Claire Fourier, Radieuse – Une croisière en Adriatique, récit, Éditions de la Différence (224 pages – 17€)

Chronique de Nadine Doyen

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Claire Fourier, Radieuse – Une croisière en Adriatique, récit, Éditions de la Différence (224 pages – 17€)


Besoin de changer d’air ? De s’émerveiller ? Claire Fourier propose à son lecteur d’embarquer avec elle. Comment ne pas succomber à une telle invitation au voyage !

Mais voyage-t-on pour changer d’air ou « pour le retrouver dans un cadre différent » ?

Claire Fourier n’a pas à se poser la question, puisqu’elle est la lauréate du Prix de la ville de Vannes pour son talent. Mais, encore habitée par son expérience de solitude et de méditation (qu’elle raconte dans « Dieu m’étonnera toujours »), la narratrice redoute cette croisière en Adriatique, qui n’est pas sa destination rêvée et où on ne peut éviter la promiscuité. Elle, « une femme du Nord », c’est la Baltique qui l’aimante, Rügen, ne serait-ce que pour se croire dans un tableau de Caspar David Friedrich et retrouver son héros « Hermann » des Silences de la guerre (livre qui lui a valu la croisière) Ce qui explique que son départ soit teinté de déception et sa réaction un rien provocatrice : souhaiter le crash de l’avion.

Claire Fourier anticipe les escales culturelles où les hordes de touristes convergeront tous vers les mêmes sites touristiques. Elle a bien l’intention de fausser parfois compagnie au groupe pour se fondre aux autochtones et mieux observer « les gens ». « Les gens » que Raymond Depardon capte en photos, Claire Fourier les approche, leur parle, les questionne et en brosse des portraits fidèles, pittoresques. Elle se révèle une subtile portraitiste de ce microcosme que forme la meute des croisiéristes. Elle radiographie ce melting-pot sans complaisance.

Rien ne lui échappe, visages, propos, silhouettes, postures…

La narration, datée comme un journal de bord, débute au 15 août, Jour J-1.

Le 16 août, elle s’envole avec son mari pour Venise, port d’embarquement.

Celui-ci va donc subir la mauvaise humeur de Radieuse, prénom temporaire qu’il lui attribue par ironie, le temps de la croisière. Car comme tous les Français, Radieuse « râle » et ne peut s’empêcher de comparer la Chartreuse où elle se retira un été et ce bateau, « puce des mers » où il faut s’adapter à la promiscuité.

La croisière est ponctuée de six escales, le long de la côte dalmate. Radieuse nous fait partager la vie à bord (repas, conférences, danses, spectacles, farniente, soins du corps) et participer à une pléthore de visites. Elle distille un rappel historique très détaillé pour chacun des lieux, souvent associé à un écrivain (le Monténégro/Loti). Elle mitraille en mots les paysages qui défilent, Split, « ahurissant patchwork », puis Korčula, « la ville où serait né Marco Polo ». On apprend que Dubrovnik, « la perle de l’Adriatique », doit son nom aux chênes qui couvraient autrefois la montagne. Hvar est « un petit Saint-Tropez ».

La narration est construite en mettant en exergue les contrastes.

Les merveilles des musées, la richesse des églises, des tableaux de Titien, d’une Vierge noire qui la « cloue sur un banc ». Le drapé d’un « manteau bleu doublé de vert, étoiles brodées » convoque le « génial couturier » Galliano pour Radieuse.

Une Crucifixion lui rappelle le retable de Grünewald, une Piéta la plonge dans l’extase, et, à côté, « la laideur de la foule », « ces corps flasques, adipeux ».

Gros plan sur la guide, Iljana, « Snoopy », qui porte un tee-shirt à l’effigie du Beagle de Charlie Brown, un « canon à mots », « une oriflamme », une « comtesse vénitienne » qui fascine Radieuse au point d’en brosser un portrait dithyrambique. Puis gros plan sur « une jeune trisomique » hurlant ou la vendeuse de lavande.

Claire Fourier dépeint de magnifiques variations de la mer, de jour, au soleil couchant, de nuit, offrant une gamme de couleurs (cuivre rouge, pourpre). Radieuse, de son balcon, « en peignoir blanc », s’abîme dans la contemplation des « reflets lunaires », donne un « baiser aux étoiles », quand elle ne lit pas. Que lit-elle ? Thomas Mann, Michaux.

Claire Fourier entrecoupe son récit par des évocations de Moby Dick

de Melville, et le ponctue ici et là de citations de Goethe, Mallarmé, Yeats, Montherlant, Camus.

En « glaneuse de Dieu », « panthéiste », « mystique », elle apostrophe les cieux, développe une réflexion philosophique sur Dieu, sur la vie, le bonheur et le voyage. Elle nous livre de multiples interrogations, dont l’une résume les autres :

« Peut-on regarder quelqu’un avec insistance sans se mettre à l’aimer ? »

Elle glisse une parenthèse sur les liens dans un couple, ne cachant l’érosion de l’amour : « Parler à mon compagnon de quarante ans revient à parler toute seule. »

Un mot revient souvent : humain. Un autre mot résonne : « Vide », l’auteur soulignant ainsi « l’errance des masses humaines ». Des mots étrangers émaillent les conversations ou descriptions. D’un pays à l’autre, Radieuse compare les sonorités. « La langue italienne est une berceuse ». À Dubrovnik, « nom raboteux, malsonnant », « rien de doux, ni d’avenant », « la langue croate, un jeu d’osselets ».

