UV, Serge Joncour, Le Dilettante (215 pages – 15 €) ; Prix France télévisions 2003

Chronique de Nadine Doyen

978-2-84263-076-8UV, Serge Joncour, Le Dilettante (215 pages – 15 €) ;  Prix France télévisions 2003

En attendant la parution en poche de L’écrivain national de Serge Joncour (1), voici un précédent roman, idéal pour accompagner votre farniente estival de quelques frissons.

Serge Joncour maîtrise l’art d’installer une atmosphère. Dans L’écrivain national, la forêt est omniprésente. Dans UV, c’est la mer avec son flux et reflux qui rythme la vie des protagonistes sur l’île de Bréhat, île de « rêve », grâce à son « microclimat », sa végétation luxuriante, « la senteur balsamique et chaude » comme sur la Riviera.

Les paysages qui défilent, servis par une écriture poétique, évoquent des tableaux de Monet : « L’émeraude chaude des pins sur le granit rose, les reflets de la silice comme une ondée de soleil ». La mer se révèle sous différentes facettes, dangereuse, « jalonnée d’écueils », « expéditive », aux « vagues dévergondées ».

L’auteur adopte une écriture cinématographique : panoramique balayant la baie, travelling sur les « myriades d’embarcations », sur « les voiliers filant doux », sur « une coulée de safran qui serpentait entre les pins », contre plongée sur « le petit escalier taillé à même la roche », plongée sur la plage en contrebas.

Très vite on ressent l’isolement, pas de navette avec le continent après vingt heures.

Selon l’édition, deux couvertures s’offrent au lecteur. L’une sobre : une parcelle d’eau miroitant sous le soleil. L’autre, une scène de l’adaptation à l’écran (2), campe trois protagonistes du roman autour de la piscine du domaine d’une famille aisée.

Progressivement, l’auteur, tel un cameraman, focalise notre attention sur chacun des membres de la famille Chassagne, réunie pour les vacances. Le 14 juillet se profile, mais Philip, le fils, spécialiste du feu d’artifice manque. Absence auréolée de mystère, tout comme la présence de cet homme qui débarque inopinément.

On s’interroge. Est-il vraiment un ami du fils prodigue ?

Le narrateur décrypte les rapports de chacun avec le personnage central, l’intrus, dont la personnalité se tisse de façon chorale. Pour les uns, Boris apparaît comme l’« homme providentiel ». Il gagne vite la confiance des parents, armé de l’art du savoir vivre, s’incruste. Les deux bambins, il les amadoue par les jeux. Son côté séducteur, sympathique ne manque pas de plaire aux deux sœurs. N’ont-elles pas remarqué « le miel de ses épaules brunies » ? Laquelle va succomber ? André Pierre, le gendre, plus lucide, devine en lui plutôt un « parasite », « frimeur », « un salaud », « un maboul », un « fauve » prêt à « dominer la meute et rameuter les femelles », d’où sa méfiance. Il tente de mener son enquête, de faire parler une photo. Toujours est-il que la présence insidieuse de cet inconnu vient bouleverser la routine de cette famille. Jusqu’où va-t-elle se laisser engluer, manipuler ? Que penser des déclarations fracassantes de Boris quand il affirme vivre « d’expédients », de trafic ?

Quant à la relation de Boris avec l’absent immature, influençable, Philip, elle est l’objet de maintes spéculations. Certains sont dépositaires de secrets.

Parallèlement, par le prisme de ses proches, se reconstitue le portrait de Philip.

(Allusion à ses frasques, à des « histoires sordides », à de l’argent versé.)

Serge Joncour excelle à happer son lecteur en instillant du suspense.

Un corps repêché. Un gendarme qui rend une visite éclair et repart avec un document signé. Julie, l’une des sœurs, introuvable, comme évanouie. Chacun spécule, l’inquiétude du père est palpable. L’imagination du lecteur galope.

On peut craindre le pire quand Boris a embarqué les gosses à bord du Riva. La tension monte, d’autant que Boris n’a pas de permis. Voilà le père vrillé d’angoisse. « L’inquiétude est la goutte de citron qui fait tourner le litre de lait ».

On s’interroge sur ses intentions quand le père, ancien chasseur, le surprend devant sa collection de carabines. Est-ce bien avisé de l’initier à leur maniement ?

Rebondissement quand Boris, à son tour, n’est pas de retour pour le repas de fête.

A nouveau, chacun avance une hypothèse. Quelques indices montrent que deux protagonistes, « scellés par le même pacte » connaissent la vérité.

Que signifie cette détonation qui clôt le roman ? Encore une énigme à élucider.

A travers le personnage central de Boris, Serge Joncour aborde les méfaits de son emprise sur les membres de la famille. Il explore cette « relation prison », toxique, déséquilibrée qu’André-Pierre n’a eu cesse de souligner, puis de subir. On est témoin de la façon dont le gendre se retrouve ligoté lorsqu’il est chargé d’accompagner Boris, avec pour conséquence son malaise physique. Cette dépendance impacte ses choix. Par crainte, ne règle-t-il pas les achats superflus de Boris (pied-de-biche) ?

On constate comment cet imposteur est vite idéalisé par la mère au point de le trouver « charmant, gentil, agréable, courtois » et même un masseur exceptionnel.

