mystérieuses, voire suspectes du père (Serait-il impliqué dans la résistance ?) favorisent les soirées en tête à tête des deux protagonistes. Peu à peu la méfiance s’estompe, ils s’apprivoisent, s’aimantent et découvrent leurs affinités électives : la peinture comme déclic. Leur osmose est activée par leur entente intellectuelle. Une complicité se tisse, une alchimie les soude. Ils sont en phase pour militer pour la paix. Fritzla « tire par le haut ». Les mots leur sont « la face audible de l’harmonie ». La dépendance s’installe : « Personne n’avait pour moi autant de valeur ». Elle guettait son retour, sensible à sa voix « grave et veloutée » vers laquelle elle se tournait « tel un héliotrope ». Elle devient pour lui « son pain blanc », « son oasis », « le féminin accueillant », sa bouffée d’oxygène et lui « sa présence atmosphérique ». Glaoda se montre déterminée à balayer ses pensées sur la guerre et l’officier, fatigué de cette occupation, ressent l’urgence de fraterniser. Leurs visions de la paix les rapprochent, évoquant «la bonté qu’induit la paix ». N’espèrent-ils pas œuvrer à la construction de l’Europe ?

Hermann laisse parler son cœur : « J’ai faim de paix et…de vous ». Il peut s’épancher, « tel un naufragé » dans les bras de sa Glaodina, trouver dans sa bouche « son nid de tranquillité ». Ses mains, ses yeux ne peuvent pas la trahir. Dans leurs moments d’intimité, leurs corps sont traversés par « une très douce incandescence »,vibrant «  à l’unisson », partageant « la même langue de cœur et de culture ».

La remise, « leur espace spirituel », (un huis clos où ils sentent intouchables), la serre et le banc du jardin servent de cadre aux confidences entre Hermann et la narratrice. Dans ce paradis Hermann se fait poète : «La mer a ses perles/Le ciel a ses étoiles/Mon cœur a sonamour ». L’officier s’abandonne, plein de confiance en l’avenir, avec pour leitmotiv « le temps viendra ». Ilse déclare prêt à épouser sa « Fleur de bruyère ». Quant à sa « Glaodina » elle rêve de donner naissance à une fille.Au lecteur de découvrir si leurs espérances se concrétiseront ?

Claire Fourier, écrivaine iconoclaste, s’impose, livre après livre, démultipliant ses talents.

Telle une artiste, elle convoque une palette de couleurs « les nuages ourlés d’orangepar le soleil levant, l’océan vert-de-gris frangé d’argent », pour peindre les paysages de la Baltique à travers une succession de tableaux de Caspar David Friedrich « despaysages améthystes, roses et gris de lin », en écho aux paysages bretons de Charles Cottet pour leur similitude, sublimant la beauté des lieux et y attardant notre regard.

Telle une pianiste, elle égrène les notes de Debussy « un cyclone de paix », de Satie, « des accords de Wagner ».

En historienne soucieuse d’exactitude, elle retrace cette période noire et douloureuse pour les finistériens, revisite le passé historique de la patrie de chacun des protagonistes, dresse le portrait du Führer « Un inculte, le pire des sourds, un Dracula… ».

En femme sensible, elle a su pointer le coup de grisou, la déflagration intime qui ont révolutionné le cœur de Glaoda « pris dans un étau » , lui forgeant un destin d’héroïne.

En tant que romancière, Claire Fourier offre au lecteur « des silences », celui « auquel Debussy donnait la parole », celui d’Hermann dans le litde Glaoda, rompu par la langue russe « affectueuse,sensuelle ». Elle crée le suspense en abordant le contexte dramatique, moteur de la narration. Des rebondissements ponctuent le récit : « Celadevait arriver » ou en laissant planer un pressentiment « inexorable ». Elle oppose deux mondes : « la constellation nocturne, civilisée , humaine » à  «  la planète diurne, barbare… » A chaque page, on retient son souffle : on peut s’attendre à une explosion, une arrestation, un sabotage, une fusillade, un pilonnage, ou à la contemplation du « soleil cramoisi coulant dans la mer d’Iroise ou des hosties de soleil sur la mer ».

Claire Fourier brosse avec beaucoup de psychologie le trio : père, fille et ‘le boche’.

Les protagonistes savent savourer des complicités nouées sur l’instant, « une entente endeçà des mots ».