On perçoit un air de Schubert, « le cri rauque d’un oiseau de mer », un orchestre qui répète, une chorale, « le chuintement de l’eau qui grignote les quais », « Tic !Tac! C’est le temps que fend le navire ».

Tous nos sens sont mis en éveil, comme Radieuse qui veut « tout caresser ».

À Perast, décrit(e) par Larbaud « comme une petite boîte de bois peint » nous parvient « un parfum de rose venu on ne sait d’où ». Senteurs, couleurs du marché de Hvar ou des loups en devantures à Venise. La croisiériste Radieuse arrive à nous faire percevoir le tangage, entendre les vagues qui claquent, la mer qui « jappe ». On vogue, danse, file ou s’attarde. À bord, on chante, caquette, on rit fort. « Les matelots briquent ». La « pouliche » Iljana » virevolte, s’amuse, fait de l’esprit, fédère « son troupeau » et le séduit. La narratrice déambule, arpente les ruelles, « furète », Pierre mitraille avec son appareil photo.

La variété du vocabulaire donne un rythme alerte, fougueux, à

l’image de Radieuse.

Claire Fourier déploie un style singulier, avec des phrases elliptiques : « M’est avis que… », « Me plaît l’homme… », apportant de la nervosité. Elle recourt à deux niveaux de langue : relâché (« Laisse béton », « Bon sang », « Cela me casse »), châtié (« les écailles d’or frétillent sur l’eau de jade », « La mer fourmille de confettis dorés »). On retrouve avec joie sa plume qui combine poésie, érudition, érotisme, sensualité, autodérision et humour. Elle jongle avec les mots : « Ne jasons pas, jazzons ! ».

On entend la voix de l’auteur qui dénonce ce tourisme de masse et fuit « cette ménagerie humaine », ce « troupeau burlesque ». Mais n’aspirent-ils pas tous à la même quête : « changer d’air », leitmotiv du récit ? Revenue à Venise, Radieuse, « atrabilaire », peste contre ces « bétaillères, ces « navires à huit étages qui déversent leur « zoo humain » et défigurent « le port de la Sérénissime ».

Pierre invite Radieuse à lui confier son ressenti avant de quitter « Venise-la-mélodieuse », le 23 août. Elle s’interroge sur l’art de voyager : n’est-ce-pas « le retour qui donne un sens au voyage » ? N’avons-nous pas tous constaté aussi qu’« il faut en passer par le présent insatisfaisant pour arriver au souvenir réjouissant » ?

Vive la « revenance » ! On retrouve Claire Fourier, coquette, et qui préfère « porter la beauté sur elle » plutôt que la voir sous vitrine, au musée. Claire Fourier nous aurait-elle convertis au hygge ? (1)

Radieux, ravi, ressourcé, revigoré est ainsi le lecteur qui, comme Ulysse, a fait un voyage enrichissant, alliant culture, spiritualité et fantaisie grâce à la rayonnante Radieuse.

« Il n’est de voyage que de marche vers les hommes », nous dit finalement Radieuse, après avoir au long de ses pages noué au petit point, ou au point de croix, observation, contemplation et réflexion.

Futurs lecteurs, autorisez-vous à larguer les amarres.

©Nadine Doyen


(1) : Hugge : une nouvelle façon de penser le bonheur, venue du Danemark, prônant les plaisirs simples, un mode de vie rassurant, qui a

Noël Herpe, Objet rejeté par la mer – Journal 2014-2015, L’arbalète, Gallimard, (191 pages – 19€)

Chronique de Nadine Doyen

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Noël Herpe, Objet rejeté par la mer – Journal 2014-2015, L’arbalète, Gallimard, (191 pages – 19€)


Noël Herpe offre un nouveau volet de son journal couvrant les années 2014 – 2015, articulé en quatre temps. Il se plaît à rapporter la définition de son patronyme, qui donne le titre à cet opus. Mais ne serait-il pas plutôt l’objet rejeté par la mère ? Cette mère qui a quitté le foyer et revient omniprésente dans ce recueil. Ne se considère-t-il pas « comme un objet inutile » dans la cour de l’Académie des beaux-arts ?

Dans le premier chapitre, intitulé « du passé », Noël Herpe plante le décor de son lieu d’écriture, disposition qu’ il a ensuite modifiée. Il ne nous fait pas faire le tour du propriétaire comme Thomas Clerc dans son Interieur. Toutefois, la description est très précise. En cinéphile averti, il réserve un mur blanc pour la projection de films.

Une vague de nostalgie déferle sur ces pages. Le narrateur a été marqué par « le marasme familial », le départ de la mère. Ce sont les photos qui ont cristallisé les rares moments de bonheur, entachés par la présence de ce « garçon baba cool ».

Il se remémore les voyages faits avec son père, en Bretagne, en Provence, « les nuits à la campagne », les odeurs, ses compagnons les chiens. Les soirées avec sa grand-mère quand le théâtre s’invitait dans les chaumières, grâce à Pierre Sabbagh.

Les sorties avec sa mère, il les filmait. Il évoque les émissions de radio (Le Masque et la plume) et de télévision qu’il écoutait avec son père, « dans une promiscuité un peu triste ». Comme l’affirme Haruki Murakami : « Certains souvenirs se refusent à sombrer dans l’oubli quel que soit le temps écoulé. Des souvenirs qui gardent toute leur intensité et restent en nous comme la clé de voûte de notre temple intérieur ».