Il réussit la prouesse de fédérer toute la famille, plutôt sédentaire, pour un pique-nique. Il élargit son ascendance jusqu’au gendre qui voit sa liberté aliénée, contraint à suivre le mouvement. Des scènes très animées, voire mouvementées, ponctuent le récit. On assiste à une partie de tennis musclée entre Boris et André-Pierre, bombardé de « balles folles, assassines ». Une telle violence peut-elle être désamorcée ? La fureur du service de « l’autre » finit par déstabiliser le plus faible. Tel un «  GO », il est le « copain idéal » des jumeaux et « pourquoi pas l’amant » d’un soir. Il convie aux promenades nocturnes, aux sorties en mer. La quiétude de l’île est déchirée par le « rugissement » du Riva, les cris, les rires, cédant aux sanglots  et «  incantations » des « deux petits gladiateurs », « le brouhaha de la plage ».

Serge Joncour, portraitiste hors pair, nous livre une galerie de portraits très fouillés, dissèque les rapports entre fratrie. Ce « panorama de la famille complète » rappelle la phrase de Shakespeare : « Le monde entier est un théâtre et les hommes n’y sont que des acteurs ». Dans UV, Boris s’arroge le plus beau rôle, « le rôle de l’extravagant » « qu’il improvise sans partition, souligne Serge Joncour ».

En filigrane, la question de la transmission du patrimoine est soulevée (vignobles).

Inutile d’être autour d’une piscine, sur une plage pour plonger, avec délectation, dans ce thriller psychologique divertissant, à l’intrigue pleine de mystères ou dans un autre roman de cet auteur. (3) Serge Joncour rime toujours avec amour et humour.

Un bon roman n’est-il pas un récit qui interroge, comme dans ce huis clos oppressant, à la tension palpable ? Et vous ? Vous avez peut-être côtoyé ce genre d’individu « inébranlable, insubmersible » qui sait s’immiscer, se fondre au sein d’une famille ?

©Nadine Doyen

(1) Parution de L’écrivain national de Serge Joncour, aux éditions J’ai lu, le 19/08/15.

(2) UV, film (2007) réalisé par Gilles Paquet-Brenner, adapté du roman UV de Serge Joncour, publié en 2003.

(3) L’amour sans le faire ; Combien de fois je t’aime ?; L’idole ; Situations délicates ; Vu ; L’homme qui ne savait pas dire non ; In vivo, à mettre dans votre PAL, par exemple.

Fouad Laroui Les noces fabuleuses du Polonais nouvelles Julliard ( 17,50€ – 174 pages)

Chronique de Nadine DoyenFouad Laroui  Les noces fabuleuses du Polonais  nouvelles  Julliard

Fouad Laroui  Les noces fabuleuses du Polonais  nouvelles  Julliard ( 17,50€ – 174 pages)

Fouad Laroui, Prix Goncourt de la nouvelle en 2012, renoue avec le genre.

 

Il nous embarque dans son pays natal, au Maroc, décor familier pour l’auteur , dépaysant pour le lecteur. Il campe ses protagonistes dans un restaurant  de Marrakech (Délices de l’Orient), au Café de l’Univers et au lycée de Casablanca.

La nouvelle éponyme, la plus longue, se déroule à Khouribga, « construit par les Français » et au Café de la Poste . Elle nous est contée par un ingénieur, qui crée le suspense en laissant entendre qu’il a peut-être eu tort de ne pas intervenir.  On assiste à un mariage traditionnel, « un zouaj » entre un Polonais dentiste et Daouia « la plus belle fleur », « la perle » de la ville. Expérience proposée par Moussa, « le démiurge », « pour rire » d’autant que Matchek, le Polonais,  tenait à s’intégrer aux autochtones, à apprendre « la langue du cru ». S’ensuivent les conditions financières avec  « les adouls », la conversion  à la religion musulmane avant la cérémonie « factice », pour le folklore, avec « la musique, les cheikhates (danseuses), la « tambouille ». L’auteur souligne l’absence de mixité sociale et la façon dont les femmes étaient considérées par les étrangers, réduites à « des corps ».

Quand Matchek prend conscience qu’il a été piégé, qu’il n’est plus possible de revenir en arrière,  il est bien décidé à en découdre avec Moussa, à l’origine de cet imbroglio.

Toutefois il devient le roi de la procrastination, et n’a toujours pas mis les choses au clair avec Daouia. Ne serait-il pas, lui originaire de la Vistule, en train de succomber au charme de sa vestale ? D’apprécier son talent culinaire («  délicieux fumet », « écuelle d’amlou »), de trouver une maison « bien tenue » ?

Une fois muté ailleurs, le narrateur ne manque pas de  s’informer. Que devient ce faux couple mixte ? Il  émet même ses hypothèses quant à la façon dont Daouia peut relater son passé, riche en déboires et désillusions. N’aurait-t-elle pas retrouvé  « la confiance dans la bonté des hommes » grâce à son Pygmalion ?

Mais ne déflorons pas l’épilogue de cette situation qui relève du vaudeville.

Géométrie  de l’amour, qui se passe le temps d’une récréation, est présentée sous la forme d’ une pièce de théâtre. Cette  conversation entre trois professeurs autour de l’amour aurait pu s’intituler « L’art de la rupture ». Difficile de s’entendre sur la définition de l’amour émise par Alain: «  Le contact de deux dermes ».  « Foutaises », « L’horreur ! » sont les  réponses d’Alain en réaction aux propos de Sylvie qui juge « l’amour inépuisable ». Ils convoquent et citent Platon, Descartes, Lulle,Aragon.

C’est alors que Naima explose, réalisant qu’elle fut une femme objet  et que Sylvie traite Alain de « goujat », en découvrant la liaison qu’il entretenait. La pièce s’achève sur un monologue de celui qui n’avait aucun scrupule à tromper sa femme.

