Comment j’ai mangé mon estomac – Jacques A. Bertrand – roman ; Julliard

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Une chronique de Nadine Doyen

  • Comment j’ai mangé mon estomac – Jacques A. Bertrand – roman ; Julliard (111pages – 14€)

Jacques A. Bertrand amène le titre choc du roman avec brio, dans le chapitre d’ouverture, au cours de l’essayage de pantalons. Le protagoniste Anatole Berthaud aurait-il un secret pour avoir une telle ligne? La chute le dévoile.

On est en immersion dans la réalité de cet univers aseptisé que le narrateur nomme « l’antichambre » de l’enfer pour l’avoir beaucoup fréquenté. Il aborde de plein fouet la maladie, les diagnostics puisque lui et son épouse, Héloïse, font les choses de concert. D’ailleurs il déclara à une dame patronnesse: «  ma femme et moi avons eu la chance d’avoir un cancer en même temps ». Il nous fait partager en double, les visites, les craintes, les inquiétudes, les angoisses quand l’attente se prolonge. Attendre, mot « anxiogène » devient le leitmotiv. Les voici en « détention » au « royaume de l’Attente ». On entre en empathie avec Anatole et Héloïse en les accompagnant durant leurs combats. Le vocabulaire médical (radiothérapie, chimiothérapie…) n’a plus de secrets.

On est témoin d’une scène très touchante: les déclarations d’amour réciproques du couple que les épreuves vont cimenter. L’auteur sait dire l’indicible.

Le narrateur fait le portrait des soignants, saluant leurs compétences. Il soulève la question de dire ou non toute la vérité. Mais le patient n’est pas dupe des litotes employées pour ménager les proches. Il n’hésite pas à pointer ce qui fonctionne mal (vétusté d’un bâtiment, araignée au plafond dans une chambre, vieille camionnette des pompiers, pénurie de personnel, patient oublié).

Il brocarde « les voituriers » qui se planquent pour fumer. Il radiographie le rapport patient/personnel qui n’est pas sans connaître des tensions, des accrochages.

On pense à Fritz Zorn quand le docteur No fait remarquer à Anatole que cet ulcère à l’estomac pourrait être imputé à la cascade de soucis traversés. D’ailleurs, l’estomac serait « le siège de l’âme » pour les Arakawis.

Le lecteur profite des éclaircies, des bouffées d’oxygène que les deux protagonistes s’accordent et parfois imposent au personnel, comme un repas à l’extérieur, une sortie au parc Montsouris (qui tourna hélas à « la déroute ».

Comme le narrateur ne nous épargne aucun détail, il conseille aux âmes sensibles de passer certaines pages pour leur éviter la nausée.

J.A Bertrand déploie son art de la digression : sur la bêtise humaine, relate un rêve, énumère tous les « somptueux présents » que le monde nous offre. On apprend l’étymologie du mot pylore. Il convoque des malades illustres (De Vinci, Shakespeare, Montaigne) se persuadant que la maladie n’a pas nui, ni annihilé leur créativité. On retrouve le ton caustique et le talent d’observation de ses précédents romans, quand il épingle les cons. Tout devient source d’indignation (le mariage pour tous), comme sa diatribe contre le pigeon, « l’Attila des rebords de fenêtres et des balcons ». L’ironie est sous-jacente: étranges les noms des docteurs: Bo, No, So, Do, Po, Omega.

Quant à la couverture représentant « le vol d’un aigle planant au-dessus de montagnes enneigées », tableau de Hiroshige, c’est l’image qu’Anatole visualise avant « le trou noir ». Dans ce roman, Jacques André Bertrand explore les frontières de l’au-delà, ce que l’on appelle la NDE (near death experience).

Il aborde également une réflexion sur le temps, la durée et notre finitude.

Le roman s’achève par le V de la victoire, la sortie des statistiques et la convalescence des deux protagonistes. Jacques A. Bertrand est drôle quand il nous restitue la conversation d’Anatole avec son estomac, lui intimant de « faire la paix ». Ou quand il évoque un organe qui laisse passer « sans passeport ».