Sa plume est à la fois poétique : « Le poète rêvait de « lèvres de miel », « des perles de pluie brillaient dans l’herbe courte », sensuelle (pour évoquer « Le saut dans un étatde grâce » des amants bravant l’interdit), étayée par de nombreuses références culturelles (Rilke, Goethe, Heine), irriguée par la musique, cristallisée par la peinture froide, mélancolique de Friedrich (commentée dans les moindres détails).

Le bandeau : « Au-dessus de la haine » résume bien le dessein de Claire Fourier, clairement formulé par ces expressions : « donner tort à la guerre » et «  entrer dans unerésistance supérieure ». N’est-il pas temps d’éradiquer les relents germanophobes ? Ce roman s’inscrit dans le processus de la réconciliation engagée, avec sous-jacent les notions de pardon (enterrant la hache de guerre) et de tolérance ainsi que l’esprit européen. Le père est-il sincère quand il porte un toast « À l’entente à venir de nos deux peuples ! » ? Une phrase clé cerne bien la tonalité du roman : « En temps de guerre,il y a 2 sortes de gens : les haineux et les aimants. Les haineux trouvent l’occasion de rajouter à la haine, les aimants de rajouter à l’amour ».

Claire Fourier signe un roman puissant, jalon essentiel du devoir de mémoire, conjuguant la fresque historique (la construction de mur atlantique) et une love story si improbable entre ces « maquisards de l’amour », une « histoire sublime et douloureuse » à portée universelle qui « peut arriver à n’importe qui, sous d’autres latitudes » à toute époque. L’auteur ayant choisi de donner les pleins pouvoirs à l’Amour sans frontières, décline un hymne à la paix et met en valeur les écrivains de langue allemande. Un roman rassérénant porteur d’espoir.

A noter la parution du no 67 de Traversées présentant la romancière Claire Fourier.

A paraître au printemps, mars 2013:

Dieu m’étonnera toujours, suites pour le temps qui passe. Éditions dialogues.

Récit sous forme de prose entrecoupé de haïkus.

©Nadine DOYEN

David Foenkinos – Je vais mieux – roman, nrf Gallimard (19,50€, 330 pages).

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  • David Foenkinos – Je vais mieux – roman, nrf Gallimard (19,50€, 330 pages).

David Foenkinos met en scène un quadragénaire frappé par une maladie taraudante, la maladie du siècle, dit-on. Le lecteur suit l’évolution de cette douleur fluctuante, dont l’intensité est traduite par un chiffre entre chaque chapitre et accompagne le héros dans sa souffrance, guettant l’accalmie. Il connaîtra de faux espoirs. Vouloir interpréter le visage, les paroles du radiologue génère chez lui une panique, une angoisse, que Woody Allen incarnerait à merveille. Ce silence médical, ces réponses laconiques suscitent chez le patient des doutes, des idées noires récurrentes. Aurait-il lu Mars de Fritz Zorn pour se convaincre qu’il est rongé par son propre chagrin ?

Les phrases, les mots (chaotiques) ressassent l’état de cet être crucifié par sa rupture, son licenciement, étayés par un bulletin « météo » de l’âme. On assiste impuissant à son naufrage. Serait-il hypocondriaque donc coupable de la pérennisation de ses maux ou victime des insuffisances de traitements ? Il est temps de réagir, de consulter.

Le narrateur surprend par son endurance, son opiniâtreté à confier son corps à tous les experts qu’on lui conseille, depuis la magnétiseuse, le psychologue, l’ostéopathe et même une professionnelle. Lequel d’entre eux réussira à éradiquer cette affliction, ce mal étrange, insidieux, à dénouer les tensions ? Et si ce stress était orchestré par des frustrations ? Le héros ne renonce pas et va décliner tout ce qui a pu miner sa vie.

L’auteur bouscule son personnage central pour lui réserver des surprises et une embellie sous les traits d’une inconnue, montrant que la destinée joue de nous comme avec des dés et frappe souvent là où on ne l’attendait pas. Regards échangés, voici le « vétéran de la douleur » hypnotisé. Grâce à cette « incroyable » rencontre, le héros redécouvre l’art de séduire, mais aussi les affres de l’attente, du manque. Pauline va changer la donne. N’est-elle pas sa « porte de Brandebourg » ?, et surtout sa « colonne de la Victoire » ? La magie des coïncidences leur aurait-elle souri ?