Au Café de l’Univers, Hamid revient sur les années 70, pas encore gagnées par le « toujours plus ! » mais marquées par la passion du catch. Il tente de captiver son auditoire en  brossant  le portrait de Tawa l’Indien, « la terreur des rings » dont peu se souviennent. Cet « Attila du pugilat » , aussi « le Vengeur masque » semble être un pionner de la mode de Daft Punk avec son loup, « fait d’un pneu » qui  « lui dévorait la face » ! Un être à l’  identité trouble, ambiguë, voulant « devenir deux ».

Mais comment ruser quand un promoteur croit tenir « le match du siècle » en mettant face à face celui qui  en réalité n’est qu’un : Tawa l’Indien ? Le talent du conteur opère. L’auditoire d’Hamid  suspendu à ses lèvres, le presse de poursuivre, happant le lecteur tout aussi avide de connaître la suite. Pour prolonger le suspense, le conteur  joue avec son public : « C’est alors que … »,  «  Devinez ! », « vous suivez ? ». C’est un récit homérique qui décrit à la fois le combat sur le ring et l’effervescence dans les gradins. On peut y voir l’illustration de l’expression « Tuer le père », titre d’un roman d’Amélie Nothomb. Cette exploration des rapports père/fils, leur rivalité , le besoin de se démarquer, d’imposer  chacun leur personnalité  peut être transposée au « duel » père / fille que certains se livrent en politique.

La  dernière nouvelle qui met en scène Torrès, le roi du mensonge  de Casablanca, fait écho au « nonsense » anglais, par la démesure des récits du protagoniste, allant crescendo. Comment gober que l’on puisse avec des « cerclets » d’aspirine apprivoiser , voire dompter une horde de sangliers ? Comme L’écrivain national de Serge Joncour qui redoute « ses lectrices procureures », Torrès se voit contrer par Hamid, qui aime lui démontrer le contraire et se plaît à le coincer. Sous couvert de ces trois récits loufoques, le narrateur dénonce les choix politiques faits. La priorité n’ayant pas été pour « résoudre la pénurie d’eau, les épidémies ou la scolarisation ».

Fouad Laroui épingle aussi ces charlatans qui soignent  des paysans crédules avec « une amulette contenant un verset du Coran » et à coups de crachats et de bâton.

Les récits, ponctués de termes locaux (zellige, on boit du Youki-Cola, on raffole de la bissara, de belboula),  apportent dépaysement et exotisme. Mais d’autres langues émaillent le recueil : « fast- forward »,  « Ze skin ! »,« Cui bono ». Parfois en série : « Dos, jouj, two », « Rien, nada, oualou ». L’auteur emprunte le vocabulaire horticole « dans un classique du XIX siècle ».  Fouad Laroui jongle avec les mots : «  de long en long (large il n’était pas) », « Le gong gongue »,  en forge même : « fortuités »,      « anfractuotruc ». Il nous déverse une liste de prises de catch à consonance anglaise.

Le comique naît de la méconnaissance de la langue pour le Polonais, qui déforme la phrase apprise par coeur dans son incantation à « al-lah ».

L’auteur  fait un copieux usage des notes de bas de page, d’incises, de parenthèses : « (Vous suivez ? »), sorte d’aparté. Certaines expressions font mouche : « Le cerveau du Polonais s’enfuit par les fenêtres », « le taximan la trouva saumâtre ».

Le style est très varié : « Fouette ! Cocher », « te me les goba ». Impératifs dans les dialogues, souvent très animés : « Concentre-toi ! », « Raconte.. », injonctions.

Langue parlée et cette tournure récurrente: «  il te me déguise… ».

Comme dans L’étrange Affaire du pantalon de Dassoukine, le novelliste fait se rencontrer les cultures occidentales et musulmanes, deux religions,  pointe les croyances, les rites et  superstitions qui gouvernent certains sujets. On devine l’amour indéfectible de la langue française chevillé  à l’âme. On note les références au gouvernement de Hassan II,  à l’accord de coopération entre la Pologne et le Maroc, à l’époque du protectorat français,  ce qui date les textes. La police secrète des « années de plomb » est également épinglée, tout comme la censure de la liberté d’expression.

Fouad Laroui a le don de nous embobeliner en campant ses personnages dans des situations incongrues, parfois ubuesques.Quand la nouvelle foisonne de détails, il n’hésite  pas à offrir un résumé, épargnant au lecteur à l’esprit paresseux des efforts de mémorisation. Dans ce recueil de cinq nouvelles,  l’auteur interroge la nature humaine et les mensonges de ceux qui affabulent à l’envi, de ceux que la passion et  le désir conduisent à l’adultère. Il transmue , avec beaucoup d’humour,  le réel et le quotidien en parabole métaphysique. Il tend à démontrer que les animaux, qui ignorent « les niaiseries du fqih » et la superstition seraient « moins bêtes » que les hommes.

Souhaitons que Fouad Laroui  détienne, en réserve, dans un « tiroir de son cerveau » maintes anecdotes abracadabrantesques  encore à  nous relater !

©Nadine Doyen

Vassilis Alexakis, La clarinette, roman, Seuil (351 pages – 21€)

Chronique de Nadine Doyen

  • 9782021167696Vassilis Alexakis, La clarinette, roman, Seuil (351 pages – 21€)

Peut-on oublier un mot de sa langue maternelle ou de sa langue d’adoption ?

Oui, dira l’auteur, qui, en a fait l’expérience. Il s’interroge sur le mécanisme de la mémoire chez les adultes, mais aussi chez les enfants et nous livre les résultats de son enquête. Ce mot oublié donne donc le titre au roman.