Dans ce journal, Noël Herpe consigne ses travaux, séminaires, colloques et lectures. Il se remémore les stages qu’il a animés avec parfois la présence d’ « un emmerdeur » qui « cherche des poux aux intervenants », ce qui rappelle « la lectrice vipérine » dans L’écrivain national de Serge Joncour. Il évoque sa thèse, qualifiée par « le méchant du jury » de « rêverie d’un lecteur solitaire », sa situation précaire de pigiste, tel « un acrobate sur une corde raide ». Il a « l’impression de n’être fait que des textes fondateurs qui l’ont traversé ».

Le second volet nous présente Edouard, cet être « compliqué » dont l’auteur s’est entiché, malgré une tierce personne entre eux deux. Mais Noël Herpe avait besoin de « quelqu’un qui soit pris, comme lui, dans ce jeu de miroir avec la mère dont on ne guérit pas ». Il connaît les affres de l’attente, de la séparation, de la jalousie et redoute d ‘endosser, « comme son père, le rôle du cocu masochiste ». Y aurait-il un gène comme Erik Orsenna l’a démontré pour justifier les échecs amoureux de son père et lui-même ? Rares sont les effusions, les étreintes, par pudeur peut-être, pourtant Edouard sait le draper de tendresse, ce qui fait fondre l’amoureux.La phrase rituelle, entre eux, au réveil : « Vous êtes con » n’est pas particulièrement pétrie de bienveillance. Ses liens amoureux connaissent des hauts et des bas, surtout quand Noël Herpe doit accepter un triangle amoureux.Il dévoile sa conception de l’amour et la définition du verbe aimer : « Aimer quelqu’un, c’est peut-être cela : faire affleurer, en lui, ce qui se dérobe à la lumière ». Il trouve dans Beauvoir des « mots qui semblent écrits pour dire son histoire avec Edouard ».

Il y a Salah, son escort boy, toujours prêt à le suivre « jusqu’au bout du monde », mais qui lui fait faux bond parfois. Salah, addict à ses textos, indifférent à un film avec Jean Marais, ce que Noël Herpe comprend puisque lui non plus ne vibre plus.

Trois mots clés, récurrents, interpellent et résument assez bien les préoccupations de l’auteur : « fétichisme » (un coffre qui renferme son « double » féminin), « obsessions « et « rêverie » parfois « romantique ou sentimentale ».

Pour celui qui a lu les précédents journaux, on retrouve le narrateur aimant se travestir, porter une boucle d’oreille, des mains baguées et des bottes à talon.

Il confie également toutes ses peurs, ses frayeurs : phobie de l’avion, vertige (escalators, ascenseur de verre, étroites passerelles au-dessus du vide), des méduses. Ce qui n’est pas pour rendre le quotidien confortable.

Le portrait du narrateur se tisse aussi par la vision qu’en donnent ses amis, « celui d’un gamin éternellement impatient, inadapté ». On croise Arthur, qui n’est autre que l’auteur de Correspondance secrète qu’il a rédigée en duo avec Dominique Fernandez. Arthur qui se moque de sa « manie de planifier ».

Quant à sa mère, elle le prend pour un enfant « de six ans », « un fil de silence » recouvre sa « préférence pour les garçons ».

On suit le narrateur dans sa recherche d’un nouveau logement, ses diverses visites, avec l’oeil censeur de sa mère ou d’Edouard. Il rêve de pouvoir jouir de la compagnie d’un chat et de la présence d’Edouard. Cette quête d’un nouveau nid lui fait réaliser que « quelque chose en lui se refuse à quitter ces lieux qui portent l’empreinte du passé ».Noël Herpe montre bien comment les pièces meublées renvoient aux acheteurs potentiels les goûts et habitudes de ceux qui l’occupent. « Ce qu’ils visitent, c’est mon appartement, encombré de livres, de mon histoire… une espèce de grotte qui me ressemble ». C’est dans un studio du vingtième qu’il s’est replié en attendant de pouvoir emménager dans celui qu’il va acquérir. Il s’imprègne de l’atmosphère du quartier, s’étonne de voir un hôtel toujours complet, recherche les coins calmes, lui évoquant des lieux immortalisés par Doisneau, où il a « le sentiment de toucher le temps ». Les noms de rues à faire rêver d’aventures : Monte-Cristo, Dumas. « Le soleil est doux », comme les mains de sa mère.

La recherche d’un « sweet home » recommence à Rome pour Edouard qui s’y installe pour six mois et auprès duquel le narrateur pense rester quelques mois.

Les dîners entre amis sont l’occasion de parler littérature et de convoquer d’ illustres disparus. Noël Herpe avoue ne pas avoir lu Calet, mais il doit bien connaître la célèbre phrase : « Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes ». Ne serait-ce quand il est habité par la « tristesse du départ », à l’idée de quitter Edouard ?

Les cafés, le métro et la rue sont des postes d’observation d’où il s’émeut à la vue de beaux jeunes hommes. Il capte parfois leurs regards (« ses yeux ont accroché les miens »), détaille leurs visages, leurs corps. En un mot, fantasmant sur eux.

