Christophe Carlier – Happé par Sempé – Serge Safran éditeur (70 pages – 7€).

 

    Christophe Carlier - Happé par Sempé - Serge Safran éditeur (70 pages – 7€).

  • Christophe CarlierHappé par Sempé – Serge Safran éditeur (70 pages – 7€).

Si Christophe Carlier a été « happé par Sempé », le lecteur sera séduit par l’accueil que lui réserve le personnage de la lumineuse couverture. Pour l’auteur, « Parler de Sempé, c’est comme traverser la France à bicyclette ». Cet opus nous y invite.

Le nom de Sempé est familier pour beaucoup : chacun a en mémoire un dessin, le petit Nicolas, une page d’humour mais pour un aficionado comme Christophe Carlier, Sempé c’est une œuvre colossale et tout un art, celui de dire tout avec presque rien. Il commence par nous expliquer comment le dessinateur s’est immiscé dans sa vie, ce qui l’a fasciné. D’aucuns se souviennent des livrets de dessins donnés dans les stations-service pour occuper les enfants durant un voyage. Il a revisité tous ses albums et nous en livre la quintessence ainsi que ses observations les plus subtiles.

Les dessins ne sont pas muets, certains délivrent un message. Sempé, c’est une « philosophie ». Christophe a décrypté les paroles, les légendes, la façon dont les gens s’expriment. Il évoque le large panel de personnages croisés (cyclistes, rats d’opéra, vieilles dames frileuses, écrivains…), ainsi que les divers lieux où il campe adultes, enfants ou la foule (intérieurs, villages, espaces de foi, front de gratte-ciel, rues de Paris, kiosque à musique, jardins publics, musées, une plage). Des chats malicieux pour compagnons ou « En guise d’ornement » un chien afin de tromper la solitude. L’atmosphère rendue est souvent empreinte de tendresse, de « douceurs de soie », de « Fraîcheur et somnolence », « d’harmonie retrouvée ».

Sempé sait croquer nos travers (vanité, colère, égoïsme), obsessions, nos cécités, nos vanités et pointe avec un œil satirique la folie de la société et l’invasion de la publicité. On peut voir dans ses dessins un défilé de la comédie humaine. Il a abordé de nombreux thèmes regroupés dans des anthologies (Enfances, Les Musiciens) et contribué à des illustrations de textes d’écrivains dont Modiano et Süskind.

Christophe Carlier confie ce qu’il lui a apporté. Par exemple apprendre à regarder le monde, à capturer l’instant, « les amitiés sans parole » ou « les saluts silencieux ». En bref, porter plus d’attention. Et depuis, il attend que la Joconde lui réponde.

L’auteur prête à Sempé le même « regard stupéfait » qu’Amélie Nothomb devant l’étrangeté du monde ». D’où ses personnages souvent perdus, écrasés par l’immensité du monde, parfois ridicules. Sachant débusquer le moindre détail, Christophe Carlier y découvre cette « poésie » qui « parfume tout le dessin » et « la beauté des gens ordinaires », attachants. Ombres et trouées de lumière se disputent l’espace.

L’auteur glisse quelques notes biographiques sur Sempé : son enfance à Bordeaux, puis sa rencontre déterminante avec Chaval, son modèle, « son maître ». Il balaye son parcours professionnel depuis son début dans la presse (Paris Match) jusqu’à l’apothéose avec les couvertures du NewYorker, ce qui lui gagna cette notoriété, cette « visibilité mondiale ». Il nous révèle également quelques confidences.

Après avoir bien appréhendé son univers, Christohe Carlier, en amoureux inconditionnel de « Jean- Jacques » éprouva le besoin de connaître l’homme. Avec auto dérision il nous conte ses diverses tentatives pour entrer en contact avec lui et ses rencontres fortuites, le croisant à vélo. Mais intimidé de se retrouver face à face, il en resta figé et prisonnier de ses albums, « comme dans un labyrinthe ».