Vassilis Alexakis est un habitué des allers retours Paris-Athènes. Dans ce roman, il nous fait partager son séjour 2013, nous relatant  les retrouvailles avec sa famille, la réception qu’il organisa pour ses 69 ans, (son anniversaire tombant à Noël), ses rencontres fortuites dans les rues, le tout dans les moindres détails. Des sujets récurrents sont développés : l’écriture, la traduction, les langues et la crise grecque.

Mais ses pensées sont constamment tournées vers son éditeur, devenu plus qu’un ami, un confident, taraudé par la crainte de ne pas le revoir. L’auteur lui téléphone et commence une conversation ininterrompue, échangeant sur de multiples registres.

Le portrait de celui qui n’est pas nommé (1), facilement identifiable, puisque l’auteur de Deux vies valent mieux qu’une, livre catharsis, se tisse au fil des pages.

Le romancier se remémore leur première rencontre en 1974, la publication de son premier roman Le sandwich et relate comment leur lien professionnel se transforma en une véritable amitié, une complicité fraternelle matinée de déférence. Avec nostalgie, il se souvient de leurs étés à Tinos, leurs familles réunies.

On suit avec empathie le combat de l’éditeur contre la maladie, le traitement de la dernière chance et la façon dont Vassilis Alexakis le drape de bienveillance et lui apporte  un soutien moral incommensurable, une présence lénifiante jusqu’à cette fatale date du 25 mars 2013, coïncidant, ironie du sort, à la fête nationale grecque.

Et si le tag « Je dépéris », vu sur un mur à Athènes, était une voix prémonitoire ?

En parallèle, se brosse l’autoportrait de l’auteur bilingue, sollicité de toutes parts, par des salons, des universités, des librairies et médiathèques. Avec humour, à l’instar de L’écrivain national de Serge Joncour, il commente ses voyages en train, ses rencontres avec son lectorat, ses passages dans les villes, dont il ne connaît, parfois, que la gare, la cathédrale ou le phare (énigme de Brive). Il est passé expert en noms des habitants. Il ne cache pas ses idées politiques sur la carence du gouvernement de Samaras, l’administration qui sommeille, la troïka et le parti Aube dorée. Il est indigné de voir l’église intouchable, la misère dans les rues, occultée par les pouvoirs publics. Avec Zoé, ils évoquent les droits bafoués. Il ne se prive pas d’égratigner les journalistes peu délicats ou le net, source d’infos erronées. Il souligne l’inéluctable solitude de l’écrivain et justifie son choix de quitter Stock. Il concède sa propension aux mensonges. Il confie sa lassitude de Paris, où l’on garde ses distances.

En marge de ce duo éditeur/écrivain, défile toute une galerie de personnages atypiques, hauts en couleur : Minas, le clochard érudit qui lit Cavafy, Théotokas ; Lilie qui tricote des pulls pour les miséreux SDF ; la dame au cageot rouge ; « un marchand de loukoums qui miaulait » ; Orthodoxie, qui joue dans une équipe de football et vend Le radeau, en gilet rouge. N’oublions pas que Vassilis Alexakis est un fanatique de ce sport. Dans le quartier du Céramique, au cours d’une maraude, l’auteur croise Thodoros, ex- commerçant, ruiné.

L’auteur sait à la fois nous émouvoir (avec ses larmes de « la taille de pièces de dix euros » et nous dérider par des scènes insolites ou cocasses, frôlant le ridicule, mais excellant dans l’autodérision. Le travelling sur une poubelle qui dévale, avec l’auteur s’évertuant à la freiner est plein de suspense. Une passagère qui ne sait plus détacher sa ceinture, arrivée à Roissy. Le pantalon qui se détache du fil et atterrit on ne sait où. Parfois c’est lui qui chute de son fauteuil. Sa sortie d’une bouche d’égout, couvert d’« une boue, blanchâtre », dans l’indifférence des passants. Comme il le fait remarquer tragédie et comédie «  sont deux genres qui se côtoient sans cesse, qui habitent sur le même palier ». On sourit à la naïveté de sa question concernant les marées : « Comment je vais faire pour rentrer chez moi ? ».

Il adopte un style imagé  pour décrire sa table de ping-pong : « Les documents formaient des chaînes de montagnes. Les deux raquettes, comme elles sont bleues, figuraient des lacs ». Tel un poète, à Tinos, il sait s’émerveiller devant la beauté d’un papillon : « j’ai eu l’impression qu’il applaudissait le paysage ».

On adhère d’autant plus facilement que l’auteur nous apostrophe en ami. Ne nous fait-il pas partager même ses messages téléphoniques ?

Avec Vassilis Alexakis, 71 ans, on ne prend pas racine. Toute sa vie n’a-t-elle pas été une course ? Fait-il remarquer, « complètement essoufflé ». Il nous embarque dans ses déambulations athéniennes (le café d’Exarkheia, le quartier de Kypséli peuplé d’immigrés, de Kolonaki, d’Omania) et parisiennes (imaginant son ultime traversée de Paris). « Les lieux sont  chargés de souvenirs », des liens et notre mémoire.

Il nous offre une immersion dans la langue grecque, émaillant ce roman de mots grecs, rendant hommage à l’helléniste Jacqueline de Romilly, qui a donné son nom « à une place près de l ‘Acropole ». « La grâce des mots tient à leur sens : c’est lui qui leur permet de s’envoler comme des ballons ». Il est lui aussi un adepte du name dropping : François Bott qui lui assure que « Trouville est le lieu idéal pour fumer la pipe », dont il ne se sépare pas.

