Repose-toi sur moi, Serge Joncour ; Flammarion (427 pages ; 21€)

Chronique de Nadine Doyen

Rentrée littéraire 2016

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Repose-toi sur moi, Serge Joncour ; Flammarion (427 pages ; 21€)

Parution le 17 août


 

Quel plaisir de retrouver un auteur que l’on affectionne !

Le douzième roman de Serge Joncour s’inscrit dans la lignée de L’amour sans le faire.

Une femme, un homme, des voisins qui s’ignorent, habitant le même bâtiment.

Pour Aurore Dessage, femme hyperactive, qui jongle avec les aléas du quotidien et son triple rôle de mère, épouse et businesswoman, faire une pause, le soir, dans la cour arborée de son immeuble parisien, est vital.Cet îlot de verdure qu’elle se plaît à cultiver reste son havre de paix, sa « bouffée d’air », « un vrai sas », son refuge jusqu’au jour où des « croassements glaçants » ont supplanté les « gazouillis épars, les sifflotements des merles ». Traverser la cour de nuit devient sa hantise. Mauvais présage que ces oiseaux de malheur qui semblent la défier, « se jouer d’elle ».

L’auteur focalise notre attention sur Aurore et Ludovic depuis leur rencontre fortuite dans cette cour, cette « petite campagne ». Scène incroyablement hallucinante, digne d’un film d’Hitckock : croassements, hystérie des « bêtes affolées ». Suspense.

Mais qui est ce parfait inconnu, qui sait si bien la deviner ? Un oxymore vivant, déraciné, qui a dû s’approprier les codes du monde urbain.Ludovic, avec son « mètre quatre-vingt-quinze pour cent deux kilos » en impose. C’est préférable pour son métier de recouvreur de dettes. Souvent confronté aux difficultés des ménages qu’il visite, il restitue le pouls de la France des banlieues.

Des vies minuscules en voie de paupérisation.

Avec beaucoup de finesse, Serge Joncour décrit l’évolution des sentiments d’Aurore et de Ludovic, ce voisin qui exacerba sa peur. Aucun attrait immédiat entre eux. Ils se croisent, se jaugent, s’épient. Il la toise. Échanges secs. Son « ton faussement jovial », son humour l’insupportent. Elle le trouve « plouc ». Pourtant elle a envie de le revoir ce « colosse » aux « mains de matamore » qui a compris sa phobie. Comment interpréter ce « petit cadeau » du « plumeau », trouvé dans sa boîte ? Une façon d’apprivoiser l’autre ? La fascination opère insidieusement.

Après avoir été source de frayeur, la cour retrouve sa quiétude et revêt un rôle majeur. L’« infime forêt » devient leur jardin secret, leur cocon, le théâtre des balbutiements de leur idylle (un instant d’abandon), le berceau de leurs ébats (étreinte totale) et le témoin d’ instants volés entre les deux amants. Leurs fêlures les rassemblent mais ralentissent leur fusion amoureuse. Ces deux-là s’accrochent l’un à l’autre comme à une bouée de sauvetage. Les liens se nouent, les mains se frôlent, se caressent, les corps se fondent. Aurore trouve en Ludovic une écoute, « un rempart », un soutien et vit chaque rencontre comme « une pure parenthèse, un dépaysement ».

Voici Aurore, en plein maelström, écartelée entre la raison et le coeur, taraudée par la culpabilité, cédant à la panique, plongée dans ses atermoiements : revoir Ludovic ou l’éviter et « effacer ce moment » de sa mémoire.

L’ironie du destin : Aurore, revenue en catastrophe, découvre que celui qu’elle a pris pour « un prédateur, un nuisible » n’ est autre que Ludovic, l’homme providentiel, envers qui elle ne peut être que doublement reconnaissante ! Comment le remercier d’avoir limité les dégâts ? Pour les mômes, admiratifs, le « doux géant », qui « se sent d’ailleurs », devient le « superplumber », leur héros.