Christophe Carlier fait partie de ces « élus » qui vibrent à l’humour de Sempé. Par ce portrait, l’auteur livre un vibrant et sincère hommage à ce grand dessinateur humoriste français, « qui n’a jamais été adulte », moraliste à la plume tendre et aquarelliste. Cet exercice d’admiration ouvre au lecteur un univers qu’il méconnaissait. C’est aussi une invite à s’y replonger, à déambuler au gré des saisons.

Une évasion indispensable pour retrouver le chemin du sourire. Merci à Christophe Carlier pour cette analyse fouillée qui met en exergue celui qui fut sauvé par son crayon. Car Sempé reste intemporel et pourvoyeur de bonheur.

©Chronique de Nadine Doyen

Clément Bénech – L’été slovène – Flammarion (127 pages – 14€).

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  • Clément BénechL’été slovène – Flammarion (127 pages – 14€).

Clément Bénech met en scène deux jeunes étudiants en géographie à la découverte de la Slovénie. D’un côté, le narrateur qui nous relate leur escapade estivale. De l’autre sa bien-aimée. Deux êtres qui déclinent une partition d’amour. Ce moment, ne l’avaient-ils pas rêvé, fantasmé ? Si les protagonistes du dernier roman de Serge Joncour privilégient L’Amour sans le faire (1), le but de ce voyage n’était-il pas de se retrouver, rompre la routine, de prendre du temps à eux pour « faire l’am- » et vivre leur intimité en toute liberté ? Le narrateur nous prend vite à témoin de l’évolution de leur perception face à telle situation, glissant entre parenthèses des apartés (« Elle ne s’émerveillait plus »). Il nous restitue également des bribes de leurs dialogues ou de leurs oaristys nocturnes.

On embarque avec eux dans cette voiture de location qui pourrait bien rendre l’âme.

On les suit à la nage jusqu’à cette « pépite » qu’est le lac de Bled, avec son « île flanquée d’un clocher ». Et on tremble à la crise de panique qui s’empare du piètre nageur, quand son souffle vient à manquer. On assiste impuissant à leur embardée.

On se laisse enfermer avec eux dans le parc Tivoli où des bogues vont perturber leurs ébats. Les tribulations de nos deux héros ne manquent pas de piquants ! De quoi être au bord de la crise de nerfs quand même le DVD a « ses sautes d’humeur ».

On va croiser Sara, une hôtesse encombrante, mais encore plus dérangeante sa chatte Swann, dont le couple s’est vu imposer la garde un soir. La situation tourne au grotesque quand ils inventent une façon de satisfaire cette chatte en chaleur !

Clément Bénech autopsie les liens, les sentiments des deux protagonistes et pointe ce qui les éloigne progressivement. On devine Éléna demandeuse de plus d’effusions, sur le qui-vive, sondant sans cesse le cœur de son amoureux (« Pourquoi tu m’aimes ? ») On peut s’étonner d’ignorer le prénom du narrateur, mais pour Éléna il est son « chat », elle ne l’a jamais appelé par son prénom. Lui espère un jour.

L’auteur aborde une réflexion sur la fragilité du couple, s’interroge sur sa durée et souligne leurs divergences, leurs caractères opposés, sources de tensions, de reproches. Il traque les signes qui peuvent enrayer l’harmonie conjugale. Les protagonistes se regardent dormir, vivre. L’amour serait-il une affaire de point du vue ? On s’attache aux défauts ou on ne les supporte plus. Le romancier explore quand et comment les choses échappent à la vigilance de l’autre.

L’auteur excelle dans l’art des comparaisons (Le tombolo forgé avec Éléna). Il surprend par ses associations de mots, tels des oxymores : « ces silences qui réveillent », « une nudité silencieuse » ou imagée : « L’autoroute s’encanaillait de nids de poule ».

Clément Bénech manie le suspense à merveille. On partage l’impatience d’Éléna à découvrir le mystère des photos de la pellicule trouvée dans l’appareil photo, d’autant que « le sale regard » du photographe laisse deviner quelque chose d’inconvenant.

Certaines situations incongrues font penser aux sketchs de Benny Hill ou au cumul des péripéties auxquelles sont confrontées les protagonistes de La campagne de France de Jean-Claude Lalumière. D’autres voient en lui un côté Desproges.