Il reste un adepte de la formule: « Au bout du compte, je me souviendrai davantage de mes rêves que de mes douleurs ».

Comme Vassilis Alexakis, fatigué par toutes les visites reçues pendant son hospitalisation, Anatole éprouve un besoin de solitude et choisit pour se ressourcer « une petite maison au cœur de la jungle » dans la montagne thaïlandaise. Il y accueillit « la pluie miraculeuse » comme providentielle, car telle un kärcher, elle éradiquait toutes ses misères, lui rendait un corps neuf.

Après de telles épreuves, on adhère facilement au viatique de Cécile Guilbert:

« Laissons le passé où il est, ne comptons jamais sur l’avenir, suçons chaque instant jusqu’à la moelle et recommençons ». Il est évident que lorsqu’on a touché le fond, on se raccroche à l’essentiel. Cela aiguise les sens.

Jacques A.Bertrand signe un roman aux forts accents autobiographiques, d’une rare intensité. « Un voyage au long cours » bouleversant, au cours duquel l’auteur ne s’est pas départi de son humour, parfois noir, ni de sa douce ironie.

Comme Vassilis Alexakis, dans L’enfant grec, ce récit témoigne, à double titre, d’un réveil qui aurait pu ne pas avoir lieu, d’une renaissance inopinée.

Une lecture poignante, mais aussi roborative. Une thérapie pour l’auteur.

Une leçon de courage, de résilience qui force l’admiration, porteuse d’espoir.

©Nadine Doyen

Lambert Schlechter – Le fracas des nuages – Le Murmure du monde 3 – Collection « Curiosa& cætera » – Le castor Astral

Une chronique de Nadine Doyen

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  • Lambert Schlechter – Le fracas des nuages – Le Murmure du monde 3 – Collection « Curiosa& cætera » – Le castor Astral (296 pages – 15€)

Lambert Schlechter nous livre un recueil constitué d’une multitude de fragments, short cuts, parfois autobiographiques, (de longueur très inégale), d’extraits de carnets (des « pensoirs »), entrecoupés de quelques poèmes (splendides neuvains ou quatrains), d’apostilles. Le tout complété, précédé d’un trèfle, complété par des notes et rarement daté, en devient intemporel, l’auteur précisant que les dates, il les réserve aux fleurs !! Cet ouvrage fait suite à La trame des jours, Le murmure du monde 2.

Parmi les thèmes brassés, Lambert Schlechter décline l’éloge du livre et de la lecture.

Il confesse sa boulimie au point de ne pas lire « Un livre, mais cinquante à la fois » !

Pas étonnant que les références littéraires égrenées soient légion, laissant deviner ses affinités éclectiques, comme avec Christian Bobin. Il convoque Goethe, Nietzche, Montaigne, Chessex, Quignard, Grossman, Tranströmer, Thoreau.

Il semble adhérer à l’assertion de Borges : « Si on lisait dix pages d’un bon livre, on serait une personne instruite ». Ne faut-il pas privilégier la qualité à la quantité ?

Il aborde la religion (Saint augustin), la vieillesse et l’inéluctable fuite du temps.

Il distille de nombreux billets de l’absente auxquels répondent les mots de l’amant.

La plume enflammée, les textes pétris de sensualité traduisant la concupiscence de la chair, le désir exacerbé font écho à la vignette de la couverture, très explicite, qui n’est pas sans rappeler L’origine du monde de Courbet. Il nous rapporte les paroles parfois lascives échangées avec celle qu’il désigne par Elle, qui le fait fantasmer. A ceux qui objectent la pléthore de textes très intimistes, il répond que « l’érotisme pleinement vécu est d’une magie inépuisable ». Il concède son « fétichisme joyeusement assumé ». Les étreintes torrides des corps, souvent évoquées auraient leur place dans le roman « Nouons-nous » d’Emmanuelle Pagano.