Serge Joncour se révèle un subtil entomologiste des coeurs, traquant les méandres du désir charnel, vertigineux, pour ces deux amants au désert affectif. Il offre des pages « ardentes », sulfureuses, du 37°2 et habille son écriture de tendresse, de douceur et mieux encore de sensualité. Il met en exergue l’emprise que peut avoir un être sur un autre. Ludovic reconnaît que « jamais personne ne l’avait ensorcelé à ce point ». Il est prisonnier de cette dépendance amoureuse, « dangereusement attaché », possédé. Puis se retrouve impliqué dans un sac de noeuds invraisemblable propice à alimenter le suspense. Que fait le fusil dans son coffre ? Que fomente-t-il ? Comment expliquer ses accès de rage, son impulsivité, ses coups de sang ? N’a-t-il pas « tout envenimé » ?

En fin de compte, Aurore est-elle pour Ludovic une bénédiction ou sa plus grande malédiction ?

Au lecteur d’en juger à travers leurs portraits très fouillés que Serge Joncour brosse, avec maestria, les suivant en parallèle dans leur vie professionnelle. Des destins protéiformes pour ces deux êtres, happés par une succession d’imprévus, d’embûches, d’embrouillaminis, au bord du précipice, à la dérive. L’incursion dans le monde du travail montre la loi implacable de la concurrence.

Aurore Dessage, styliste, conjugue innovation et le savoir faire « made in France ».

Elle sait que « le business, c’est soit tu bouffes les autres, soit tu te fais bouffer », « c’est comme monter sur un ring, il faut donner des coups, sans quoi c’est toi qui en prends ». L’auteur livre un vif témoignage de notre époque où le profit l’emporte sur la qualité et glisse un clin d’oeil indirect à la ville de Troyes et son passé de la bonneterie si florissant.

Un différend oppose « la patronne » à son associé, Fabien, qui mise lui sur le profit, et privilégie le commerce avec la Turquie, la Chine. Les tensions dues à leurs objectifs divergents gangrènent leur relation et menace l’avenir de leur petite entreprise en pleine tempête, alors que son mari, « leader de l’hébergement de start-up », « contaminant de succès » déborde de projets depuis qu’il a fusionné avec un groupe américain. Comment tout assumer seule quand on se retrouve en butte aux problèmes économiques ? Sur qui compter ? Son mari?

Aurore voit son couple se déliter par manque de disponibilité à l’autre. Difficile de communiquer avec un époux distant, avachi devant la télé, de plus en plus sollicité, hyper connecté, souvent à l’étranger, avec qui l’échange se réduit parfois à « un geste d’un condescendance glaciale ».

Aurore n’est-elle pas au bord du découragement et du burn out, rendue à sa déréliction, quand elle croise Ludo,du genre altruiste, prêt à l’aider, à l’accompagner à un rendez-vous d’affaire ?

Nouveau dilemme cornélien : sauvegarder son couple, ses enfants ou refaire sa vie.

Si Serge Joncour a opté pour un ton plus grave, il ne se départit pas de son humour, et nous offre des intermèdes plaisants (la « chorégraphie parfaite des serveurs ») ou hilarants comme l’essayage de pantalons. Comment ne pas rire de concert avec les vendeuses à la vue de « la cabine prise de spasmes » !

En filigrane, Serge Joncour renoue avec la dualité ville/campagne. Pour Ludovic, que Paris « tend comme un ressort », le retour aux sources dans la vallée de Célé lui offre ce « bol d’air » salvateur. Dans cette nature, « l’environnement se foutait pas mal de son gabarit », de sa stature si imposante. Il pose un regard poétique sur la capitale aux multiples perspectives, sur la Seine. Avec tact et pudeur il évoque le désarroi de ceux qui voient leurs aînés se dégrader, ainsi que la maladie,le deuil. Il soulève la délicate question d’aimer de nouveau tout en restant fidèle à celui qui est parti.