Les aficionados de Vassilis Alexakis reconnaîtront les romans précédents qu’il évoque. Depuis celui où il apprend le sango, celui où il cherche le premier mot, des titres moins connus comme La tête du chat et l’avant-dernier qui est celui de la remise sur pied. On retrouve cette même autodérision et des scènes cocasses parfois cinématographiques. L’auteur aime convoquer les absents. Il nous a déjà habitués à ses récits d’outre-tombe avec : Je t’oublierai tous les jours ou L’enfant grec, dans lesquels il dialogue avec sa famille disparue (mère, père, frère). Rappelons que Vassilis Alexakis a reçu le prestigieux Grand Prix de l’Académie française.

Le bémol qui peut indigner des féministes, c’est la façon dont l’auteur évoque ses liaisons éphémères, concédant ne pas être amoureux. Par contre, sa petite fille Éléni le fait fondre de tendresse et il lui promet de « l’installer au cœur de sa mémoire ».

Dans ce roman largement autobiographique, Vassilis Alexakis mêle souvenirs, anecdotes, interrogations, confidences adressées « à mi-voix » à ses lecteurs, « façon de les traiter en amis », réminiscences de son « intermezzo » à Rome. Il s’égare dans des digressions sur les chiffres, les couleurs. Il nous offre une incursion dans le théâtre et le dictionnaire. En journaliste, il autopsie la situation de la Grèce, dresse un état des lieux dramatique (mesures d’austérité imposées par Bruxelles, pauvreté et « affres de la faim », fermeture de librairies), prémices de la crise actuelle. Elle « n’a plus qu’un visage, celui de ses fautes ». La Grèce, déliquescente, est à vendre. Il égratigne ceux qui bénéficient de niches fiscales, comme l’église. Toutefois, on comprend mieux son attachement à Athènes, plus rien ne le retient à Paris. Serait-il mal à l’aise avec la montée de la xénophobie, lui, l’exilé ? Désirerait-il se rapprocher de la mer ? Elle, « qui résiste le mieux à l’oubli » et qu’ « il faut regarder debout ».

Pour donner de la légèreté, la musique (bouzouki, rébétiko) et la danse ponctuent le récit, teinté de mélancolie. La vie ne vaut-elle pas d’être dansée ? L’auteur ne se fait-il pas passer pour  « équilibriste » ? Jongler du grec au français, il excelle (« exercice salutaire pour le cerveau »), tout en soulevant les difficultés auxquelles un traducteur est confronté quand le mot n’existe pas dans l’une des langues.

Dans La clarinette Vassilis Alexakis rend un vibrant hommage à cet ami, qu’il a accompagné avec abnégation et tendresse, lui offrant  un tombeau de papier à la hauteur de leur quarante années d’amitié indéfectible, de fidélité, de soutien réciproques. Comme le pense Milena Busquets, ne sommes- nous pas « davantage les choses que nous avons perdues que celles que nous avons » ?

Un roman touchant, alerte, fertile en imprévus, truffé de références mythologiques, d’une grande envergure, que l’on quitte à regrets, dédié aux enfants du disparu.

« Topissime », oserais-je ajouter !

©Nadine Doyen

(1) Jean-Marc Roberts

Arnaud Cathrine, Pas exactement l’amour, – Verticales (17,90 € – 246 pages).

Chronique de Nadine Doyencathrine-pas-exactement-lamour

Arnaud Cathrine, Pas exactement l’amour, – Verticales (17,90 € – 246 pages).

Arnaud Catherine autopsie en dix nuances, sans tabou, les relations amoureuses entre hétérosexuels et LGB. Il nous plonge dans les méandres sentimentaux et l’intimité de couples, voire chez leurs voisins. Il laisse entrevoir les non-dits. Des corps se frôlent, s’enlacent, s’étreignent, se dévorent, bandent, laissent leur empreinte olfactive avant de devenir objets de fantasmes. D’autres corps, moins synchrones, sont confrontés à une « indifférence barbare », témoin de l’écroulement de l’édifice de l’amour. Il reste les souvenirs vivaces, immuables, d’une bouche, d’une langue, de doigts caressant un corps ou celui, « indélébile de l’antre non moins humide et chaud de son sexe ».

On suit les protagonistes dans leurs soliloques, leurs interrogations qui traduisent leurs angoisses, leurs doutes, leurs tourments. Les narrateurs, masculins ou féminins parlent, en majorité, à la première personne sans jamais trop dévoiler de leur identité, ce qui déstabilise parfois. Par flashback, de façon très parcellaire, leur passé est évoqué ou refait surface subitement.

La nouvelle éponyme au titre Pas exactement l’amour met en scène un écrivain, confronté à la page blanche, car prisonnier de sa dépendance amoureuse, poussée au paroxysme. Comment réussira-t-il à s’en désengager afin de retrouver l’inspiration ?

Le récit oscille de lui à elle, deux êtres que tout oppose : différence de classe sociale, rythmes circadiens. Pour lui « Dormir signifiait : quitter l’autre ».

La violence qui surgit dans Monsieur Bricolage choque : une baffe, deux même et le crâne qui s’écrase « contre le mur ». Mais ne l’avait-elle pas exaspéré cet homme en lui trouvant « une tête de clebs » ? La tension est palpable. Une manière indirecte pour Arnaud Cathrine de pointer que trop de femmes en sont victimes. Mais entre elles, les héroïnes s’avèrent tout aussi redoutables (gifles, « guérilla lamentable »).