Le récit s’achève par une scène chorale, dans une ambiance festive, le couple providence ayant convié tous leurs amis ainsi que « les témoins des pires heures » du héros dans cet hôtel littéraire relifté, « panthéon des mots » où les livres seront à l’honneur. David Foenkinos rend un hommage à la littérature et à ses figures tutélaires : Gombrowicz, Kundera, Cervantès, Joyce, Tchekhov, Cioran.

Dans ce roman, l’écrivain brasse plusieurs thèmes universels.

Il radiographie un corps qui lâche. Sur un ton grave, il nous plonge dans les pensées, les craintes, les interrogations de son protagoniste, conscient de sa finitude.

Il scanne l’univers hospitalier, immersion d’une telle vraisemblance qu’il réussit à nous communiquer les appréhensions avant une IRM et réveiller nos névroses.

Il évoque les rapports amoureux, les liens du couple et démontre sa fragilité. Celui du héros gagné par la monotonie, la lassitude, l’enfermement explosa. Ses tentatives de rabibochage avec Élise échoueront. Celui formé par ses amis, Edouard et Sylvie qui sous des faux semblants en était au même stade de délabrement. Il souligne l’inadaptation à l’amour, la difficulté de la quête du bonheur de ces générations, comme Florian Zeller l’a aussi décrypté dans La jouissance.

Le seul duo à avoir résisté, démonstration à l’appui avec ce langoureux baiser de cinéma, « d’une grande intensité » s’avère être celui des parents du narrateur.

Il oppose les deux entités : amour, amitié(« salvatrice »), philia et eros. Une vague de sensualité traverse le récit avec l’« étrange pulsion » de Sylvie, prête à s’offrir.

Le romancier dissèque également les liens familiaux, pointant ce qui a manqué dans l’enfance du protagoniste : des parents aimants, mais qu’en est-il avec ses enfants ?

Sur le plan professionnel, il ausculte la vie en entreprise (rivalité, jalousie, harcèlement) et les rapports hiérarchiques, sujet déjà présent dans La délicatesse.

David Foenkinos développe une réflexion sur le bonheur « entreprise épuisante », tout en confrontant son héros à une succession de déconvenues (panne de machine) et impondérables (deuil, scène de ménage), apportant la note tragi-comique.

On retrouve avec délectation l’auteur coutumier des notes en bas de pages, des mots fétiches distillés dans chaque roman( cheveux, rhapsodie des rotules, cravate…)et des nationalités qui lui sont chères (polonais, suisse, allemand, suédois). On se nourrit de formules : « un Hiroshima du ciseau » (dont on ne se lasse pas et que l’on est tenté de mémoriser), d’aphorismes. Si Jean-Philippe Blondel recourt à des proverbes anglais (06h41), Jean-Claude Lalumière à un proverbe anglais (La Campagne de France), David Foenkinos privilégie les maximes françaises : « Demain est un autre jour » et les expressions idiomatiques comme: « en avoir le cœur net ».

L’écrivain nous livre un bel échantillon de son esprit vif et facétieux, de son humour (« On devrait vivre notre vie à l’envers pour ne pas la rater ») et confirme son originalité et son talent. Il joue avec la ponctuation, les quiproquos : « Il y a un problème » ou « Je vais prendre un avocat », les rebondissements et le suspense.

David Foenkinos signe un roman sculpté dans la douleur, pour lequel il a fomenté un happy end, annoncé dans le titre libératoire. On est soulagé, le héros a jugulé ses maux. « La géographie du désir » le fera voyager jusqu’à Berlin, avec Pauline où ils pourront entendre « la plus belle langue du monde », « la plus érotique ».

Je vais mieux est un récit tourné vers l’avenir, optimiste pour les vaincus de l’amour.

Pourquoi ne pas lui décerner le prix des Pyramides 2013 ?

©Nadine DOYEN

Jean-Philippe Blondel – 06H41 – roman – Buchet. Chastel (232 pages- 15€).

Jean-philippe Blondel

 

  • Jean-Philippe Blondel – 06H41 – roman – Buchet. Chastel (232 pages- 15€).

« Il n’y a pas de hasards, mais des aimantations », affirme Martin Melkonian. C’est ce qu’auraient pu penser les deux protagonistes du roman de Jean-Philippe Blondel, en prenant le train de 06H41!