Les éphèbes de Florence au « visage pur » le déchirent. Les bateleurs de Beaubourg le fascinent, surtout « un grand dadais efféminé dont un collant noir moulait le sexe ». Des cheveux longs, un jean moulant suffisent à le troubler, le pétrifier.

Ou ce nouveau voisin, un « hipster » dont il admire « le dessin de ses bras, la finesse de sa chair ». Noël Herpe aurait-il constaté comme Arthur Dreyfus que « les très beaux ne recherchent pas (uniquement) de très beaux » ?! Un homme passe, et c’est une porte qui s’entrebâille vers un autre royaume.

En contemplatif, le lecteur surprend le narrateur attentif au spectacle qui se déroule sous ses yeux, dans un jardin public. « Au creux de ce trou », Noël Herpe prend conscience de « la permanence des choses et de son être ». Rien ne lui échappe et il restitue la scène dans les moindres détails. Mais supporte-t-il les enfants pour les désigner de « mioches » ? Le gêneraient-ils dans sa phase d’écriture ?

Et c’est dans un square que le narrateur aimerait s’évaporer, « n’être qu’une poussière sans pensée ». Aurait-il épuisé son « tas de secrets »? On le devine prêt à « s’évader de son théâtre intime pour regarder ailleurs », maintenant qu’il a raconté ses parents, son enfance, ses études, son parcours professionnel, ses goûts, ses fréquentations, ses amitiés et ses amours. Noël Herpe ne confesse-t-il pas à son psychanalyste se sentir « moins seul », plus serein, maintenant qu’il a « identifié ce qu’il l’aliène » ?

Le voilà attentif à « l’ instant présent », capable « d’éprouver la vie comme un don ».

On emboîte le pas de Noël Herpe, vrai arpenteur de Paris, mais aussi de Rome, avec d’autant plus de plaisir, qu’il sait offrir des pauses. On l’accompagne dans ses sorties, ses visites de musées. Lors d’une visite au musée Picasso, il est touchant de voir sa déférence envers sa mère, en fauteuil roulant, même si « la voir installée sur un élévateur, impérieuse, impavide » l’amuse. Grâce à elle, ils peuvent couper la file.

Dans ce volume, Noël Herpe poursuit son travail de diariste, à l’instar de Paul Nizon ou Léautaud, qu’il admire, mais aussi d’introspection. Il fait la part belle aux arts (théâtre,cinéma, peinture) et aux « jeunes gens en fleur » qui nourrissent son inspiration.


A découvrir « The Herpy horror picture show », deux courts métrages de l’auteur : « Au téléphone » et « Le système du docteur Goudron».

©Nadine Doyen

 

Leçons inaugurales du Collège de France Alain Macbanckou : Lettres noires : des ténèbres à la lumière

Chronique de Nadine Doyen

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Leçons inaugurales du Collège de France

Alain Macbanckou : Lettres noires : des ténèbres à la lumière, Collège de France /Fayard, (75 pages – 10,20€)