Comme compagnie, il semble attaché à une chatte, bien cruelle avec les oiseaux, mais qui sait quémander « quelques cajoleries ». Sa solitude, il s’en accommode, car il est habité par celle qu’il aime, « présente à tout instant ».

Si beaucoup de lieux sont des huis clos (chambre, ascenseur…), le diariste sait s’émerveiller devant « une cinquantaine de fleurs épanouies » d’un rosier ou « Le tout premier timide jaune crocus », la beauté d’un ciel (skying) : « ciel tourmenté, avec ses centaines de nuages, ses larges brèches de bleu, ses stries claires, rais de lumière… ». Il décline des séries d’énumérations, comme les rumeurs et bruits perçus.

Il se montre réceptif aux trilles, aux gazouillis flûtés des musiciens ailés.

Le narrateur distille ses opinions sur ses lectures, films ou articles de presse, parfois bifurque, digresse. Il révèle ses destinations de prédilection : L’Italie, la Toscane, « endroit magique », un havre de paix, de silence, déconnecté. Résurgence de souvenirs et « émotion intense » à retrouver les coquelicots toujours là.

Il n’hésite pas à dénoncer l’exploitation de ceux qui travaillent pour Nike, au Vietnam.

Il rend compte de l’actualité (béatification du pape Wojtyla) et de l’agitation du monde, avec la révolution en marche en Égypte, en Syrie, par exemple.

Pour ce qui est de la ponctuation, on note que Lambert Schlechter recourt largement au slash, même au double slash, bien avant Karine Tuil, à qui on a attribué cet emploi. Parfois l’énumération ne contient aucune virgule : « le sexe m’obsède m’excite m’inspire m’illumine… ». Il fait aussi un usage abusif des adverbes en ment (« clamdouillement, enthousiastiquement », ce qui n’est pas pour alléger la phrase ou d’infinitifs (« simplifier, épurer, séréniser… »). Il utilise aussi l’esperluette &. Le temps de l’écriture, confie-t-il, lui procure « une réelle volupté ».

Le fracas des nuages pourrait se terminer par : « D’être en vie, je me réjouis ».

Lambert Schlechter signe des miscellanées très éclectiques, poétiques, érotiques, émaillées d’anglais, d’italien, de latin et d’autres langues. Il y dévoile une fraction de son intimité. Des proseries à lire à petites doses, où chacun peut grappiller à son gré.

©Nadine Doyen

Axel Kahn – Pensées en chemin – Ma France, des Ardennes au Pays Basque – Stock ——Une chronique de Nadine Doyen

Chronique de Nadine Doyen

  • Axel KahnPensées en chemin – Ma France, des Ardennes au Pays Basque – Stock (19€ -282€)

    Axel Kahn – Pensées en chemin – Ma France, des Ardennes au Pays Basque

Avec Axel Kahn, traversons la France depuis la frontière belge jusqu’à la frontière espagnole, en faisant halte à Vézelay. Le virus de la marche, il le contracta dès l’enfance. De ces déambulations sont nés un livre et des photos postées sur le site indiqué. La carte, en début d’ouvrage, permet de visualiser l’itinéraire et les étapes.

Dans le préambule, l’auteur confesse avoir été nourri par les ouvrages de Jacques Lacarrière consacrés à ses pérégrinations, tout comme Jean-Paul Kauffmann. Il expose ce qu’il entend par triple quête, dont celle de soi-même.

Parcourir 1800 km, comme tout exploit sportif, demande de se mettre en condition, et de fortifier son âme, car un sandwich détrempé est vite « immangeable ».

Axel Kahn relate le travail en amont afin de « cheminer dans l’insouciance maximale », (réservations, prise de contact avec les médias). Il justifie sa décision de cheminer seul, pour être disponible et profiter d’un « embrasement de gloire du ciel ». Son périple sera ponctué de conférences dont le titre : « L’homme, la beauté et le chemin » résume bien son dessein, de haltes dans son fief ancestral (Mussy) ou son village natal et de détours pour des retrouvailles familiales.