Comme Dominique Noguez, pour qui l’année commençait bien, l’été en Slovénie s’était annoncé sous les meilleurs auspices pour les deux protagonistes de Clément Bénech.

Mais qu’en est-il de son épilogue pour ce jeune duo amoureux ?

Et si c’étaient leurs pires (meilleures) vacances ? L’auteur viserait-il à démontrer que changer d’air n’occulte pas les failles intimes, qu’un décor, aussi paradisiaque soit-il, ne nous déleste pas de nos soucis ? Les impondérables auraient-ils fauché en plein vol leur love story ? Leur amour va-t-il résister à tous les aléas ?

Laissons au lecteur la surprise d’être happé par la chute de Clément Bénech.

L’été slovène nous offre une ouverture sur un pays de « la taille de la Bretagne », aux paysages grandioses (Alpes juliennes, le Triglav), avec pour spécialités : les « potica, les bureks », pour arbre emblématique : le tilleul et pour barde: Prešeren.

Clément Bénech signe un récit à deux voix, nourri de rêves, non exempt d’humour, servi par une écriture cinématographique.

Un premier roman prometteur, joyeux à lire.

  1. L’amour sans le faire de Serge Joncour est paru en poche. (J’ai lu – n°10406)

©Chronique de Nadine Doyen

Dominique Noguez Une année qui commence bien – récit – Flammarion

RENTREE LITTERAIRE

 

  • Dominique Noguez Une année qui commence bien – récit – Flammarion (384 pages – 20€)

    Dominique Noguez Une année qui commence bien – récit – Flammarion

Dans ce récit confession, Dominique Noguez ne compte pas seulement les heures heureuses. Si l’auteur se décrit comme timide, enfant, ici il se livre sans ambages.

Toutefois il a beaucoup tergiversé avant de combler son « retard de sincérité ».

Il craignait de raviver de vieilles plaies, n’ayant pas le goût pour l’exhibitionnisme.

Colette, son amie libraire l’encouragea à « s’alléger du poids du secret ».

Son « précieux journal », qu’il considère comme « un rival » ou « un guide », lui a permis de ressusciter des moments plus flous dans sa mémoire, 15 ans après.

Il peut en exhumer des faits, comme « les crans d’une crémaillère qui empêchent la retombée dans l’oubli ». Qu’en est-il de Cette année (1994) qui commence bien?

 

L’auteur évoque ses nombreuses conquêtes( « Je couchottai ») jusqu’à son coup de foudre pour Cyril qui deviendra « la grande affaire de sa vie ».Il revient sur cette rencontre déterminante, lors d’un colloque, en 1993. Il succombe devant ce visage angélique, « sa beauté, son sourire, ses cheveux… », « ses yeux « une inondation de bleu clair ». Mais n’était-il pas « un archange diabolique »? Son attirance qui tourne à l’obsession. Il en dresse un portrait dithyrambique. Comment ne pas être sous l’emprise de ce « grand pourvoyeur d’espérances », au « rayonnement exceptionnel », à l’ « intelligence rare »? Il retrace ses lents progrès dans l’apprivoisement de l’autre. Dominique Noguez a recours à des termes de tauromachie ( faena, talanquère) pour décrire les phases d’approche avant d’en arriver aux étreintes sulfureuses et à la nudité. Le séjour au Japon fut irrigué par « un fleuve de tristesse » en raison de leur séparation. L’éloignement inspirera des lettres enflammées, empreintes de lyrisme. Quant à l’aveu de Cyril: « Tu me manques… », peut-il être perçu comme sincère? Tout comme son « je t’aime, tu sais ».

La vie de Dom sera ponctuée d’attentes, de « traversées du désert », d’espoir, de retrouvailles, de sorties communes ( opéra, théâtre,dîners) et même de voyages en Asie, à Rome. Mais la complexité de la personnalité de Cyril, son humeur versatile conduisent soit à une oaristys soit à l’évitement, puis à « un véritable gouffre ».