Le 17 mars 2016, Alain Mabanckou, Prix Renaudot 2006, avait fait converger au Collège de France (1) toute l’intelligentsia parisienne, ses collègues et les anonymes, dont ses fervents lecteurs, tous prêts à boire les paroles de cet écrivain prestigieux,  au parcours singulier.
Mais qu’entend -t-on par leçon  inaugurale?
Il s’agit du premier cours d’un professeur nouvellement nommé au cours duquel il présente ses objectifs. Pour Alain Mabanckou, occuper « la chaire annuelle de Création artistique 2015-2016 », est un moment solennel et historique, puisque ce poste était resté inoccupé depuis 2005 et en plus le confier à un écrivain était une première. Il ne cache pas sa joie, sa fierté de rejoindre cette institution, remerciant ceux qui l’ont élu pour leur « détermination à combattre l’obscurantisme et à convoquer la diversité de la connaissance ». Mais on devine l’angoisse d’Alain Mabanckou devant une telle lourde charge. « Cruelle responsabilité », confie-t-il.
Avec humilité et humour, Alain Mabanckou s’interroge sur sa légitimité au sein de cette famille dans laquelle Antoine Compagnon souhaitait le voir intronisé.
Avec une pointe  d’autodérision, il lance à ses collègues : « Et si vous vous étiez trompés de personne ? Leur laissant la possibilité de se « rétracter », en cas d’erreur.
Il ouvre son discours en rappelant que Paris fut à une époque « le phare du monde noir », que le mouvement antiraciste a mis un terme à cette publicité banania (qui stigmatisait  les Africains et à « son slogan dévastateur ».
Il retrace l’évolution « de la pensée noire », évoque « les Noirs de France » et l’ arrivée sur les écrans de films de la « négritude ». En 1950,Paris devient « la ville de l’émancipation des noirs ». En 1959, « c’est l’Africain qui dissèque la civilisation occidentale » chez Bernard Dadié pour « réhabiliter et exalter l’Afrique ».
Lui, à la fois congolais et français, n’hésite pas à fustiger la France pour sa question des binationaux et son incapacité à tirer partie de sa population multi culturelle, pourtant un atout.
Comment se définit Alain Mabanckou ? Il hésite : « un Congaulois » ? Un « binational » ? Un homme au « nez épaté », né avec le désir de conter, de raconter.
L’objectif d’Alain Mabanckou est de montrer comment « la littérature d’Afrique noire et la littérature coloniale française sont à la fois inséparables et antagoniques ». D’où la nécessité de ne pas plonger dans « le fleuve de l’Oubli » les écrits coloniaux.
A travers plusieurs ouvrages de références, Alain Mabanckou montre la vision que, depuis l’Europe, les explorateurs avaient de L’Afrique, «  territoire des légendes ».
Il présente l’érudit  hollandais Dapper, qui donna son nom au Musée parisien consacré « aux arts d’Afrique noire », créé en 1986.
Il rend hommage aux précurseurs, tels que l’écossais Mungo Park, qui casse « le mythe du bon sauvage » et son homologue René Caillié, qui avec Voyage à Tombouctou lance « la littérature d’exploration africaine ». En 1921, René Maran est le premier lauréat noir à remporter le prix Goncourt pour son roman : Batouala ,qui se révèle « une charge  littéraire virulente » destinée à combattre « la thèse de la supériorité de la culture blanche ».
Il décline les romans d’aventures, d’exotisme qui ont sublimé l’Afrique. Toutefois, cela restait une  littérature coloniale, « esclavagiste », « négrophile ».
Marcel Griaule marque un tournant quant à son regard tourné vers l’humain.
Gide, à son tour, révèle « le travail forcé, les abus, la brutalité des compagnies concessionnaires », tout comme Albert Londres relate « les prétendues ténèbres » dans Terre d’ébène.
Dans son enseignement, Alain Mabanckou désire mettre en lumière une pléiade d’auteurs dont Cheikh Hamidou Kane, Camara Laye qui ouvrent deux voies nouvelles. Ahmadou Kourama (Prix Renaudot) montre les conséquences de l’indépendance : « l’éclat de soleil attendu » conduit à la désillusion, « le colon blanc ayant été remplacé par le dictateur noir. »
Les revues (L’Étudiant noir, Présence africaine) ont contribué à faire rayonner Césaire et Senghor, Fanon, Diop et ont permis « une émancipation des mots, des idées, des hommes ».
L’écrivain salue « l’arrivée des femmes dans le paysage littéraire » dans les années 1970 dont deux Sénégalaises. Pour en savoir plus sur Aminata Snow Fall, Alain Mabanckou nous signale avoir consacré un chapitre à cette romancière dans Le monde est mon langage (Grasset). On voit apparaître une littérature de la « migritude ».
Alain Mabanckou dresse un panorama de la littérature contemporaine, soulignant que « le salut réside dans l’écriture » et adresse son exercice d’admiration envers ceux qu’il lit et estime, ceux « qui brisent les barrières et refusent la départementalisation de l’imaginaire ». Parmi les auteurs primés de sa génération qu’il cite, on trouve des femmes : Virginie Despentes, Marie NDiaye,  Marie Darrieussecq et pour les hommes : Serge Joncour : Prix des Deux Magots 2015 ; les prix Goncourt 2004 :Laurent Gaudé,   2011 : Alexis Jenni et 2015 :Mathias Enard.
Alain Mabanckou, en libre créateur, achève son discours en annonçant sa volonté  « d’entreprendre des voyages à travers la production littéraire africaine » et de « s’appesantir sur  l’aventure de la pensée africaine » sans négliger « l’Histoire passée ou contemporaine » ni « l’attitude de l’écrivain devant l’horreur ».
Il tient à  démontrer « la richesse des études africaines » devenues « une discipline autonome dans les universités anglophones ». Et souhaite voir se développer en France « les études africaines » dans « chaque espace où le savoir est dispensé », conscient que ce « sont des domaines considérés comme suspect en France ».
En héritier de «  la fracture coloniale », Alain Mabanckou souligne notre passé commun,  rappelant que « l’histoire de  la France est aussi cousue de fil noir ».
Gardons en mémoire son message universaliste : «  Le monde est une addition, une multiplication, et non une soustraction ou une division ».
L’éminent Alain Mabanckou  livre un texte enrichissant, truffé de pistes de lectures pour ceux désireux d’approfondir leur connaissance de la littérature africaine.
C’est aussi une invitation à découvrir ou relire l’oeuvre imposante de l’auteur dont les deux derniers romans Lumières de Pointe-Noire  et Petit Piment.
Guettons la couverture du prochain roman pour savoir si elle portera la mention  « véritable roman nègre », en hommage à René Maran, comme il l’annonça !

 

©Nadine Doyen


(1) Le Collège de France est une institution crée en 1530, avec pour devise :
« Docet omnia, il enseigne toutes choses ».
« Plusieurs chaires annuelles thématiques permettent d’accueillir des professeurs invités pour une année ».

Tandis que je me dénude, Jessica L.Nelson, Belfond ; (238 pages – 17€)

Chronique de Nadine Doyen

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Tandis que je me dénude, Jessica L.Nelson, Belfond ; (238 pages – 17€)