Axel Kahn force l’admiration pour ne pas avoir différé son départ, le 8 mai 2013, malgré un poignet « brisé » et une météo exécrable. La chaleur, il la trouve auprès de ses hôtes, soucieux de son confort et de lui faire goûter des produits du terroir. Ou lors des accueils chaleureux, en fanfare, ou par « une chorale de grenouilles ». Ses états d’âme fluctuent selon les difficultés. L’hospitalité n’est pas innée et parfois il doit se contenter d’abribus ou compter sur la providence. On s’étonne qu’il n’ait pas sa crédential à tamponner. De surcroit, il y a aussi « son corps, un incorrigible bavard! ».

A Nouzonville, l’auteur découvre une ville « rétractée sur elle-même, suite à la désertification industrielle. Après le site magique de Vézelay, c’est dans « un monde étrange », « un paysage dantesque » que l’on pénètre. La traversée du Morvan est particulièrement éprouvante, un véritable « sacerdoce », d’autant que « les sentiers jouent à saute-ruisseau » et « les fondrières prennent les dimensions de tranchées ». Des efforts sont aussi indispensables pour gravir les « bavantes ». Si « le chemineau se doit d’être placide », Axel Kahn ne se prive pas de fustiger quads et trials qui troublent la quiétude et infligent de profondes blessures aux chemins.

Humour et poésie sont au rendez-vous. Le marcheur attentif imagine « un coup monté de la gente animale », constatant ce silence total. Il se plaît à supposer que les tourterelles soient « entrées dans les ordres ». Avec autodérision il évoque son plongeon dans les orties pour échapper au « geyser d’eau croupie ». Il voit la main de Lucifer dans ces obstacles à contourner. Il forge l’expression : « il pleut des baguettes de tambour », pour conjurer le mauvais sort.

Axel Kahn revisite avec émotion son enfance : le sacrifice du cochon, la saison du fanage, se remémorant « l’odeur sucrée, florale, subtile et persistante qu’exhale le foin fraîchement coupé ».

Ce récit est également un témoignage de la réalité économique et sociale, l’auteur déplorant les disparitions d’usines, de la sidérurgie, le déclin de la bonneterie troyenne, la faillite de Manufrance. Il n’occulte pas la désertification médicale. Toutefois il encourage à « oser, vouloir, essayer ». Il se montre confiant, notant un « renouveau rural » et l’installation d’étrangers, croisant des édiles dynamiques.

Ce carnet de route est émaillé d’anecdotes croustillantes (interview donnée au sommet du rocher Saint-Vincent), de moments fraternels « d’échanges avec les modernes jacquets », de rencontres plus sauvages : chevreuils, écureuils, à la « queue empanachée fièrement dressée », vaches de la race aubrac, petits chevaux.

Axel Kahn sait faire défiler la diversité de paysages, cet atout de la France : vallées, collines, prairies, forêts, plateaux agricoles, bocage, bruyères, coulées basaltiques.

Il note le saisissant contraste, quant à la mise en valeur touristique entre les Ardennes belges et françaises, comme Franz Bartelt l’a montré dans le documentaire : « Par-là, c’est pas comme ici». Il souligne « la sécession » d’une partie de la population.

L’histoire s’invite, puisque les lieux renvoient à des périodes parfois dramatiques, comme l’Argonne, « terre martyrisée», Verdun. Une fois dans les coteaux champenois, l’auteur nous rappelle la révolte des vignerons de l’Aube de mars 1911, sans oublier l’époque florissante des foires de Champagne. S’ajoutent les légendes.

Un tel périple est propice non seulement à l’évocation des odeurs, des bruits, des saveurs, d’une mosaïque de couleurs, mais aussi de notre passé culturel et religieux.