Serge Joncour signe un très beau roman complexe, ambitieux, ample, captivant, foisonnant de personnages, en prise avec l’actualité.Le talent de l’auteur est de toujours se raccrocher à l’humain. Il nourrit une généreuse empathie , profondément sincère, pour ses protagonistes (des faibles, des fragiles) devant leurs turbulences intérieures. Chez Serge Joncour, l’histoire, avec ses luttes et violences sociales, n’est jamais absente de son esprit ou indifférente à sa plume. On retrouve avec

délectation le style Joncourien:puissant, écorché vif, cinématographique suscitant tout de suite des images fortes ( corbeaux « jaillissant comme des assiettes au ball-trap », geyser, chute dans l’étang, métaphore du buffle…).

Cette love story entre voisins,une passion adultère improbable, « tellurique » teintée de culpabilité, d’autant plus inattendue que tout les oppose, saura tatouer le lecteur de façon indélébile.En quittant ce roman prégnant, le lecteur va, lui aussi, rêver d’entendre une voix bienveillante, lénifiante qui l’apaisera par son invite : « Repose-toi sur moi ». « Double sens quand tu nous tiens », déclare Serge Joncour, en écho au titre magnifique. Un livre, tour à tour, touchant, drôle, inquiétant, violent, poétique, poignant, tendre,nostalgique, hypnotique à ne pas laisser au repos et qui ne vous laisse pas au repos ! Il enflamme et séduit .On souscrit.

Serge Joncour trace son sillon , sans tapage, et s’impose parmi les cadors de sa génération.

Stylissime.

©Nadine Doyen

Décapage # 54 ; Flammarion, Hiver Printemps 2016

Chronique de Nadine Doyen

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Décapage # 54 ; Flammarion, Hiver Printemps 2016


Plongez dans l’univers de Jérôme Ferrari, prix Goncourt 2012 pour Le sermon sur la chute de Rome, en attendant son roman de septembre 2016.

Voyageur infatigable, il évoque les circonstances qui l’ont conduit dans de multiples villes, pays (Alger, Abu Dhabi, Paris, Ajaccio…). Il relate la genèse de ses romans, sa rencontre avec son éditrice, Marie-Catherine Vacher, à qui il redit sa confiance, si heureux qu’elle ne soit pas « interventionniste ». Il rend compte de l’atelier d’écriture qu’il a mené au lycée français d’Alger. Et nous parle de ses lectures et influences : Olivier Rohe, Ernst Jünger, romans russes (Boulgakov, Chalamov).

Les fidèles de La Pause de Jean-Baptiste Gendarme retrouveront Jean Giono, l’écrivain de Manosque, le chantre de la nature.

Décapage a voulu savoir à quoi les écrivains consacrent leur temps quand ils n’écrivent pas. Dominique Noguez fut le plus succinct. L’écrivain malicieux choisit pour « jour où il n’a rien foutu » celui « où il devait rendre un texte » pour Décapage.

Serge Joncour décline une variation de la page blanche, qui attend d’être comblée, d’y voir « courir mille voix ». Elle est son « alliée permissive », son « refuge », même

« une piscine » comme l’illustre Emilie Alenda.

Pour l’auteur, « un roman, c’est une vie qu’on peaufine, une vie que pour le moins on essaie de réussir ». C’est « le seul domaine tentant », « un décor ajouté au réel ».

Serge Joncour nous offre, le 17 août 2016, son douzième roman Repose-toi sur moi prouvant qu’il en a noirci des pages blanches, en réponse à leur défi.

François Bégaudeau consent à du baby-sitting bien singulier pour rendre service à sa voisine. Iegor Gran repasse, trouvant une similitude dans « le polissage d’un texte et le défroissage d’un vêtement » ! Héléna Marienské a conjuré une panne littéraire en rejoignant la confrérie des scrabbleurs jusqu’à ce qu’elle retrouve la niaque et déloge la championne en titre grâce aux « Zeugmas », figure de style devenue si célèbre au Masque et la Plume (1). Arthur Dreyfus se disperse, préfère répondre à la cascade d’e.mails, et se voit contraint de procrastiner, la bibliothèque fermant.

Vous découvrirez Arthur Pauly qui se rêvait occuper le fauteuil vacant numéro 2, à L’Académie française.

On croise Alice Zeniter, une habituée des Prix, dont le prix Renaudot des lycéens pour Juste avant l’oubli couronné en juin 2016 du Prix de Trouville. Ici, elle déclare sa flamme à Sherlock Holmes, « ce détective privé imaginaire » de Conan Doyle.

