Ce Mexicain qui venait du Japon et me parlait de l’Auvergne, Jean-Claude Lalumière ; Arthaud (17€ – 228 pages)

Chronique de Nadine Doyen

51pm9esfm6l-_sx195_

Ce Mexicain qui venait du Japon et me parlait de l’Auvergne, Jean-Claude Lalumière ; Arthaud (17€ – 228 pages)


Ce roman, au titre bien saugrenu en apparence, éponyme du chapitre 9, mais dont le sens s’éclaire beaucoup plus tardivement, est une invitation aux voyages.

La table des matières nous ouvre un vaste horizon !

Vous vous souvenez peut-être du premier roman de Jean-Claude Lalumière Le front russe dans lequel son personnage rêvait déjà de voyager. Ce récit, dans la même veine rapporte, en 27 chapitres, les tribulations de Benjamin Lechevalier, qui aspire à quitter son île d’Oléron, berceau familial afin de s’éloigner de sa fratrie, où les discordances ont surgi lors de la disparition du père.

Au départ, le protagoniste, tout nouveau dans ce poste, chargé de promouvoir La cité de l’Air du Temps, se voit cantonné à des déplacements dans l’hexagone, son boss se réservant la crème des voyages. Mais, n’a-t-il pas avoué sa phobie de l’avion ? On imagine, sans peine, le stress, l’angoisse, d’autant qu’un frère tient le décompte des crashs aériens, collectionne les articles. Comment pourra-t-il dominer sa peur ?

On embarque avec ce globe trotter impénitent, de 36 ans, et comme lui, on se retrouve ballotté. Tout bouge, un séisme s’étant invité au départ du récit et pour clore l’aventure nipponne , ravivant la catastrophe de Fukushima.

Voilà Benjamin, incollable sur les aéroports, les hôtels, toutefois la frustration est grande de ne pas connaître, sauf en les traversant en taxi,les villes où se déroulent les « workshops ». Ne retenant que l’odeur de kérosène ! A peine le temps de poster une carte pour sa mère. On le suit donc dans toutes ses tribulations, d’un pays à un autre.

La lassitude d’être toujours en partance pointerait si les rencontres ne venaient pas pimenter ces déplacements professionnels. Et Clara, une consoeur a tous les atouts pour le charmer, un rapprochement s’opère, mais lui, plus gaffeur que séducteur, cumule les maladresses, les bévues au point qu’elle lui tourne le dos. Comment cette romance avortée va-t-elle évoluer ? Peut-elle renaître ?

Benjamin, habité par Clara, n’en sait rien lui-même. Va-t-il la recroiser dans d’autres voyages ? Clara, une présence à éclipses, à la merci du hasard. Pour le moment, il a en mémoire leur première rencontre, leur déambulation silencieuse dans Rome, de nuit. Et comme talisman, sa carte de visite !

L’exotisme, Benjamin le découvre quand il se retrouve immergé dans le décor de Lost in translation, dans un taxi japonais, ou à la fermeture d’un bar. Il tente de s’approprier le vocabulaire des tour-opérateurs (citybreakers, low cost, last minute), ainsi que des bribes d’anglais et de japonais (« Kanpai ! », « Shitsurei »).

Les lieux convoquent des écrivains : Du Bellay pour Rome, Albert Londres pour le café Excelsior et ses chroniques japonaises, Huysmans et sa description du retable d’Issenheim du musée de Colmar, Jane Austen et Charles Dickens à Londres.

On retrouve l’humour de Jean-Claude Lalumière, et aussi son regard critique sur la mode des selfies, sur les réseaux sociaux où l’on poste des photos « pour épater la galerie ». Il déplore les décors uniformisés des hôtels, la laideur des périphéries.

Il brocarde les transports (2 heures pour récupérer sa valise). Doit-on conclure comme Benjamin que « les transports réservent plus de surprises que les séjours » ?!

Il surprend par ses formules : « à un jus de tomate de Paris ». Des situations cocasses ponctuent les déplacements du narrateur avec les animaux (valise volée). Quiproquo lors de l’achat d’un billet pour son chat /Chartres !

L’auteur signe un roman sous le signe des turbulences : celles d’un coeur amoureux qui s’emballe, celles dues aux conditions atmosphériques dans un avion. En filigrane apparaît la quête du père disparu qui hante le narrateur. Jean-Claude Lalumière nous offre, pour notre plus grand plaisir, une lecture roborative, truffée d ‘imprévus, d’aléas qui rappelle La campagne de France.