Il n’échappe pas au choc que procure la première vision de la basilique de Vézelay à tout pèlerin, si « saisissante, irréelle » qu’il en est pétrifié. Majesté d’un arc-en-ciel.

Axel Kahn fait l’éloge du beau et de la marche, démontrant que « Penser en chemin est une nécessité qui possède de nombreuses vertus ». Tout marcheur dans l’âme comprendra « cette singulière exaltation » due à cette sensation de liberté.

Son viatique ? « Le présent est magnifique, le futur sera beau ». Son objectif, c’est l’émotion, comme à Conques. Son ultime message ? « LA FRANCE EST BELLE ».

Saluons l’initiative de l’écrivain marcheur désireux de « réhabiliter un patriotisme lumineux et ouvert, le patriotisme des bras ouverts ».

Axel Kahn signe un sublime plaidoyer pour le tourisme en France, sa diversité et invite le lecteur citoyen à arpenter à son tour un tronçon de cet axe.

Comme Montaigne qui affirmait : « Mes pensées dorment, si je les assis. Mon esprit ne va pas seul, comme si les jambes l’agitent. », Axel Kahn prouve qu’on ne peut bien penser qu’en mouvement. Par ce récit clair, bien documenté, il a su nous faire partager ses purs moments de réception de la beauté, son ravissement, ses rencontres fertilisantes, tout en brossant un portrait de la France d’aujourd’hui. Mai 2014 sera pour l’humaniste marcheur le départ de la Pointe du Raz pour une nouvelle aventure.

©Nadine Doyen

Frédérique Deghelt – Les brumes de l’apparence – Actes Sud

Chronique de Nadine Doyen

  • Frédérique DegheltLes brumes de l’apparence – Actes Sud ; (21,80 €- 361 pages)

 

Frédérique Deghelt , Les brumes de l'apparence ,Actes Sud Si dans Le testament américain de Franz Bartelt l’héritage fait basculer la vie de villageois, dans le roman de Frédérique Deghelt, c’est le destin de Gabrielle qui soudain bifurque quand elle se retrouve la propriétaire d’une mystérieuse « forêt rebelle au milieu de la France profonde ». Va-t-elle vendre ce terrain ? Rénover les bâtisses ? Suivre le conseil de son amie Eva qui lui suggère de le convertir en « lieu moderne de méditation » ou en « super-spa ésotérique » ?

La narratrice s’interroge, remonte sa généalogie, cherche à enquêter sur sa mère, percer un secret auprès de Francesca Ambroisine, sa tante, ainsi qu’auprès du notaire.

Gabrielle excelle à décrire le lieu si hostile, si sauvage qu’elle visite avec l’agent immobilier, puis le radiographie. Tel un cameraman elle explore les deux bâtisses et parvient à dénicher la rivière. On se sent prisonnier dans cette jungle. Au cœur de cette « ingérable nature », telle « la pampa », ou « la brousse » le malaise s’installe. C’est en y passant la nuit que la narratrice se retrouve confrontée à des phénomènes paranormaux. Rêvait-elle ? A-t-elle vraiment fait cette balade nocturne ?

L’auteur installe une atmosphère quelque peu étrange, envoûtante, voire ésotérique, qui devient très vite anxiogène avec les portes, les volets qui résistent, claquent, les branches qui craquent, une grille qui grince, un rideau qui s’enflamme.

Mais le plus spectaculaire, car incompréhensible, c’est l’apparition du sang, occasionnant le cri de l’agent immobilier. Gabrielle se serait-elle blessée ? Cela génère un climat d’autant plus dérangeant, inquiétant qu’elle croit être épiée. Comment se raisonner quand la psychose gagne même le lecteur ? Un danger menace-t-il les visiteurs ? On sursaute au moindre bruit, au cri sinistre d’un corbeau.