Pierre Chazal fut soumis à une salve de questions, lors d’une « rencontre express ».

Julien Blanc-Gras revient sur « une sacrée descente », celle de ses amis … avec qui il

fréquente les bars de Ménilmontant. Moment évoqué par son « compère de beuverie » Philippe Jaenada dans le no 50.

En dernière partie, des nouvelles, « Des phrases en gueule de jour » de Thomas Vinau, des tweets, des petites annonces.

Notez la page ludique 44, qui offre des autocollants à découper, avec le mode d’emploi. Une condition : se munir de La petite femelle, dernier roman de Philippe Jaenada pour faire office de presse. On aimerait voir d’autres auteurs.

Un numéro éclectique, enrichissant, comme à son habitude, à grappiller par petite dose, comme un fortifiant.

©Nadine Doyen

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Guy Goffette, Petits riens pour jours absolus, poèmes, nrf Gallimard

Chronique de Nadine Doyen

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Guy Goffette, Petits riens pour jours absolus, poèmes, nrf Gallimard (113 pages – 14€)


Il était vivement attendu ce recueil que Guy Goffette, Goncourt de la poésie 2010, nous livre. Quand on prend connaissance de la richesse et de l’éclectisme de la table des matières, on comprend facilement les sept années de labeur nécessaire.

Le magnifique poème d’ouverture évoque la genèse d’un texte, comment on puise son inspiration. Comme le déclare Guy Goffette dans une interview : « Il n’y a pas de recette. Il faut se mettre dans des dispositions d’écoute, de réception, d’attente, de silence ». Il faut aussi l’avoir vu et vécu avant de secouer le « grand sac de voyelles » et enfin semer « sur la page un peu de poussière d’oubli ». Ainsi les riens somptueux se cristallisent et deviennent précieux. Les poèmes servent à nous donner les yeux qui nous manquent et nous aident à traverser les moments difficiles, de tristesse, de solitude extrême, que Guy Goffette désigne par « les jours absolus ». Le poème se construit sur un vers, le « premier vers, dicté par l’émotion ».

Le poète propose dans la première partie du recueil, un divertissement à son lecteur, qu’il peut pratiquer à son tour entre amis. Il s’agit de finir la comparaison du premier vers : « On dit la vie passe comme une… » ?

Guy Goffette rend hommage à une série de figures tutélaires : Rimbaud, Max Jacob.

Il revisite le bestiaire d’Apollinaire : « Je souhaite dans ma chanson/Une femme comme échanson/Un chat qui rit quand je suis ivre… ».

Il célèbre Robert Frost, Paul de Roux, Borges, Hubert Juin qui chanta le destin de la rivière « petite Chiers », « Une gourgandine ingénue », « vive amoureuse » l’été, « furibonde » l’hiver, sortant de son lit. De façon très imagée, Guy Goffette, le bucolique, dénonce la pollution dont elle fut victime : « Mais avec la Consommation/Vint la colique » et pleure la disparition de la rebelle, empoisonnée par les détritus.

Dans chaque recueil, le poète confie remercier « ceux qui lui ont apporté un second souffle, qui l’ont accompagné qui le soutiennent dans le difficile chemin des poètes qui restent des cowboys ».

Le chapitre La couleur des larmes, empreint de mélancolie et de pudeur, irrigue un linceul d’émotion. La figure paternelle évoquée par Guy Goffette entre en résonance avec son roman si poignant : Géronimo a mal au dos, ce père qui lui légua la valeur noble des mots : travail et fraternité.

Il se remémore ses jeux d’enfant, « juché sur ses épaules », d’où il pensait pouvoir tutoyer le ciel et « attraper un nuage par la queue », le temps des roulées pascales.

Il ressuscite aussi sa mère aux mains toujours actives dans Mater Dolorosa, évoque la visite dominicale au cimetière parmi des « bouquets fanés, des herbes folles ».