Pour son deuxième roman, Jessica L. Nelson braque sa focale sur le regard. Elle s’intéresse aux regards que les autres portent sur nous et comment ils nous perçoivent.
C’est le journaliste littéraire Victor Alexandre qui ouvre et clôt ce récit. Il nous présente un livre qu’il prétend avoir quitté « aussi embrumé que ses personnages ».
L’héroïne Angie Rivière, jeune enseignante, se retrouve en ligne de mire pas seulement du lecteur, mais de ses élèves qui ne vont pas se priver de l’observer, de la jauger et même la « déshabiller ». Il y a des mots qui peuvent changer le destin.
La rentrée pour elle revêt un double sens, car elle a commis un premier roman et se retrouve dans le tourbillon médiatique. Le passage dans une émission télévisée s’impose, soutenue par son éditrice. Angie va-t-elle y perdre quelques plumes ?
On  perçoit le trac  qui s’installe au moment M, et l’auteure de se dédoubler et dialoguer avec L’Ombre, avec qui elle cohabite depuis vingt ans. Dialogues savoureux. On plonge dans ses atermoiements. Oublierait-elle sa chance d’être invitée à s’exprimer ? « Comme un mantra », elle se répète : «  Réjouis-toi ».
Refuser ce sésame, ne serait-ce pas risquer que Bébés de brume ne rencontre pas son public ? Comme le rappelle David Foenkinos : « il y a pire violence que la douleur de ne pas être publié : l’être dans l’anonymat le plus complet ». Son ombre incarne la voix de la sagesse, celle qui est là pour la secouer, l’aider à se surpasser, à affronter l’épreuve du feu, à lui apprendre à relativiser, lui insuffler  la méthode Coué.
Aura-t-elle retenu le briefing de son éditrice ? Bien mémorisé les phrases à brandir ?
Angie remonte à des pans de son enfance, des parents absents, peu disponibles. On comprend mieux pourquoi son père n’est plus qu’un prénom : Philippe.
La voici, dans l’ « arène », « au-dessus d’une fosse à dangerosité », telle « une feuille qu’on va découper en confettis », exposée à des milliers de regards, dont peut-être ceux de ses élèves. Mais regardent-ils la télé ? A celui du présentateur animateur, à ceux des deux autres invités, mais aussi à ceux de sa famille, pas la plus complaisante. Trois tantes déjantées qui apportent du piment au récit. La relation sororale est radiographiée et interroge : quel est « cet incident »,  auquel le clan se réfère, qui refait sans cesse surface chez Angie et dont elle a encaissé les stigmates ? Les propos de Léa tiennent le lecteur/spectateur en haleine, en attente de savoir pourquoi et quand tout a basculé. « après tout ce que l’on a traversé ».  L’écriture du roman, à la veine autobiographique, qu’Angie vient « vendre » n’a-t-elle pas agi comme une catharsis ? Léa la devine plus confiante.
Angie Rivière apparaît donc, tour à tour, sous les traits de « la petite », de « l’endive », d’« une carotte », de « la nymphette guindée ». Rémi, un  de ses élèves, la voit « tendre sous l’armure », une « martyre romaine » dans cette jungle. Mais pour son ex Antonin, qu’elle quitte pour Londres « sans préavis », elle est Angel, cet « animal » à apprivoiser, « une fille fragile », trop compliquée, « trop tordue », « peuplée de démons », une névrosée. Quel traumatisme dissimule-t-elle par son omerta sur son enfance ? Pourquoi fuit-elle le contact charnel ?
Jessica L. Nelson nous donne à entendre ses pensées intérieures, ses combats gagnés : « l’anorexie, la honte, la destruction de soi par soi ». Mais il lui reste encore à se blinder pour dépasser « la calomnie, la dépression, la cyclothymie » et les rumeurs.
N’est-il pas question de « déménagement » ?
Angie se remémore alors « l’incident » mais pour le relater l’oie naïve prend de la distance, la victime devient « elle » dans les « serres du rapace ». Se déversent « la brutalité, la bestialité, la cruauté du monde ».
Le lecteur effectue un incessant aller-retour  entre le huis clos du plateau télé et le passé de l’héroïne. On imagine que cet endroit confiné est propice à générer le stress.
Les corps parlent (« palpitant inquiet »), les gestes (les mains) trahissent les invités.
Le récit se déroule de façon chorale et une galerie de personnages défile. Parmi eux, le présentateur, expert en réparties, qui « drague la caméra », survole les dossiers de presse et déstabilise avec ses blagues. Le député qui se fait mousser. Un « libidineux » au geste déplacé. L’acteur qui triche sur son âge. Rémi, l’élève amoureux de sa prof. Mais aussi « le bouffon » gay, l’assistant qui brigue la place du « calife » et qui fustige le vieux qui « s’agrippe au rocher de ses espoirs ». Il sait qu’il doit faire le show pour assouvir la soif de l’audimat, « faire bander le public ».