 

Ces liaisons vont faire endurer au narrateur les affres de la jalousie et le broyer. Il va accumuler déceptions,frustrations, humiliations,infidélité, lapins,reproches, avanies pour quelques miettes de bonheur. Cette passion, vécue de façon intense, fut pour le narrateur « un bouleversement du tout ». Ne vaut-il pas mieux souffrir d’avoir aimé que de souffrir de n’avoir jamais aimé? On admire le stoïcisme à toute épreuve du narrateur,sa persévérance aveugle , sa abnégation. On compatit à son sort ( devenu « Sisyphe encombré de son rocher »), toutefois, il a su puiser dans la musique son effet lénifiant et tirer de cette expérience de cinq ans sa force de résilience. Il positive pour être sorti « grandi par ces turbulences » et se considère « guéri de l’amour », tel un chat échaudé. Ce récit agira comme « un brasero en hiver ».

 

Dominique Noguez met aussi les hommes à nu dans son récit et nous livre une exposition Masculin/Masculin bien personnelle. Il sait peindre la nudité des corps, ceux qu’il déshabille, ceux qu’il a côtoyés dans les douches ou dans les «  sentõ», ceux qu’il a admirés , aimés, convoités. La «  vague du désir » sans cesse en éveil.

Il confie qu’avec le Sumo, il a découvert « l’émoi érotique suscité par ces montagnes de chair ». Il est fasciné par la beauté des corps, aimanté par la plastique des éphèbes.

Il revisite avec sensualité sa première expérience au hammam où Cyril , véritable « musicien du corps, compose une symphonie de voluptés efficaces ».

 

Dominique Noguez décline un hymne à la beauté, « une misère » pour Cyril, objet de trop de convoitises et lui-même « gourmands de contacts humains ». L’auteur apporte une note d’exotisme avec le rituel des sumos , une touche de poésie avec la magnificence des paysages printaniers et met en lumière le savoir-vivre des japonais.

 

L’auteur nous offre une galerie de portraits fouillés dont celui de son « Radiguet », qui causa son éblouissement ou d’un bel Antillais, « à dreadlocks », aux « lèvres pulpeuses ». Quant à son auto portrait , il opte pour l’auto dérision, ayant le recul suffisant sur son fiasco intime. Il croque avec humour le néophyte qui avait oublié serviette et maillot pour aller au hammam et avec lucidité celui qui n’aura « connu l’amour dans toute sa plénitude que par les livres ».

 

Pour ce qui est du style, Dominique Noguez séduit par sa haute teneur. On pourrait reprendre ce que Cyril avait eu l’occasion de lui reprocher pour Les Martagons à savoir la pratique d’ « un certain élitisme » et l’emploi « des mots rares »( oaristys).

On découvre leur différend sur ce roman, Cyril s’opposant à ce qu’il lui soit dédié.

 

Les références littéraires ( listées à la fin) sont légion et nous conduisent à Cocteau, Reverdy, Bobin. Dominique Noguez, le philosophe, glisse des réflexions se référant à Descartes . Il livre une analyse de la dépendance amoureuse. Il explore en profondeur la fulgurance d’une passion aveugle et destructrice qui a changé le cours de son existence. Il porte un regard critique sur le métier de trader de son bienaimé, « un loup à peine déguisé en agneau ». Il dresse une fresque de lieux interlopes mythiques ( Le Palace, Le Privilège) et il renvoie un miroir de la vie littéraire des années 90 (soirées privées ou à la Maison des écrivains où l’on croise Sollers, Houellebecq) , époque où l’on communiquait par fax et encore d’une cabine téléphonique.

 

 

Dominique Noguez signe un récit ample, douloureusement sentimental, à la veine autobiographique, dans lequel le mot désir a souvent rimé avec souffrance, plaintes avec plaisir et dont le bilan se résume à « des lambeaux d’amour ». On peut subodorer que l’auteur a dû se faire violence pour ce coming out sincère, qu’il compare au « supplice de Marsyas ». Un roman , empreint de nostalgie,d’autant plus touchant.

©Nadine Doyen

 

 

 

Arnaud Cathrine – Je ne retrouve personne – éditions verticales (227 pages – 17,90€).