Tout aussi émouvant le poème adressé à Jean-Claude Pirotte, ce « marcheur lyrique », qui fuyait les honneurs. Guy Goffette retrace en vingt vers le parcours de cette « âme insoumise », qui savait « sauter du poème au roman ». Vaincu par la camarde, comme le noyer à l’automne.

La finitude des choses, de la nature (des roses) est déclinée avec les saisons, parfois déréglées : « L’été dans le brouillard/a perdu ses oiseaux ». Celles des « corps lisses et fermes », de ces belles peaux bronzées qui se prélassent sur les plages, le poète l’anticipe : « tous mourront », car « La mort seule avance/qui ne se retourne pas ».

Et s’interroge : « où seras-tu ? Sinon, « seule en piste/serrant contre ton coeur mon feutre mou ».

Guy Goffette nous fait voyager.

Dans ces pages flottent une fragrance de lilas dans une cour, un parfum d’été, de bonheur. Souvenirs de l’Andalousie et ses villages blancs à flanc de collines,de Frigiliana, d’une « terrasse cisaillée de cigales » où l’auteur se ressource et puise son inspiration.

L’été, le poète aime suivre « les lacets furieux des collines » ou longer des champs de colza et y capter la beauté des coquelicots. Ceux-ci pressés sous un livre exhalent une « âcre odeur ». Il s’abîme dans la contemplation de la mer, préfère s’émerveiller devant « un colchique rose ou un brin de bruyère » plutôt que de « jeter un oeil sous les jupons métallifères » de la tour Eiffel.

L’incursion polonaise montre deux visages de la ville. Le premier sinistre, Gdansk et son passé. Le second, Dantzig, une terre qui a pansé ses plaies, des façades colorées « qui rient jaune ou rose ».

Guy Goffette, l’épistolier, nous dévoile une part plus intime,une page de ses nombreuses correspondances en vers, avec Jacques Reda. Sur cette carte postale, datée du 9 août 2014, il joue avec les mots : Artaud/Réro/tauréo.

Guy Goffette habille sa plume de sensualité quand il évoque la femme aimée : « Mon amour/assigne-moi à résidence/dans la fraîcheur du linge ». « L’amour est une chose essentielle. Sans amour on ne peut pas vivre. Sans amour on ne peut pas écrire », confie l’auteur.

La fuite du temps, thème récurrent dans ce recueil, conduit Guy Goffette à nous inviter à prendre le temps, comme les adeptes du « slow life ». Il déplore ces tablettes, le numérique, une catastrophe pour la poésie. On y perd son âme, confie le poète. Il faut garder son âme d’enfant dans l’âge adulte afin d’être capable d’aimer.

Savoir s’émerveiller, et vivre le présent, le viatique véhiculé par l ‘auteur, rappelant, comme Jérôme Attal dans Les jonquilles de Green Park que « la vie n’est qu’un court séjour et qu’il faut se réjouir de chaque instant ». Et Guy Goffette d’affirmer : « Chaque jour je renais ». N’est-ce-pas la magie de la poésie ? La preuve qu’elle peut réchauffer ceux qui ont froid, donner l’espoir à ceux qui l’ont perdu.

Ce recueil, ancré dans l’histoire, offre un mélange d’intime, d’hommages, de géopolitique, une ouverture sur les influences, les inspirations. Il se clôt par une prière de fraternité à l’encontre des citadins : « donnez à tous ceux qui vont vivre d’un coin de trottoir un peu de chaleur… ». Lumière et obscurité. Beauté et gravité.

Guy Goffette, par son recueil, rejoint Dany Laferrière pour qui la « confiance dans la poésie est sans limite. Elle seule console de l’horreur du monde ».

Saluons la passion de Guy Goffette, chevillée au corps et sa infatigable résistance.

© Nadine Doyen

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Philippe Besson, Patient Zéro, Le premier malade du sida ; Illustrateur Lorenzo Mattotti ; Incipit (12€, 100 pages)

Chronique de Nadine Doyen

 

ob_6f3254_patient-zeroPhilippe Besson, Patient Zéro, Le premier malade du sida ; Illustrateur Lorenzo Mattotti ; Incipit (12€, 100 pages)


 

Philippe Besson, dans la lignée de cette collection, remonte aux origines du sida, cette « calamité mondiale » aux dramatiques conséquences, qui « résiste et défie ».