Idéal pour conjurer l’attente en cas d’un retard éventuel de train, d’avion !

©Nadine Doyen

Comment vivre sans lui ?-Franz Bartelt; Nouvelles ; nrf Gallimard (18€- 272 pages)

Chronique de Nadine Doyen

product_9782072689659_195x320

Comment vivre sans lui ? – Franz Bartelt ; Nouvelles ; nrf Gallimard (18€- 272 pages)


Franz Bartelt renoue avec l’art de la nouvelle qui lui avait valu Le Prix Goncourt de la nouvelle pour Le Bar des habitudes( 2005) et le Prix de la nouvelle décerné à Lauzerte, par la librairie La Femme Renard, (2010).

Qui a déjà lu des romans de Franz Bartelt, ce disciple de Jarry, s’attend à retrouver des situations invraisemblables, ubuesques, décalées, exagérées, des personnages hauts en couleurs, déjantés. Sinon on risque d’être déboussolé, choqué même. Comment interpréter le titre, ce « lui » mystérieux ?Un être humain, un animal ?

La première nouvelle, éponyme, met en scène un rhumatologue célèbre reconverti en chanteur de variété, vénéré comme un dieu, une idole, adoubé « saint vivant » par le pape. Que penser de son aura capable de décimer d’abord un quartier, puis des « milliers d’auditeurs », et d’anéantir une ville ? Ne vaut -il pas mieux être misanthrope pour survivre? Votre voyage en Absurdie ne fait que commencer !

Dans Plutôt le dimanche et Le fémur de Rimbaud, Franz Bartelt décline l’occupation prisée de maints concitoyens : les brocantes et vide-greniers, façon de s’aérer. Musette et Guy n’échappent pas à la règle, mais pourquoi ne sont-ils plus d’accord quant aux choix de leurs destinations ? Il y a anguille sous roche ! Chacun menant sa vie en l’absence de l’autre. L’auteur autopsie le couple enfermé dans la routine qui s’offre des parenthèses… extra conjugales ! Des scènes de coucheries pour pimenter le récit.

On croise Zénon Pouillet, le coeur sur la main, d’une générosité exemplaire, pourtant comme Serge Joncour l’affirme: « Ils sont rares ceux qui donnent vraiment » (1).

Certes un tel don de soi jusqu’à sa dépouille,ses os peut perturber les âmes sensibles.

On assiste à une rencontre féminine de « celui qui change de pseudonyme » quotidiennement, « connu comme l’homme aux dix mille noms de famille » .

Le lacet, étant l’objet providentiel,devient relique ! Pas facile pour Fagnette de s’y retrouver dans les prénoms de son amant ! Coup de théâtre quand elle les confond.

La rencontre avec Heil Hitler, ce berger allemand, indifférent à la pléthore de noms dont son maître l’avait baptisé, mais pas aux paroles de soldats allemands, entendus à la télé, a de quoi surprendre. Comment peut-il réagir, obéir à ce seul nom ?!

La mort hante plusieurs nouvelles, d’où ce déferlement de noirceur pour les cas désespérés, que Franz Bartelt contrecarre par sa pincée d’humour. Lire ce recueil, en étant « blindé», car les personnages tombent comme des mouches, d’autres fomentent parfois « de noirs desseins ». On se surveille,on enquête, ça décime, extermine, pilonne,

bombarde, les corps explosent,coulent. Le summum de l’horreur !

Un « banal écrivain » se voit rattrapé par tous ces personnages qui peuplent ses livres et tombe de Charybde en Scylla. A-t-il rêvé ? Va-t-il être la proie du vampire ?

Mais l’amour est aussi au rendez-vous et le vin « priapise »! « Le vin constitue une excellente préparation aux engagements de la passion ».

Dans la dernière nouvelle, l’auteur montre où la dépendance amoureuse peut conduire : hilarant vaudeville, virant au « sadomasochisme » !

Des héros font l’objet d’hommages !

En filigrane, l’auteur soulève le désintérêt des jeunes pour la lecture, « une maltraitance » ! Il radiographie la relation enseignant/enseigné et souligne comment un fait-divers sordide peut influencer des jeunes, « vingt-six férocités incandescentes », au point d’en commettre un identique, même préparation, même pression sur le groupe. La tension monte durant ces semaines de mise au point de leur fatidique plan quand un rebondissement survient ! Au diable le suspense !