Pourquoi ? Parce ces deux là se sont aimés, vingt-sept ans auparavant, une liaison passagère.

Le mot: « catastrophe » préfigure cette rencontre improbable qui va donc les aiguiller vers le comptoir des souvenirs. Pourtant, dans un train, « rien ne peut vraiment vous arriver ».

L’auteur entrecroise les voix de Cécile et Philippe. Ceux-ci se livrent à une introspection, mais donnent aussi un portrait de l’autre, sans concession, ne se privant pas de phrases assassines. Par flashbacks, ils déroulent l’écheveau de leurs moments partagés, de leurs années au lycée. Chacun d’eux se remémore leur liaison éphémère, tente de remplir les alvéoles du passé. Ayant le recul de la maturité, ils sont plus lucides pour commenter leurs folies de jeunesse, leurs erreurs, et mieux comprendre leurs ainés, les mères. En creux se tisse le portrait de leur ami commun, Mathieu, le « sparring-partner » qui a beaucoup compté pour Philippe, manqué (Ne pensait-il pas à lui avant de s’endormir ?) et qu’il accompagne maintenant dans sa maladie, alors que la mort est en embuscade. Poignante son empathie à l’égard de la mère de Mathieu, comme une mère de substitution, puis son refuge. C’est donc un constant aller-retour entre passé présent auquel est soumis le lecteur.

Cécile et Philippe vont-ils se reconnaître, se parler, se sourire, renouer un lien ? Vont-ils s’offrir une nouvelle parenthèse londonienne ou au contraire s’ignorer ? L’art de l’auteur est de ferrer son lecteur et de le maintenir dans le suspense, d’autant qu’il reste une demi-heure « pour se jeter à l’eau » avant le terminus. Il excelle aussi à disséquer le maelström intérieur des deux protagonistes, réunis dans cette proximité fortuitement, leurs tergiversations, leurs atermoiements, leur dilemme de l’instant.

Dans ce roman, l’auteur s’interroge sur l’état amoureux. Il développe une réflexion sur les amours d’adolescents insouciants, immatures (passion mais aussi désillusions), le couple (violence, divorce et enfants ballotés), la rupture amoureuse et l’amitié que l’on croit parfois inoxydable mais qui s’étiole ou cesse. Celle entre Mathieu et Philippe, le seul à qui il accorde sa confiance, a résisté.

Il aborde les relations générationnelles, la vieillesse des parents, et la ritournelle du temps qui passe. La phrase : « C’était il y a vingt-sept ans » résonne comme un refrain, scandant le récit.

Jean-Philippe Blondel se plaît à dégommer ces retraités oisifs (la mère et son Véloman) qui goûtent à la vie de pacha sur des bateaux de croisière. Il explore la complexité des rapports humains, montre comment des destins peuvent bifurquer pour se recroiser de nouveau.

L’auteur nous offre des parenthèses comiques. Par exemple quand il plonge (à la manière de Jean-Claude Kaufmann ou de Marie Despleschin) dans les profondeurs du sac de Cécile et nous révèle son univers intime. Jean-Philippe Blondel est fidèle à son style haché, ses phrases nominales, « des mots lancés comme des javelots », ses dialogues spontanés, ses séries d’adjectifs.

Jean-Philippe Blondel distille son immuable touche locale (Troyes et « la désertion de l’industrie textile », le stade de l’Aube, le lac de la forêt d’Orient), égrène des bribes autobiographiques, facilement reconnaissables pour ses aficionados. Ici, sa connaissance de Londres, de la langue anglaise, d’où sa référence à des proverbes : « Every cloud has a silver lining », apprenant à Cécile à positiver, puisqu’après la pluie, vient le beau temps. Mais les lieux sont mémoire, liés aux événements de votre vie, constat amer de Cécile. Pour Philippe, la cathédrale, cadre « érotique » fut le témoin d’un baiser, pour son fils,Loïc, qui avait lâché un ballon, le théâtre d’un chagrin.

L’auteur glisse un soupçon de nostalgie, l’ironie côtoie l’humour. Il nous offre une réjouissante variation sur le genou de Cécile (en écho au genou de Claire), autour du train, ce huis clos qui favorise les rencontres, les retrouvailles et la lecture. Faites comme lui, glisser des poches et ajoutez 06H41. Un roman à lire sur les rails, capable de fédérer un large lectorat par son côté universel.

©Nadine DOYEN