Il y conjugue expérience personnelle et sources documentaires très étayées.

Cet opus montre combien furent longs les tâtonnements avant que le virus soit identifié en 1983 et que les traitements suivent. Pendant ce temps, on émet des suppositions quant aux lieux de propagation.Un biologiste déclare que « Haïti a été le tremplin pour le virus ». L’auteur énumère tous les cas suspects dont la doctoresse danoise Grethe Rask qui contracta peut-être la maladie en travaillant au Zaïre.

Puis 1976, année du bicentenaire des USA, voit converger des matelots du monde entier. Leurs vies de débauche sont supposées en corrélation avec les maladies contractées, « sarcome de Kaposi », cancer de la peau, pneumonie.

Le cas de Gaëtan Dugas, coiffeur québécois, retient l’attention, d’autant que reconverti en steward, il voyage et fréquente des bars gays, les boîtes disco. Les années 70 correspondent au « flower power des hippies » et à la libération sexuelle.

Le steward « multiplie ses partenaires ».

Mais en 1977, « les traitements se révèlent tous inefficaces ». L’hécatombe a de quoi alarmer. Certains malades tardent à faire leur coming out, comme Rock Hudson.

Le 5 juin 1981, « le cancer gay » est identifié par le Centre d’Atlanta, désigné en 1982 par le sigle AIDS, traduit en France par SIDA.

En 1984, Gaëtan est catalogué « patient O », c’est à dire « out of California », puis devient « le patient zéro », « pestiféré », que l’on évite. Sa conduite irresponsable interpelle. En réalité, il est « le patient zéro de la visibilité ».

La population est méfiante, trop de rumeurs circulent quant à la propagation du virus. La presse s’empare du sujet et le livre « à la vindicte populaire ». La société américaine est dominée par le capitalisme, le « mépris pour les faibles et les minoritaires ». La maladie est considérée comme « une sanction divine » pour « ces pêcheurs, ces dégénérés ». Il est noté que le président Reagan, « au cours des six années qui suivent le début de la crise », oblitère le mot sida. Il devient « le mal d’une génération ». La vie sexuelle se fera dès 1985 « sous le sigle de la gravité et de la prudence », « marquée du sceau de l’inquiétude ».

En 1992, le film Les nuits fauves incarné par Cyril Collard devient culte.

L’auteur évoque une scène poignante du film Philadelphia où ceux qui restent, les fracassés, vont devoir vivre avec leurs disparus. Et on retrouve Philippe Besson de La maison Atlantique qui « découvre l’endurance et la persévérance » afin de « passer de la douleur brute à la douceur fragile ». Lui aussi a dû faire face à la « béance de l’absence ». Il nous touche par sa fidélité à leur mémoire, confiant « leur rendre visite régulièrement ».

On referme cet opus, étranglé par l’émotion. Philippe Besson livre un récit éclairant sur cette maladie, qui rappelle la nécessité de « sortir couvert » comme le martèlent toutes les associations qui font campagne contre le VIH et le festival Solildays.

©Nadine Doyen

 

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Philippe Vilain ; La littérature sans idéal ; Grasset (158 pages – 16€)

Chronique de Nadine Doyen

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Philippe Vilain ; La littérature sans idéal ; Grasset (158 pages – 16€)


La fable choisie par Philippe Vilain pour introduire son sujet est inattendue mais atteint son objectif : nous alerter sur le déclin de la littérature. Il vient ainsi rejoindre André Blanchard, citant Léautaud qui présente Wilde, Van Gogh « comme des êtres en marge certes, sauf que c’en est une d’excellence, en dehors de la médiocrité de la vie courante » et « il ne faut pas se lasser de songer à eux et de les aimer ».

Philippe Vilain, lucide, dresse un état des lieux de la littérature peu optimiste.

Par « désenchantement », il entend l’indifférence face à « la paupérisation de l’écriture ». Il déplore que maints auteurs n’accordent pas leur priorité au style.