Franz Bartelt n’hésite pas à tacler les fonctionnaires,la police, les commerçants.

Il soulève les problèmes de notre société : le manque de tolérance, la rivalité, les liens hiérarchiques (entre boss et subordonné),le paraître, l’existence de Dieu, la jalousie.

Dans ce recueil de treize nouvelles décapantes, grand-guignolesques, on retrouve avec délectation la propension à la démesure de Franz Bartelt, aux énumérations, aux listes, à sa façon de mixer des noms de lieux pour en forger de nouveaux : « Anthaouste », « Holdincourt ». Les prénoms féminins sont assez insolites :« Bavarine, Younesse, Gayette, Raviola », tout comme les masculins : « Missaire ».

Franz Bartelt a fait sienne la devise de l’artiste Marcellin : « Étonner » , surprendre.

Il campe des personnages qui défient l’entendement et rendent la lecture jubilatoire.

Une fois refermé ce recueil, truffé de formules nous tatouant, le sourire encore aux lèvres, on se dit : Comment ne pas être addictif aux livres de Franz Bartelt, « ce prolifique fou littéraire », « à la philosophie imparable » (2) ? Un recueil jouissif, dérangeant, qui, on le souhaite, devrait lui apporter le Prix de l’humour noir.

©Nadine Doyen

 


(1) REPOSE-TOI SUR MOI de Serge Joncour Prix Interallié, Meilleur roman français, 2016, Palmarès du magazine LIRE
(2) Portrait de Franz Bartelt par Martine Laval ( Télérama du 23/11.2005)

Sous les toits, Sébastien Ayreault ; Au Diable Vauvert ; (15€ – 174 pages)

Chronique de Nadine Doyen

31qqe7zlbl-_sx195_

Sous les toits, Sébastien Ayreault ; Au Diable Vauvert ; (15€ – 174 pages)


Sébastien Ayreault nous relate les débuts difficiles de son héros David, aspirant écrivain. Convaincu que « la meilleure façon de le devenir, c’est de devenir chômeur », il s’inscrit à l’ANPE.

C’est sous les toits de Paris, dans un décor spartiate qu’il se met à noircir des pages.

Si on ne choisit pas sa famille, il en est de même pour ses voisins. Il mène une vie de marginal, fréquente des lieux interlopes, côtoie des plus minables que lui, au risque de se perdre, vu ses addictions (cigarettes, boisson, drogue).

Si dans Repose-toi sur moi de Serge Joncour, ce sont les corbeaux qui initient la rencontre, ici c’est une boîte de haricots verts !

Si le narrateur a connu « l’effet Agnès », un autre tsunami s’empare de lui, dès son premier contact avec une librairie. C’est avec « Sexus, Plexus, Nexus » d’Henri Miller qu’il ressort et prend « une claque ». Besoin de lire, dévorer.

Les livres ne sont-ils pas parfois l’ultime bouée de sauvetage, comme des auteurs en témoignent dans l’excellente et éclectique revue Décapage 55 ? (1)

David, le narrateur n’a-t-il pas eu des tendances suicidaires, comme celle de « sauter », devant la pénurie de son imagination ?

Ses liaisons, il leur met un terme en s’envolant à Katmandou. Pense-t-il pouvoir rejoindre son ami peintre Le If ? C’est un mec « paumé, délabré, défoncé », déprimé, en errance, que Lubna croise, initie à Internet, tente d’aider et séduit.

Coup de foudre, mariage éclair. Le voici de retour en France avec une femme, un chat et bientôt un CDI. Nouvelle installation,

Amer constat pour David : « l’écriture s’était fait la malle » . Cet accablement de la page blanche le rend aigri et peu tolérant pour ces « nihilistes », larmoyant lors de la remise de leur prix !

Il s’essaye alors à la chanson, mais garde l’espoir, ayant été publié dans No News. L’exemple de Bukowski, qui a trimé en usine, ne lui paraît donc pas un obstacle à devenir écrivain.

Bientôt la routine et des divergences dans le couple. David, comme Richard, le protagoniste de Repose-toi sur moi de Serge Joncour, n’entend pas son épouse. « Tu n’écoutes rien. » lui reproche-t-elle. « Parti dans son délire de chanteur », il se voit déjà sur les ondes, « number one », au top des charts, encouragé par Phil, compositeur, guitariste.