Jessica L. Nelson revisite certains mots : chroniqueuse, séduction, nudité, l’ordalie. Elle souligne l’évolution du métier de chroniqueuse.
La séduction, n’est-ce pas l’objectif de tous ceux qui ont la caméra braquée sur eux ? La nudité, au cœur de ce récit, Angie y fut confrontée très jeune, puisque sa famille pratiquait le nudisme. Les corps nus l’intriguent, comme son cousin « kiki à l’air ».
N’a-t-elle pas été témoin des « jeux inavouables » entre Clovis et sa sœur ?
Mais ce mot réveille chez Angie aussi d’autres  images indélébiles et insoutenables.
Le récit rebondit, s’accélère, alors que l’émission arrive à son terme.
Angie se sera-t-elle mis le public dans sa poche ?
Angie n’a qu’une obsession : traquer Le Homard. Parmi les hypothèses qu’elle échafaude, laquelle est plausible ? Ne serait-elle pas la proie d’une hallucination quand elle croit voir une carapace rouge, aux « pinces-cisailles », aux « yeux menaçants » traverser le plateau ? Suspense, tension, de quoi « flipper ».
Si le présentateur revient à lui, voilà Angie, « le joker », engloutie « dans un trou noir », « au pays des Ombres ». Qui peut donc  la persécuter ainsi, « la balancer » ?
Un SMS élogieux la rassure et le crépuscule devient soudain « éblouissant ».
Le coup de théâtre surgit quand Le Homard, boulimique aux « ardeurs vipérines » se démasque et se livre à un cinglant « bashing » d’Angie qu’elle considère  comme une « traînée », une « garce », «  une pigeonne ». Cette filature à Londres, c’est elle.
Le lecteur peut maintenant faire les recoupements avec les fréquentations qu’Angie a évoquées. Mais pourquoi l’accuse-t-elle d’avoir été « leur bourreau » ?
Jessica L. Nelson souligne combien l’obésité chez les adolescents est un fléau. Le Homard rappelle son pendant masculin dans Une forme de vie d’Amélie Nothomb.
Dans les deux cas, la surcharge pondérale a une origine psychologique.
D’autres thèmes actuels sont développés : l’angoisse d’une jeune mère face à Facebook, dans ce monde peuplé « de loups ». Quelle attitude adopter face à de jeunes «  digital natives » qui surinvestissent l’écran ? Où placer la limite ?
Si « on n’est pas sérieux à dix- sept ans », Angie « à quinze ans n’est pas optimiste ».
Lucide, elle se doute que les photos prises des « invasions » subies serviront au chantage. Tout le monde connaît l’affaire qui a récemment ébranlé le monde sportif.
De même, nombreux sont les cas de photos intimes qui circulent sur les réseaux, provoquant insultes et humiliations et virant  parfois aux drames.
Jessica L. Nelson pointe les dérives des réseaux sociaux. Elle dénonce le fanatisme, « encouragé par l’anonymat ».  Elle alerte en montrant jusqu’où le harcèlement peut conduire qu’on soit élève, étudiant, ou un écrivain.
La phrase prémonitoire qu’Angie, « l’intello de service », formule : «  c’était l’heure de rentrer et de déposer mes pierres pour m’envoler » glace le lecteur impuissant.
Le récit se termine avec les pronostics du critique Victor Alexandre, au café Flore, interviewant Rémi, le nouveau « phénomène », pressenti comme le futur Goncourt 2025 qui a fait d’Angie sa muse. Un exemple de renaissance grâce aux livres.
Dans L’écrivain national, Serge Joncour radiographie les coulisses du métier d’écrivain, dans Tandis que je me dénude Jessica L.Nelson ausculte ce qui se passe sur un plateau télévisé, avant, pendant et après l’émission, dans le public et parmi les invités. Elle pourfend le diktat du paraître, corroborant l’exergue de Bussy-Rabutin et en féministe s’insurge de voir Angie considérée « comme un jambon » ou « une plante verte ». On croise des personnalités reconnaissables même si leurs noms ne sont pas mentionnés. Le fil rouge de la nudité se retrouve dans les tableaux cités de Bacon ou Lee Miller (Pique-nique des surréalistes, « nudité bucolique »). L’auteur insuffle une pointe culturelle sur le mystère Simone Silva. Elle emprunte au vocabulaire guerrier (gladiateur, arène). Les comparaisons sont imagées : « Les tabourets fragiles, tels des flamants roses ». Les caméras : « un essaim de bourdons ».
L’humour (« Fais une roue, ricane l’Ombre »), l’ironie et l’autodérision se mêlent.
Jessica L. Nelson signe un roman polyphonique percutant, quelque peu à charge à l’encontre de certaines émissions télévisées et de leurs présentateurs. Elle offre une réflexion sur le monde virtuel et un éclairage sur la société actuelle qui appellent à la vigilance. Un viatique ? «  La clé du bonheur est la discrétion ».