Dans Si Mylène voyait ça, on est témoin du naufrage d’Hervé, 41 ans, pour qui la rupture reste insurmontable. Il s’interroge sur ce qu’il reste d’un amour défunt, sinon « un incommensurable gâchis ».Quant à cet ami qui tente de le sortir de son mal -être, il est bien impuissant quand Hervé dont le comportement flirte avec la folie doit être maîtrisé par les soignants de l’établissement psychiatrique où il placé.

« Ne me secouez pas, je suis plein de larmes » (1), aurait pu confier, le jeune avocat, quand il se retrouve seul, sur la plage, abandonné par cet « ami spécial, pas comme les autres », avec qui il vient d’avoir un différend violent, le jour de son mariage.

Dans cette nouvelle Une erreur de jeunesse, l’auteur pointe le déni du futur marié qui adolescent, a entretenu une relation très intime avec le narrateur. D’ailleurs, cet instant privilégié où il l’aide à être présentable, où leurs corps se frôlent, ravive ses souvenirs. Par flasback, le narrateur revient sur leur parenthèse heureuse, même si en général, il « conchie la nostalgie ». Il fustige le regard méprisant des adultes pour les trentenaires pas encore casés, revendiquant au contraire sa liberté d’aimer.

Dans Simona, les personnages féminins assurent pleinement leur désir pour le même sexe. Arnaud Cathrine y aborde le mariage entre lesbiennes, distille du suspense. Qui dit nouvelle, dit chute. Celle de Simona ébranle l’une des protagonistes, surprend le lecteur et souligne la fragilité du bonheur.

Poignante, la détresse de ce professeur inconsolable, face au vide laissé par la perte de sa bien-aimée. Béance abyssale décuplée par le « silence radio », la grève se durcissant, alors qu’il lui « faut des voix ». Pour lui, même bien entouré, « La vie fait un mal de chien ». Un livre comme bouée de sauvetage, ce que confirme Régine Detambel dans Les livres prennent soin de nous. Difficile de répondre à la question de Marina Tsvétaïeva qui scande Silence radio dans ces circonstances. Les livres sont omniprésents dans ce recueil (V. Woolf, G. Bataille, R. Depardon), rappelant qu’Arnaud Cathrine est un grand lecteur et un conseiller littéraire reconnu.

« Traquer l’autoportrait en creux avait une saveur particulière » pour cette compagne d’un écrivain, qui « aimait le chercher dans ses livres ». Quant à nous, lecteurs, pouvons-nous débusquer l’auteur ?

On retrouve Arnaud Cathrine, l’amoureux de Trouville, fidèle à Marguerite Duras,

dont la structure narratrice des fragments rappelle Barthes. On devine le musicien chanteur de Frère animal dans la nouvelle La bête sauvage. En filigrane on reconnaît l’auteur de : Il n’y a pas de cœur étanche, dans la nouvelle Si Mylène voyait ça.

Ce recueil basé sur l’amour, avant/après, préludes/ruptures, apprivoisement/éloignement rappelle Combien de fois je t’aime de Serge Joncour. Tous deux embrassent des thèmes universels : la passion, la fusion, l’idolâtrie, l’attente mais aussi le désamour, l’infidélité, l’abandon. Certains sombrent devant le « cadavre de leur amour », se noient dans l’ivresse, flirte avec la folie, l’hystérie. D’autres s’en relèvent, sachant occulter leur passé douloureux, faire preuve de résilience comme le protagoniste de la dernière nouvelle : «  Betty était entrée dans sa vie », vrai miracle « indéchiffrable ».

Au fil des pages, Arnaud Cathrine émeut, touche, remue, bouleverse. Il excelle dans l’art du rebondissement. On imagine le tsunami que la phrase « Je te trompe » peut provoquer. Il glisse un soupçon d’humour pour apporter une note plus légère.

Les figures maternelles intrusives sont sources de séquences théâtrales burlesques.

L’auteur tombe le masque de la pudeur pour une écriture plus sensuelle, voire érotique. Il met nos sens en éveil avec les parfums capiteux Philosykos, No 5, une note de vétiver ou l’odeur du livre de poche. On partage l’extase de Raphaëlle chez le traiteur Italien (« Le jambon Serrano me faisait de l’œil, et le gorgonzola… »).

Arnaud Cathrine, remarquable novelliste, se fait ici, entomologiste des cœurs et dissèque avec acuité et psychologie le sentiment amoureux. Il brosse un tableau de l’amour moderne, sans concession, miné par la solitude, l’angoisse, vampirisé par l’autre, cabossé par l’alcool, fracassé par le deuil. Le ton est tour à tour pathétique, drôle, grave, touchant, romanesque, mais l’auteur clôt son recueil par une note optimiste, confirmée par les mots « reprise, renaissance ». Arnaud Cathrine nous prouve que l’amour est une intrigue haletante dont on ne cesse de tourner les pages. Et Serge Joncour de conclure dans L’écrivain national qu’« un amour même impossible c’est déjà de l’amour, c’est déjà aimer, profondément aimer, quitte à prolonger le vertige le plus longtemps possible ».

(1) : Citation d’Henri Calet

©Nadine Doyen

Entretien de Nadine Doyen avec Marine Baron à propos de sa biographie d’Ingrid Bergman : Le feu sous la glace, Les belles lettres.

Marine Baron

Marine Baron

Entretien de Nadine Doyen avec Marine Baron à propos de sa biographie d’Ingrid Bergman : Le feu sous la glace, Les belles lettres.

Quel a été le déclic qui vous a conduite à publier cette biographie ?