Il dénonce aussi « un fétichisme futile de la marchandise », visant ces page turners et best sellers à des fins mercantiles. Ce qu’il recherche c’est une voix singulière, qui le fasse vibrer. Parmi ses bonheurs de lecture, « ces réussites d’écritures, poétiques, stylistiques », on trouve des auteurs confirmés : Serge Joncour, Jérôme Garcin, Dany Laferrière, Emmanuel Carrère, Vincent Almendros.

Philippe Vilain s’offusque du formatage de l’écriture qui aboutit à « une parole industrielle, vulgarisée » en littérature contemporaine.

Dans le premier chapitre, il décrypte l’injonction relevée dans des revues : comment se débarrasser de Voltaire, Proust ? Il montre l’absurdité de « vouloir liquider les classiques », d’autant que dans les arts, au contraire, Renoir (le cinéaste), Monet (le peintre) restent des références.

Pour l’essayiste, ce sont les auteurs de la génération de Modiano, d’Annie Ernaux, qui n’hésitent pas à revendiquer l’héritage de leurs figures tutélaires.

Antoine Compagnon pointe justement cette carence de « maître spirituel ».

Par contre, on se cherche des modèles, « une fraternité d’écriture ». Ainsi Michel Houellebecq devient « le grantécrivain contemporain » dont il importe de trouver l’ascendance de son œuvre. Philippe Vilain montre comment des auteurs (P. Bergounioux, Lydie Salvayre, P.Michon) rendent certes un hommage à des figures illustres mais visent à « inscrire le moi dans l’histoire », à mettre la focale sur des « vies minuscules ». Ainsi leur « parentèle ne meurt plus », mise en lumière par leur « panthéon culturel ».

On assiste à la multiplication d’idoles, de « stars de proximités », issus de milieux variés (cinéma, sport, chanson, médias …) dans cette quête de la notoriété.

Le personnage du roman L’idole de Serge Joncour, devenu Superstar à l’écran, incarne « une image et des valeurs insignifiantes de la société ».

Philippe Vilain voit dans ce besoin de se forger « des modèles consommables » une sorte de « nihilisme littéraire », l’« abaissement des âmes ».

Dans le post-réalisme, l’oeil voyant devient « subjectivant », tout en se plaçant au coeur du réel, parfois « apocalyptique », étayant son propos avec le roman de F. Beigbeder sur le 11 septembre. Si la littérature post-réaliste reconnaît « sa soumission à l’image », les mots ne possédant pas « la puissance des images », l’auteur va « inventer d’autres images, va « recréer » l’événement « par son imaginaire ». Philippe Vilain souligne cette « fascination pour le déclin de l’homme, ses drames, ses malheurs », « le désenchantement du monde », à travers les romans de C. Angot, A. Ernaux, R. Jauffret, A. Bosc, P. Claudel, etc… Il y subodore « la crainte du silence et de l’enlisement », d’aboutir au « degré zéro de l’histoire ».

D’où ce besoin de « vérifier, à chaque instant, la vitalité de son histoire » en captant le moindre soubresaut, conflit, symptôme.

Philippe Vilain définit notre époque comme « égocentrée » et décline ce qui entre dans la « littérature focale du présent » : la biofiction, l’autofiction, le docufiction.

Il met en garde contre la littérature « post-réaliste » qui vise à « réinventer subjectivement » « des événements spectaculaires, des sujets sensationnels ».

Ne risque-t-elle pas « de concurrencer le journalisme », « de bégayer une actualité déjà hypermédiatisée » ?

L’autofiction, que Philippe Vilain appelle la « selfication des esprits », d’autant plus répandue que l’époque se veut « soucieuse de reconnaissance » permet « de refonder sa mythologie personnelle » tout en s’autorisant à « romancer à la première personne ». On retrouve C. Angot, N. Bouraoui, M. Nimier, etc…

A ce sujet Dominique Noguez déplore le fait qu’une goutte de fiction, véridique, rende le tout fictif d’où le mot roman mentionné sur la couverture.