Des temps forts rythment le récit tel l’accident qui permet de déceler le don de Gabrielle. Mais avait-elle rêvé ou vécu la scène ? On plonge dans le maelström de l’héroïne, totalement déboussolée, décontenancée par ce qu’elle vient de vivre. Taraudée par de multiples interrogations, ne risque-t-elle pas de sombrer dans la paranoïa ? Quel rôle joueront son mari, ses proches ? Le doute gagne aussi le lecteur.

Au contact des habitants du village, elle prend conscience des peurs, des rumeurs qui circulent autour de ce domaine. Doit-on croire les « sordides racontars » ?

Le rebondissement causé par l’incendie anéantit le projet d’obtenir des confidences de sa tante : « Mon cœur est en cendres ». Mais la lettre remise par le notaire qui fournit la majorité des réponses a de quoi déstabiliser Gabrielle.

Le repas entre amis scientifiques marque un tournant. Alerté par les hallucinations de sa femme, « cette panoplie d’irrationnel », Stan réalise l’urgence de consulter.

L’intérêt du roman réside dans le portrait psychologique de Gabrielle. Elle s’interroge : Suis-je schizophrène ? Cette quadragénaire est partagée entre son raisonnement cartésien et le constat troublant de ce que son corps perçoit (vibrations, frissons, chaleur, ondes, fluides), de cette énergie qu’elle peut insuffler aux autres. Le récit oscillant entre réalité et apparitions spectrales tient en haleine.

Le champ lexical qui gravite autour du surnaturel (âmes errantes, fantômes, sorcier, magie noire, revenants, forme ectoplasmique, nitescence) vient corroborer la conviction de Stan que sa femme est dérangée. Cet âge charnière de la quarantaine contribuerait-il à cette « révolution personnelle », à cette bifurcation de Gabrielle ?

Ces aléas dans la vie des personnages conduisent l’auteur à aborder le thème du hasard (« Les possibilités du non-vécu me fascinent », de la sérendipité (« J’aimerais connaître les arborescences de ma vie »), citations à l’appui.

Elle montre également la tendance du retour à la campagne, et oppose la culture citadine à la rurale, rappelant la célèbre phrase d’Audiard : « La campagne c’est affreux : la journée on s’ennuie, et la nuit on a peur ».

En filigrane, Frédérique Deghelt souligne les valeurs de l’amitié : « Les amis réparent les blessures irrémédiables ». Quant à l’amour, Gabrielle sait qu’il faut du temps et que « Refuser c’est : ne pas être prêt à accueillir ce qui vient ».

Parmi les bonheurs de lecture de ce roman, il faut citer la communion de l’héroïne avec cette nature sauvage, dont elle perçoit des fragrances, la description d’une baignade improvisée, dans une eau « délicieuse, salvatrice », qui lui apporte « une sérénité sans partage », puis cet abandon au soleil. Poésie de cette «  nuit divine » passée dans une « douceur extatique », « magie de cette soirée en solitaire ».

Les retrouvailles pour l’anniversaire de Gabrielle signent l’apothéose de ce récit.

Tableau final inattendu, plein d’amour, de sensualité et de tendresse de ce duo amoureux enlacé, le balancement du bateau s’accordant à leurs hanches.

Quant à cette odeur récurrente des fleurs blanches de jasmin, elle ne traverse pas seulement le roman, elle réussit à enivrer le lecteur.

Frédérique Deghelt a choisi un sujet qui interpelle d’autant plus que le mystère de ces pouvoirs de guérisseur pour un médium reste inexpliqué et inexplicable.

Ce récit de la métamorphose de l’héroïne laisse une forte empreinte chez le lecteur.

L’écriture cinématographique permet de visualiser les scènes les plus infimes.

Un roman perturbant, pétri de fantastique dans lequel l’auteur a su susciter une angoisse prégnante et donner un tour passionnant et effrayant, digne d’un thriller.