Arnaud Cathrine – Je ne retrouve personne – éditions verticales (227 pages – 17,90€).RENTREE LITTERAIRE SEPTEMBRE 2013

  • Arnaud CathrineJe ne retrouve personne – éditions verticales (227 pages – 17,90€).

Arnaud Cathrine nous ouvre les portes de cette maison familiale sise à Villerville, sur la côte normande, comme celle de Bénerville pour Sweet home.

Les lieux ne sont-ils pas notre mémoire, comme la photographie de la couverture ?

Dans ce récit construit comme un journal, Aurélien fait défiler son passé, ses amitiés, sa liaison amoureuse. Son autoportrait s’esquisse en filigrane.

Seul dans cette villa, qui a subi les outrages du temps, le narrateur s’égare dans les limbes de sa mémoire. Il convoque des souvenirs éparpillés, qui affluent comme un boomerang. Mais ceux qui dominent ne sont pas les meilleurs. Il revisite son parcours professionnel et le compare à celui de son frère Cyrille ou d’Hervé (son pire ennemi au collège), l’agent immobilier, marié, qui a réussi.

On apprend qu’Aurélien a été missionné par sa famille pour assurer les visites avec l’agent immobilier, la décision étant prise de vendre ce bien, de plus en plus délaissé.

En particulier par Aurèle, qui n’y est pas revenu dans ce « lieu funeste » depuis 5 ans.

Le narrateur s’arrête sur les événements de 2007, son année « horribilis ».

Il en vient à se demander ce qu’il fait là, sinon attendre et « déposer son bilan ».

Très vite, on comprend qu’Aurélien, l’écrivain comme l’auteur, a été écartelé entre aimer ou écrire. Son choix fut de « sacrifier tout à l’écriture ». Ce qu’il revendique, c’est la paternité de ses romans et assume son refus d’enfant. Un enfant, n’est-ce pas, comme l’affirme Serge Joncour dans L’amour sans le faire, « une manière de s’inventer une suite, de se construire un avenir, en dehors de quoi il ne reste plus rien d’un couple, sinon des murs parfois ». Se retrouver dans cette maison qui a abrité son amour pour Junon plonge Aurélien dans un douloureux maelström.

Un mystère entoure Benoît, l’absent, qui fut la figure centrale d’un précédent livre du romancier. Ce qui soulève la question suivante : Peut-on piller la vie des autres ?

La révélation de Myriam, l’épouse du disparu nous éclaire sur le mal être qu’Aurèle éprouve en apprenant la fin tragique de Benoît. Elle nous livre la voix de l’absent qui n’a pas pu dire l’indicible : dire à Aurélien qu’il l’aimait. Un choc pour Aurèle.

Comme dans le roman Sweet home, Arnaud Cathrine fait sien le territoire de l’enfance et de l’adolescence, soulignant ce ballet d’alliances ou de rejets, ourdi par ses semblables. Il explore des thèmes récurrents : la perte et comment vivre avec nos fantômes, l’impossibilité d’aimer, les secrets enfouis (homosexualité), la solitude, le silence. Non seulement l’auteur autopsie les relations familiales, les rivalités (« dictature fraternelle », la « banqueroute sentimentale » des deux frères, mais il analyse aussi les liens privilégiés entre éditeur/auteur et lecteur/auteur. Il développe également un patchwork de réflexions autour du statut d’écrivain : traces laissées, notoriété, la confiance à lui accorder. Peut-on tout raconter à un écrivain ?

Comment ne pas être blessé dans son amour propre de ne pas avoir la reconnaissance de ses proches ? Mais combien gratifiante est celle d’une lectrice inconnue ? La preuve que « cette foutue incapacité à s’engager autrement que dans l’écriture » porte ses fruits. Évacuer ses blessures en les transformant en fiction est une forme de catharsis.

D’où les romans à la veine autobiographique cités : Sans elle et le Provincial.

Autre étrange coïncidence : le même destin tragique pour Benoît et Benjamin Lorca.

Parmi les références littéraires, on retrouve Duras, Calet et Perros.