Il est à noter que notre imaginaire est « lié à la mémoire affective et à la capacité à ressourcer les souvenirs », ou « ressusciter des voix », comme chez A. Wiazemesky (Une année studieuse), J. Garcin (La chute de cheval, Olivier) ou C. Laurens.

Toutefois, nous savons notre mémoire « capricieuse » ou « défaillante », ce qui conduit à « esthétiser sa mémoire, à s’inventer ».

Philippe Vilain s’étonne de l’engouement pour les adaptations cinématographiques de la littérature. Y aurait-il « faillite des mots par rapport à l’image » ? Il suffit parfois qu’ un best seller, comme La délicatesse de David Foenkinos, devienne le coup de cœur d’un réalisateur pour devenir un film.

Dans le chapitre final, l’auteur dresse un aperçu des conséquences de « la mutation culturelle ». On relève en particulier la « spectacularisation de l’écrivain pour tous », « la standardisation des textes pour un lectorat de masse », « l’assujettissement de la littérature à la culture de divertissement ». Mais le plus alarmant, n’est-ce pas cette loi du marché, misant sur la « best-sellérisation » au détriment de la valeur intrinsèque ?

Philippe Vilain sous-entend que les « littéraires », « avec l’ambition de faire œuvre » existent mais restent minoritaires et met en parallèle cette invasion d’écrivains auto édités, lancés par le net, qui contribue à « la médiocrité de la production », à son nivellement. Il analyse sur quoi se construisent la notoriété et la reconnaissance d’un écrivain, la visibilité sur les réseaux sociaux étant un atout.

Pour exemple, A. Martin-Lugand et son « succès mondial ».

Qu’en est-il du statut d’écrivain ? Fait-il encore rêver ? Les ateliers d’écriture font florès, répondant à ce « fantasme social attractif et prestigieux de devenir écrivain ».

Philippe Vilain fait remarquer que « l’écrivain du dimanche » n’est pas prêt à s’investir quotidiennement, sur des années. Il fustige « le principe d’indifférenciation des écrivains » qui conduit à « une dissolution de son statut ».

Il décortique la relation triangulaire : auteur/lecteur/critique, insistant sur le rôle prépondérant du lecteur, « un roi tyrannique » qui s’arroge le droit de critiquer.

Il nous invite à réfléchir sur notre façon de lire afin de ne pas réduire la lecture à une passive « pratique familière de consommation ».

L’interrogation de Philippe Vilain « Pourquoi lire ? » fait écho au recueil éponyme de Charles Dantzig. Ne lit-on pas un livre « pour danser avec son auteur » ? Si la lecture a encore des beaux jours, l’auteur est quelque peu hérissé devant la pléthore de critiques émanant de non professionnels, sur le net ? Il fustige les abus (bashing, diffamations) dont peuvent être victimes des écrivains, émanant souvent d’anonymes.

L’auteur émet des réserves quant à la « surmédiatisation » d’un roman ou d’un auteur, soumis à la « dictature de l’opinion », « du buzz », constatant dans ce cas « une baisse de la confiance des lecteurs ». D’où cette idée avancée, relevant de l’utopie, de classer « selon la valeur littéraire estimée », puisque

« toute valeur a un prix »

Même si cet essai n’ a pas « d’ambition exhaustive », Philippe Vilain témoigne d’une connaissance approfondie des œuvres citées et donne un ample panorama de la littérature contemporaine, destiné à prouver que « la littérature a troqué son idéal littéraire contre un idéal marchand », comme il le confie dans des interviews.

Espérons que ce percutant plaidoyer pour le style fasse des émules. A noter que le Prix du Style a récompensé M.H Lafon, C. Minard, O. Rolin, S. Chalandon.

Tel un lanceur d’alerte, Philippe Vilain livre un essai à charge dans le but de sauvegarder une qualité à la littérature. Au lecteur de bien choisir ses lectures.

Pour l’auteur , « Lire est une nourriture essentielle, spirituelle, existentielle » qui suppose de la curiosité pour comparer, de la patience pour approfondir » afin de combiner « plaisir intellectuel » et « enrichissement » personnel.

©Nadine Doyen

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