Voilà « sa vie partie en éclats », divorce inéluctable, auquel s’ajoute un licenciement.

La galère pour ce loser qui cherche à renouer avec Agnès, alors qu’il est fracassé par le départ précipité de Lubna. On suit ses tribulations d’un logement à un autre, d’un bistrot à un « petit club » et même jusque dans le cimetière où repose sa famille.

Miller ne sera pas la seule planche de salut, conscient de la nécessité de lire beaucoup, il fréquente aussi les mots de Bukowski. Le déclic se produit quand on lui offre sa correspondance. Ne serait-ce pas cette célèbre lettre à son éditeur qui aurait convaincu Sébastien Ayreault à tenter, lui aussi, l’aventure à Atlanta, avec comme objectif principal : « une carrière d’écrivain »?

Sébastien Ayreault signe un roman, aux accents autobiographiques probables, relatant l’ambition de son héros à devenir écrivain, les affres de la page blanche et les difficultés rencontrées. Comme le dit Serge Joncour : « Il n’ y a pas de recette, ce n’est pas comme le cake !». L’auteur livre un récit saccadé, ponctué de turbulences, à l’image de la vie chaotique, foutraque du protagoniste, David Serre.

L’écriture, au bout du tunnel, l’écriture, comme catharsis.

(1) A signaler dans le numéro 55, Automne-hiver de Décapage (Flammarion), la présence de Sébastien Ayreault dans la rubrique Créations, où il livre des extraits de son « journal fragmentaire et poétique » intitulé Ainsi va la vie.

Il débute par le poème Petit matin de Thanksgiving : ( première strophe)

« Les grands arbres frottent

Le ciel bleu

Petit matin de Thanksgiving

oeufs and bacon »

©Nadine Doyen

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs ; nrf Gallimard ; (15€ – 143 pages)

Chronique de Nadine Doyen72247478_14364162

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs ; nrf Gallimard ; (15€ – 143 pages)


Maints auteurs évoquent la diversité des paysages en parcourant la France.

Sa traversée de la France, Axel Kahn l’a relatée dans Pensées en chemins.

Serge Joncour, lui, sillonne notre hexagone en train, à vélo, à pied et cristallise/ capture les paysages qui défilent dans ses romans. Ce qui lui fait affirmer « Où qu’on aille on est d’ailleurs et c’est sans fin que l’on n’est pas d’ici ».

Sentiment partagé par Sylvain Tesson : « Moi, j’avais toujours eu l’air d’un mec d’ailleurs. ».

AVANTI !!

Si Sylvain Tesson a également pris son bâton de pèlerin, ce fut pour une raison bien différente. Dans l’avant-propos il explique son année horribilis : son dramatique accident et la perte d’une mère, « c’est un monde qui s’écroule », dit Auden , « c’est en toi seul qu’il te revient de trouver le ressort, la ressource pour avancer ».

En effet, si Sylvain Tesson cultive l’art de la chute dans ses nouvelles, il n ‘a pas aussi bien négocié celle… d’un toit ! Pendant son hospitalisation, et ses longs mois de soins, puis de rééducation, le miraculé, né sous une bonne étoile, se lance le défi, s’il en réchappe, de parcourir « les chemins noirs », en clopinant, ersatz aux tapis roulants, itinéraire tracé sur une carte, insérée en début du récit. « La carte était le laissez-passer de nos rêves ». Un titre inspiré par René Frégni, écrivain provençal.

Le marcheur « avait entendu résonner l’infrangible appel du voyage et de l’écriture ».

C’est donc son journal qu’il partage pour notre plus grande curiosité, depuis Tende jusqu’à la pointe du Cotentin. Odyssée pédestre qui dure du 24 août au 8 novembre.

Une traversée en diagonale , « une sinusoïde de l’incognito ».

C’est au rythme de la lenteur « forcée », qu’il va cheminer dans des contrées hyper rurales. Ce retour à la « slow life », contrastant avec l’allure du TGV, est garant de solitude. L’auteur, remis debout, a besoin de retrouver sa « liberté de mouvement », de fuir, de disparaître pour « échapper aux conventions », oublier ses lourds traitements. Quête aussi des proximités, conscient d’avoir négligé ce « trésor ».

Vu les difficultés du départ, Sylvain Tesson n’aurait-il pas présumé de ses forces ?

Le lecteur est soulagé quand des compagnons de route le rejoignent, rompant sa solitude.Tout d’abord Cédric Gras, connaisseur de la Russie, comme lui.