Le ton du récit est véhiculé par une accumulation de mots liés à la mélancolie, « compagne attitrée » du narrateur, traversé par le cafard, la tristesse, cette solitude « faite pour durer » qui va le conduire à « l’isolement pur et simple ». L’écriture se met au diapason de cette vague de nostalgie. Plus l’écriture se fait intime, plus elle devient universelle. L’écriture pour le protagoniste devient un exorcisme, une façon de lutter contre l’oubli et l’absence. Une écriture féminine, pour Mado, cette « vieille subversive » qui lui reproche l’aspect sombre de ses romans. Arnaud Cathrine y déploie toujours cette même sensibilité et délicatesse, cette même pudeur dans la peinture des sentiments (désir refoulé) tout en sondant les fragilités de chacun, leurs blessures passées de se savoir « indésirable, indésiré » ou en soulignant leurs contradictions. Sentiment étrange pour Aurèle de « se sentir d’ici » dans son village natal et de « n’y retrouver personne ». Expression empruntée à Jean-Luc Lagarce.

Le romancier confirme son talent de portraitiste. On croise Aurélien, qui traîne « un alliage indécis », à l’allure juvénile, un « corps trop long, trop maigre ». Lui, le père : «Jamais d’affect visible ». Elle, la mère : « style Chanel sobre et chic ». Mado : « la mondaine ». Junon : « élégante », « un âge lumineux ». Benoît : « l’insondable ». Irène : « Deux fossettes soulignées. Et une voix grave, légèrement voilée ».

Des éclaircies viennent percer ce roman au ton grave. D’abord, grâce à Michelle, la fille de Junon, « l’enfant que je n’ai pas eu », confessera Aurèle. Elle irradie par sa candeur, son innocence et apporte sa touche solaire. Arnaud Cathrine livre des scènes débordantes de tendresse pendant la garde de sa « princesse », devenue pour lui « un divertissement précieux », celle qu’il drape d’un amour gratuit. Alors que cet amour sabordé pour Junon s’est mué « en une amitié particulière ». Michelle témoin de cette overdose émotionnelle qui imbibe « les yeux secs » du narrateur.

L’autre lumière provient d’Irène que le narrateur croisa dans un bar. Elle a su tatouer l’esprit du narrateur, en reconnaissant l’écrivain qu’elle lit. Telle une psychologue, elle a perçu la faille d’Aurèle et réussit à faire vibrer son cœur. Un voile pudique recouvre leur futur que l’auteur a préféré laisser à l’imagination du lecteur.

Arnaud Cathrine a choisi pour cœur de ce roman le thème de la famille, celle dont on hérite et celle que l’on se construit. Cette fois il a atteint le but auquel il aspirait : écrire « le livre impossible ». Si le roman ne fait pas rire, comme le souhaiterait Mado, il est suffisamment puissant pour susciter sympathie, compassion et pour toucher la corde sensible du lecteur et laisser son empreinte.

©Chronique de Nadine Doyen

Vassilis Alexakis – Le sandwich – Stock (188 pages -18,50€).

    Vassilis Alexakis - Le sandwich - Stock (188 pages -18,50€).

  • Vassilis AlexakisLe sandwich – Stock (188 pages -18,50€).

Ce premier roman qui vient d’être réédité, Vassilis Alexakis y faisait allusion dans L’enfant grec, avouant qu’il ne se souvenait plus du rôle de Gaspard. Une façon habile d’aiguiser notre curiosité. Qui est ce moine Gaspard qui a retenu le narrateur prisonnier dans un puits ? Pourquoi ? La conversation perçue intrigue. Qui le sauva ?

Qui a kidnappé sa femme Françoise ? Parviendra-t-il à la retrouver ?

L’avertissement, en ouverture, du livre nous assène une réalité sordide, le destin tout tracé de la femme du protagoniste. Si Claire Fourier qui affirme dans un titre de roman : « Je veux tuer mon mari » ne passe pas à l’acte, il n’en est donc pas de même pour le protagoniste de ce roman.

Armez-vous de patience, lecteurs, car on peut y être déboussolé. Les réponses aux multiples interrogations, l’auteur nous les distille progressivement. D’ailleurs il apostrophe souvent son lecteur, le met dans la confidence, s’évertue à lui démontrer la finitude des hommes, étayant ses propos d’exemples, parfois puisés dans des contes.