Je suis intriguée par cette actrice depuis mon enfance. Je ne l’ai pas adorée tout de suite. Au contraire, de prime abord, elle me paraissait inquiétante et glaciale. Mais elle me fascinait, je la trouvais mystérieuse, étrange et belle à la fois. J’ai lu son autobiographie à dix-sept ans, et j’ai été bouleversée par sa vie. Il y a trois ans, je me suis souvenue que le centenaire de sa naissance serait en 2015, et je me suis dit que je pourrais projeter d’écrire son histoire avec mes mots à moi. Je voulais en faire quelque chose d’accessible, de fluide, de romanesque. Je ne sais pas si j’y suis parvenue, mais c’était là mon ambition.

Avez-vous écumé tout ce qui a été déjà écrit sur cette icône ou seulement les ouvrages que vous mentionnez ?

J’ai lu tout ce que j’ai trouvé sur Ingrid Bergman, en français et en anglais. Des biographies, des romans, des articles de presse, des interviews télévisées, et bien sûr des films. Mais je ne cite pas tout, je ne voulais pas encombrer mon texte de monceaux d’annotations. Et je n’ai pas l’étoffe méticuleuse d’un rat de bibliothèque. Je ne voulais pas écrire une immense biographie à l’américaine, j’en aurais été sans doute incapable, même si j’apprécie par ailleurs ce genre de lecture. J’ai bien sûr annoté toutes mes citations, et les plus parlantes sont celles d’Ingrid Bergman elle-même, le plus souvent puisées dans son autobiographie. Cette dernière a été ma source principale, mais je ne m’y suis pas cantonnée, parce que certains sujets y sont occultés.

Quel est le premier film dans lequel vous avez découvert Ingrid Bergman?

C’était Les Amants du Capricorne, d’Alfred Hitchcock. Je devais avoir six ans. C’était la nuit, j’étais censée dormir mais j’avais pris l’habitude de me faufiler en cachette dans le salon lorsque mes parents regardaient la télévision. La peur d’être découverte décuplait mon attention. Je me souviens encore de la première scène de l’arrivée d’Ingrid Bergman, pieds nus, à moitié ivre, dans une salle à manger pleine de notables en smoking. L’atmosphère de gêne sensible parmi les convives, la désinhibition apparente du personnage féminin qui cachait une souffrance et une honte persistantes, cette impression d’exposition cauchemardesque, tout cela m’avait touchée d’une façon étrange, sans que je puisse me l’expliquer. Depuis, j’ai revu le film. Le personnage d’Ingrid Bergman, Lady Henriette, est une intruse qui ne trouve pas sa place, dont le comportement n’est pas compris, pas accepté. C’est peut-être cet aspect-là qui m’avait bouleversée.

Quels films vous ont le plus marquée ?

Outre Les Amants du Capricorne, le film qui m’a le plus frappée est Hantise de George Cukor, qui date de 1944. Plus de soixante ans après sa sortie, il n’a pas pris une ride. Je trouve son suspense haletant, ses plans magnifiques, ses acteurs excellents. Charles Boyer y est irrésistible en crapule odieuse et machiavélique. Ingrid Bergman, elle, est sublime, énigmatique, prodigieuse. La dernière scène entre le mari et la femme est d’une immense intensité dramatique. J’ai aussi adoré le légendaire Crime de l’Orient Express de 1973. J’ai toujours eu un faible pour les films policiers. Je trouve Ingrid Bergman hilarante dans son rôle de missionnaire suédoise angoissée, craintive, un peu nunuche. Sa prestation est un monument. Je ne me lasse jamais de revoir ce film, c’est un plaisir du début à la fin.

Certains auteurs, comme David Foenkinos pour Charlotte, sont allés sur les lieux où leur héroïne a vécu. Cinq villes ont compté pour Ingrid Bergman : Stockholm, Rome, Paris, Londres, New York. Avez-vous éprouvé le besoin d’une telle quête ?

J’étais déjà allée à New York, à Londres, à Rome, et je vis à Paris. Mais, lorsque j’ai commencé d’écrire mon livre, je suis immédiatement allée visiter Stockholm que je ne connaissais pas. J’ai vu la maison où Ingrid Bergman est née, le jour même de son anniversaire, j’ai visité le Dramaten où elle a étudié, j’ai arpenté les parcs où elle avait dû aller se promener. Je voulais voir d’où elle venait, même si sa ville n’a pu que changer radicalement en un siècle. Je voulais décrire avec justesse les lieux de son enfance, du moins son atmosphère. En Suède, ce qui m’a plu a été la sérénité des habitants, leur politesse, leur respect, cet air de détachement qui donne une impression de rigueur mais aussi d’indépendance et d’amour absolu de la liberté. J’ai aussi été envahie par la pureté de l’air de la ville, son espace, et surtout la couleur du ciel, d’un bleu très foncé, qui m’a fait penser à un décor, une toile tendue sur une scène de théâtre… Mais il faut dire que l’image d’Ingrid Bergman m’accompagnait un peu partout.

Depuis combien d’années vous intéressez- vous à sa carrière ?

Je dirais que je m’y intéresse depuis une dizaine d’années. Mais j’ai réellement commencé mes recherches sur elle, sur sa filmographie complète, ses histoires personnelles et son enfance il y a un peu plus de deux ans.

Avez-vous eu un contact avec des membres de sa famille, qui vous auraient donné accès à des documents privés ?