©Nadine Doyen

36 Facéties pour des Papous dans la tête, Françoise Treussard – Carnets nord / France culture

Chronique de Nadine Doyen

  • 36 Facéties pour des Papous dans la tête, Françoise Treussard – Carnets nord / France culture (187 pages -20€)index

Ce recueil, coordonné par Francoise Treussard, préfacé par Olivier Poivre d’Arvor, réunit huit des plumes Papous, textes dont les aficionados doivent se souvenir, ayant été déjà diffusés.

Le titre, à lire à voix haute, nous conseille-t-on, livre une énigme. Et si vous n’êtes pas assez perspicace, le bonus de Gérard Mordillat vous donnera la solution.

Si Christophe Carlier a été happé par Sempé, ici ce sont les couleurs chatoyantes, vives des illustrations de Ricardo Mosner qui accrochent le regard du lecteur.

Un plus qui décuple le plaisir de lecture.

Chacun des textes, en prose ou en vers, se réfère à un auteur tutélaire pour le narrateur.

En filigrane se devinent Kafka, Nabokov, Miller, V.Woolf, Zola, Skakespeare, Hugo, Tolstoï, Beckett, Pagnol, Giono, Flaubert, Daudet…, liste énumérée en fin d’ouvrage.

On croise des héroïnes mythiques : Bécassine, à la « candeur bretonne », Nana dont la « nudité sert de déclic »,Carmen « amoureuse d’un picador ». Eva Almassy convoque les russes Anna Karénine dans le poème : « Faites l’amour pas la gare ! » et Lolita. Odile Conseil croque Fifi, petite fille suédoise, aux nattes rousses, dotée de « trois louches de fantaisie », d’impertinence et d’une force incroyable. Quant aux héros, tous ne sont pas exemplaires. Ubu « ment, vole, tue ».

Jacques Vallet nous transporte en Grèce, et met en exergue ceux qui ont aimé sa lumière (Miller, Durell) et le grand poète Séféris. Les vers dansent le zirtaki.

Lucas Fournier nous embarque dans la Provence de Pagnol, sur «Les sentiers sautillants… », où l’on chasse la bartavelle sans le petit Marcel. Le coup double du père en fit le héros du village.

Venise inspire Patrice Caumon et sert de cadre pour camper un drame de la jalousie.

Dominique Muller remonte le temps jusqu’à l’époque de « Troie enflammée », distille des expressions latines, bovaryse, revisite le conte du Petit Chaperon rouge.

Les amoureux de la race canine s’intéresseront au destin de Flush, conté par Eva Almassy.

L’amour est omniprésent dans cet opus. L’année 2014 marque les trente ans des Papous, mais aussi les 30 ans de L’Amant. Pas étonnant que Ricardo Mosner mette Duras à l’honneur en revisitant ce roman. Patrick Caumon flirte avec l’érotisme pour Les Belles Endormies de Kawabata, aux « seins plantureux qui émoustillent ». Jacques Vallet brosse le portrait d’Angelo, « colonel exilé », pudique, généreux, amoureux de celle qu’il a soignée, sauvée et qu’il doit quitter pour l’Italie. Amour aveugle, adultère, flou, fou, vache, olé-olé, « amours nunuches ».

« L’amour, c’est pas comme l’autobus : si tu loupes / Le premier, des autres tu vas rater la troupe ».

Certains textes s’achèvent par une morale : « Hier comme aujourd’hui les pauvres se font bouffer… », d’autres par un jeu de mots : « la pie end », « L’Olympic de Marcel » ou « Le cygne du zodiac ».

Cette escapade au pays du sourire, de l’humour et de la fantaisie à laquelle nous convient les auteurs rassérène et divertit. Un recueil antidote à la sinistrose, qui, en plus, vous offre de nouvelles pistes de lectures. Un ouvrage roboratif qui peut entrer dans la catégorie des ‘feel good’.

PS : Pour retrouver l’« invraisemblable bande » des Papous, ne manquez pas l’émission dominicale, de midi 45 à 14 h sur France Culture. Voir le site officiel : France Culture, Les Papous dans la tête.

©Nadine Doyen