Le narrateur, une fois son identité déclinée, revisite sa rencontre avec Françoise, revisite sa vie de jeune marié, parsemée de péripéties et livre des bribes plus privées. Il explore leur couple, ses hauts et bas : « On s’y bagarre, on y rit, on y pleure, on s’aime quoi ! ». Il en arrive à perdre ses convictions sur le mariage. Il compare « l’amour à un bateau », donc avec des tempêtes à traverser. Il aborde des thèmes liés : l’infidélité, la jalousie, la violence dans le couple et ses conséquences (séparation, vengeance, crime). Françoise, cette femme « chérie » devient dans sa bouche « la salope » et le narrateur nous prend à témoin de ce délitement des sentiments jusqu’au désamour et la tragédie inéluctable.

Vassilis Alexakis, campant son récit à Paris, pense à ses lecteurs non parisiens, et brosse un portrait subliminal du quartier latin, des lieux mythiques ou qui lui sont familiers. Il nous convie à arpenter avec lui les rues parisiennes.

Si vous voulez gagner l’estime de l’auteur, retenez autre chose que la superficie de la place de la Concorde qui est pour lui « sans grande valeur » car « on peut aussi bien » la « trouver ailleurs ».

On devine en germe son attirance pour les livres et l’écriture.

D’ailleurs le narrateur ne congédie-t-il pas Pipiou et toute sa bande (le dindon, l’écureuil gourmand, le poulain, la poule…, une vraie arche de Noé) pour commettre « ce bouquin » ? Vassilis Alexakis reconnaît avoir plus de tendresse pour ses héros d’enfance de L’enfant grec que pour ceux de son premier roman qu’il aurait eu tendance à tourner en dérision.

Le sandwich mêle en effet dialogues, digressions, extraits de contes, situations foutraques, absurdes. Le récit est construit comme un roman policier, l’intrigue y est relatée à rebours, de quoi y perdre son latin ! (ou son grec). Vassilis Alexakis justifie ce mélange des genres afin de « s’affranchir de ses lectures » de jeunesse et de se libérer de son overdose émotionnelle, pour pouvoir écrire.

L’auteur sait tenir en haleine son lecteur, le prend même à témoin. Il fait monter la tension crescendo : « On ne peut pas dire que je ne l’ai pas prévenue » ou « Un accident est vite arrivé ». Il distille les indices prémonitoires jusqu’à l’ultime : « Le jour du drame vient de se lever ». Le narrateur, sous l’effet de la drogue et de l’alcool, devient un monstre. Ce qui soulève la question de la responsabilité de « l’époux sadique », plus sauvage qu’un loup. On songe à cet article 122.1 stipulant que « n’est pas responsable la personne qui était atteinte, au moment des faits, d’un trouble psychique ayant aboli son discernement ou le contrôle de ses actes ». On est loin des injonctions : « Sois bon », « Fais le bien » citées dans certaines pages. Il souligne également l’influence du passé dans l’acte criminel. La fêlure ne viendrait-elle pas d’une famille désunie, d’une enfance malheureuse ?

Quant à l’épilogue, âmes sensibles s’abstenir, car Vassilis Alexakis ne nous épargne aucun détail. Il relate dans une plume gore, sanguinolente les mutilations, dépeçant ce corps qui l’avait trahi. Cet acharnement interminable, innommable n’est pas plus glauque, ni plus insoutenable que certains faits divers et vient confirmer que les histoires d’amour finissent mal en général. Le contraste avec la sérénité affichée au café où le criminel « se repaît » d’un sandwich est saisissant.

Les fidèles lecteurs de l’auteur pourront constater l’évolution de son écriture en 40 ans. La Grèce n’y est pas omniprésente comme dans les derniers romans, à la veine autobiographique. Mais l’écriture reste fondée sur l’humour et le dialogue.

Vassilis Alexakis a réalisé son rêve d’enfance : « devenir menteur » et conteur pour le bonheur de ses aficionados.

©Chronique de Nadine DOYEN