Non. Aujourd’hui, les membres de la famille proche d’Ingrid Bergman qui sont encore en vie sont ses enfants. Ses amis ont presque tous disparu. Les hommes qu’elle a aimés aussi. Je me suis notamment intéressée à la vie amoureuse de l’actrice, à ses aventures, à toute une part de son existence qu’elle n’a pas dû raconter dans un cadre familial, encore moins dans une relation filiale, même s’il est possible que je me trompe. D’autre part, Isabella Rossellini a sorti un livre en hommage à sa mère en 2013, je pense qu’elle y a mis là ce qu’elle souhaitait y mettre, qu’elle a livré elle-même ce qu’elle a choisi de donner au public. En outre, un certain nombre de biographies ont déjà été écrites sur Ingrid Bergman : je ne me voyais pas, moi, aller demander à ses enfants l’exclusivité d’une information. J’avais peur, aussi, d’être rejetée, de ne pas me sentir légitime, de paraître indiscrète ou opportuniste. Je suis allée voir Isabella Rossellini au théâtre l’année dernière, lorsqu’elle faisait son spectacle désopilant sur la reproduction des animaux. A la fin de la représentation, elle a parlé de sa mère avec tendresse, mais en évoquant aussi le poids que représente l’héritage d’une telle icône. Alors je n’ai pas osé l’attendre à la sortie de sa loge pour lui dire que j’écrivais sur Ingrid Bergman. Je me suis dit aussi que je n’aimerais peut-être pas qu’on écrive la vie de quelqu’un que j’ai connu, aimé, en projetant forcément des choses étrangères sur son existence et en essayant de m’y associer. J’ai donc décidé d’écrire ce livre seule, dans mon coin, à la fois pour me sentir libre et par pure timidité.

Les lecteurs ont parfois tendance à traquer l’auteur en creux dans son roman.

Pensez-vous que vous avez des points communs avec Ingrid Bergman ?

Liberté, audace, modernité sont trois valeurs qui la caractérisaient. Les partagez-vous ?

Je ne suis ni actrice, ni célèbre, ni surdouée, ni enfant unique, ni orpheline, ni suédoise, ni blonde, ni polyglotte. Objectivement, je n’ai pas beaucoup de points communs avec mon héroïne. Cela ne m’empêche pas d’admirer les valeurs qu’elle porte. Elle est en effet affranchie, courageuse et avant-gardiste. C’est peut-être un peu la femme qu’on rêverait d’être. Pour en revenir à la problématique du lien entre le biographe et son sujet, je pense qu’il est impossible de tenter de décrire les sentiments de quelqu’un sans les penser à partir des siens, et de raconter une vie sans puiser inconsciemment dans sa propre expérience. Comme Ingrid Bergman et comme la plupart des femmes, il m’est arrivé d’être critiquée parce que j’assumais mes ambitions, de devoir choisir entre deux hommes, de dissimuler mes désirs de peur d’être mal vue, de m’inquiéter terriblement pour mon enfant en ayant le sentiment coupable d’être une mauvaise mère, de ressentir, en bien ou en mal, l’importance attachée à mon apparence dans le jugement des autres, de faire l’objet d’injures sexistes, de me dire parfois que ma vie aurait été plus facile si j’avais été un homme. Mais, à quelques détails près, je crois franchement que la comparaison s’arrête là.

J’ai noté qu’elle avait claqué la porte du Dramaten, « l’école du Théâtre royal de Stockholm », ayant pris la «  décision courageuse » de démissionner. N’avez-vous pas, vous -même, été amenée, dans votre propre parcours, à adopter la même démarche ?

Quitter ce grand conservatoire de théâtre, contre l’avis de son directeur, était un pari très risqué de la part de l’actrice. Mais elle a assumé son désir de se consacrer au cinéma, et l’histoire lui a donné raison. J’ai moi-même claqué beaucoup de portes, professionnelles et personnelles. A vingt-deux ans, j’ai abandonné mes études de lettres et de sciences politiques, parce que je ne tenais pas sur ma chaise, pour m’engager dans l’Armée. Deux ans plus tard, j’ai quitté l’Armée parce que je ne m’y sentais pas à ma place, pour travailler dans le civil. J’ai souvent sacrifié mes habitudes à ma liberté. Mais moi, j’ai beaucoup bifurqué. Le courage de partir, c’est parfois la peur de rester. Ingrid Bergman, elle, a toujours voulu être actrice, et elle l’est demeurée toute sa vie. Son choix est celui qui me ressemble le moins et que j’admire le plus : au cœur même de ses changements de styles, de pays, de maris, de films, de réalisateurs, elle est restée fidèle à une profession unique, et elle a osé se donner les moyens d’y exceller.

Le 68 ème festival de Cannes a fait de cette star hollywoodienne son égérie.

Que pensez-vous de l’affiche ? Convoque-t-elle un film pour les cinéphiles ?

J’ai chez moi une certaine collection de photos d’Ingrid Bergman. Mais je n’ai pas retrouvé cette photo-là dans mes livres. Je la situerais dans les années 50, entre 1951 et 1954, c’est-à-dire durant la « période Rossellini », même si je peux bien sûr faire erreur. Il est possible que ce cliché soit postérieur à son mariage avec Lars Schmidt. Honnêtement, je ne peux rien affirmer. J’ai le sentiment qu’il s’agit d’une photo privée mais, en la voyant, à cause de la coupe de cheveux d’Ingrid Bergman, j’ai tout de suite pensé à Voyage en Italie. Ce film déroutant n’est pas mon préféré mais il est remarquable. Et les conditions de son tournage ont été rocambolesques. George Sanders, le partenaire d’Ingrid, a failli faire une dépression à cause du caractère de son réalisateur, et les dialogues ont pratiquement été écrits à la dernière minute. Mais, pour en revenir à la question de la photo, peut-être connaîtrons-nous la réponse durant le Festival.

Mes vifs remerciements à Marine Baron pour nous faire partager sa passion pour cette figure mythique qui a marqué beaucoup de cinéphiles.