©Nadine DOYEN

Jérôme Garcin, Nos dimanches soirs, Bernard Grasset ; France Inter (300 pages – 19€)

Chronique de Nadine Doyen

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Jérôme Garcin, Nos dimanches soirs, Bernard Grasset ; France Inter (300 pages – 19€)


Commençons par féliciter Jeanne, l’initiatrice de ce livre-abécédaire qui lui est dédié.
A l’occasion du 60ème anniversaire, Jérôme Garcin remonte le temps, nous plonge dans les coulisses de cette émission culte qu’il définit comme un « moulin à paroles », son « petit théâtre ». Vous saurez tout sur « l’hymne national de la critique» de Mendelssohn qui annonce et ferme « le geyser de harangues ».
Vous ferez plus ample connaissance avec les trois « bandes » de la trinité : cinéma, théâtre et littérature. Pour justifier les éclats de voix, les empoignades verbales, l’auteur se réfère à Oscar Wilde pour qui « Une époque qui n’a pas de critique est une époque où l’art est immobile. »
Au fil des pages, l’autoportrait de l’auteur se tisse, par touches : depuis 1989 à la barre, au studio Charles Trenet, avec le même enthousiasme renouvelé.
C’est à 15 ans qu’il eut le choc d’entendre « cette foire d’empoigne » qui orienta sa vie. Jérôme Garcin se remémore la première fois où il « monta  à la tribune comme à l’échafaud », succédant à Pierre Bouteiller, soutenu par la bienveillance de Martine de Rabaudy et la « gentillesse paternelle de Régis Bastide ».
Le Masque représentait pour le jeune « chef d’orchestre » une « liberté d’expression, d’indignation, d’admiration sans limites ». Depuis, l’émission est devenue « une spécialité française » unique et reconnue, « une madeleine » pour François Morel.
Jérôme Garcin retrace son parcours, ses débuts à la télé, évoque l’époque où il faisait « le paon », mais aussi en parallèle l’historique de l’émission. Il rappelle le choc de perdre un parent à dix-sept ans et un frère jumeau à six ans. A noter de nombreux hommages  dans le chapitre consacré aux quarante ans : Charensol, Polac, Bastide.
Parmi les anecdotes roboratives, celle contée par un agriculteur qui avait baptisé ses vaches « les Garcinettes », après avoir constaté qu’elles étaient sensibles au « ton velouté » de la voix du modérateur.
Comme Jérôme Garcin l’a confié dans le magazine « L’Arche » : « J’écris car je ne supporte pas que les morts soient oubliés, partis pour toujours. Il faut encore et toujours parler d’eux, dire les cicatrices que leur absence a gravées en nous ».
Comme Perec, Jérôme Garcin se souvient de ceux qui ont beaucoup compté pour lui, ses prédécesseurs : Bouteiller, Bory, Polac, et égrène une pléthore de  réminiscences.
Quand l’émission se délocalise, les aléas sont à gérer (grève des intermittents, vol, ville paralysée par la neige), mais « les vertus fédératrices » l’emportent.
Jérôme Garcin témoigne de son plaisir indicible de rencontrer « la foule de ses fidèles ». Il évoque les lieux impressionnants comme l’Opéra national de Lorraine, à Nancy. Si « Les livres ont un visage », les auditeurs aussi. Dans leurs sourires, il lit une « complicité inexprimée, de la gratitude ». Avec beaucoup de discrétion l’auteur évoque les tournées à travers la France de « sa comédienne de femme », Anne-Marie Philippe pour véhiculer la voix de Claudel dans L’annonce faite à Marie.
Il revient sur le Jubilé, puis les 50 ans, célébrés « dans une ambiance électrique », « de prises de becs », « à voler dans les plumes ». Pas toujours évident pour la « petite Comédie-Française » de se sentir décontracté, alors chacun a son remède.
L’animateur peut se targuer d’avoir fait naître des vocations, dont celle d’Ali Rebeihi.
Dans le chapitre Artisanat, on réalise le travail titanesque que demande « cette préparation de laborantin » pour chacune des séquences, sans compter la sélection du courrier qui sera lu. Jérôme Garcin, « à nul autre pareil » se définit à ce sujet comme « maniaque et obsessionnel » et opiniâtre.
La Normandie, qui  se révèle un vivier de sommités, occupe une place de choix dans cet ouvrage. L’auteur est admiratif du talent polymorphe de François Morel.
En survolant  la table des matières, des titres de chapitres intriguent, comme : « Élysée,  justice, noyade ». Mais laissons le suspense.
Sidérant le feuilleton de l’inconnu japonisant ! On imagine la perplexité de Jérôme Garcin devant une telle assiduité jusqu’au jour où il découvre la véritable identité de cet usurpateur, poète, censeur ! On croise le fantôme du « spectateur absolu », « conteur et enlumineur » comparé à « un nouveau Facteur Cheval ».
Les gourmets testeront l’adresse de la « merveille » de Trouville, « baptisée Le Masque et la Plume » qui fit fondre Jérôme Garcin. D’autres trouveront des remèdes pour chasser le spleen, car « les vertus anxiolytiques » de l’émission culte sont démontrées. A l’ère du podcast, on n’a plus la crainte d’en manquer une.
Bien que son succès soit incontestable, cette émission draine parfois aussi son lot de mécontents, l’auteur soulignant que « La France du dimanche soir a vraiment l’oreille chatouilleuse, l’esprit séditieux et la répartie cinglante ».
L’ouvrage se termine par le chapitre des zeugmas. Si le mot vous est encore hermétique, une copieuse liste d’exemples vous  permettra de briller en société.
Les miscellanées de Jérôme Garcin contiennent des souvenirs, des lettres (bouleversantes, gratifiantes, ou parfois assassines) d’aficionados, de savoureuses ou insolites anecdotes, des hommages, des exercices d’admiration.
Last but not least, il exprime ses remerciements à ses deux collaborateurs et « complices » : Lysiane Sellan et Didier Lagarde, « au doigté de pianiste ».
Lire ce recueil qui transpire « la jouissance » de l’animateur zélé, à « officier à la tribune » depuis 26 ans, prolonge idéalement les dimanches soirs.
Le point d’orgue n’est-il pas d’avoir inspiré des poèmes qui déclinent les louanges du Masque ? Pour un certain Aloïs de Valloires ; « Tous les dimanches soirs, pour une heure seulement/La vie suspend son cours, elle s’arrête un moment./Les joutes et les combats des critiques habiles/Nous font croire un instant que rien n’est difficile ».
Pour Gérard Noiret, les chroniqueurs sont « quelques dieux, moqueurs, pénétrants ».
Ce florilège nous plonge dans les coulisses d’une émission culte, qui perdure, plaît, de génération en génération, par sa qualité et sa vitalité et nous enrichit.
Rendez-vous sur les ondes de France inter le dimanche soir pour l’antidote du blues.

©Nadine Doyen