Puis, à Murat son ami russe Arnaud Humann. Mais coup du sort,une destination non programmée :l’ hôpital d’Aurillac, « l’épilepsie étant fatale en terre volcanique ».

Sa soeur Daphné qui le retrouve à La Châtre se souviendra, elle, de cette nuit hitchcockienne, attaquée par des frelons !

Avec Sylvain Tesson, soutenu par « ses bâtons de marche » on crapahute, on se fraye des passages, on s’extirpe des ronces, on franchit des ravins, on longe des rivières.On zigzague. On butine, on cueille et se gave de figues, de poires, de mûres.

On bivouaque, « un luxe » ! Ses nuits sont d’un confort variable selon les lieux et la météo :un monastère, une auberge, chez une tante chérie,une grange, un gîte, de petits hôtels à la belle étoile. Celles « sous la jupe des arbres étaient des nuits du soleil ». Parfois on s’égare quand les chemins buissonniers n’existent plus : « Moment romanesque ».

Des pauses sont indispensables, avec ce « corps en loques », des siestes (dans les oyats), c’est alors qu ‘il pratique comme Dany Laferrière, « l’art presque perdu de ne rien faire » (s’abîmant dans la contemplation des nuages) ou qu’il décline une « caravane de souvenirs » avec son ami photographe Thomas Goisque, venu cheminer avec lui, tous deux ébranlés, fracassés par la perte d’un être cher. Sylvain Tesson croit voir sa mère, omniprésente dans ses pensées, « dans les plis de la nature ».

Tous nos sens sont en éveil, plus que le narrateur qui a perdu son acuité auditive et olfactive (« L’air sentait la mousse », la lavande, les herbes coupées,l’aubépine, les écorces, la champignonnière).On perçoit « la musique du ressac », « le fracas des vagues », « le bruissements des roseaux », « le froissement de feuillages ».

Ses rencontres ? Le randonneur vagabond rêve certes de croiser « une Suèdoise en minishort », mais ce sont des gens du terroir qu’il avise. Parfois une vieille dame aux allures de sorcière. Plus insolite de rencontrer à une fontaine un ermite qui vous lit !

Plus dangereux d ‘être à proximité de chasseurs ou de sangliers.Plus inquiétant d’être arrêté par des gendarmes. Il converse avec des vendangeurs, des fermiers.

Comme Jean Chalon, Sylvain Tesson voue une déférence quasi mystique aux arbres, s’interrogeant sur la force qu’ils peuvent transmettre : « L’arbre fait-il percoler un peu de sa force dans l’organisme de celui qui dort à son pied ? ». Ou insuffle-t-il « sa joie vibrante » ? Sa communion avec la nature rappelle David Thoreau.

Comme Whitman ou le naturaliste Fabre, il sait être attentif à la faune et à la flore. Il célèbre un vol de vautour ou de grèbe, le ballet des limicoles. Il salue la beauté, les petits riens somptueux (un noisetier), la diversité du paysage hostile/amical (clairières, plaines, futaies, bocages, causses, burons). Il se laisse hypnotiser par « les remous de la Loire », l’apparition du Mont-Saint-Michel : « Le stupa magique était là ». Certains lieux, comme en Normandie, génèrent un flashback historique.

Sylvain Tesson nous émerveille par sa façon de restituer ce que « le cristal de son regard » capture, parfois avec l’oeil d’un peintre : Bonnard, Bruguel, Dufy, Klimt.

Il a aussi recours à la peinture (Picasso, Bosch) pour mieux accepter « sa gueule cassée », « l’ironie du sport ». L’humour lui permet de prendre de la distance.

Marcher, c’est philosopher, méditer sur la vie, la mort qu’il a eue « aux trousses ».

En géographe, il dresse un état des lieux de la France hyper rurale, constatant la désertification des villages où « trouver un café équivalait à chercher une oasis ».

Quel avenir pour la Terre, s’interroge-t-il devant « une France en ruine » ?

Il tacle le gouvernement sans concession, qui « se pique d’infléchir le climat mondial » alors qu’il n’est pas capable « de protéger les abeilles ».

Il souligne cette frénésie à avoir le haut débit, lui qui ne cache pas son aversion pour les écrans. Il déplore une « forêt tourangelle en miettes », des chemins privés.

Ceux qui connaissent Les forêts de Sibérie ou Géographie de l’instant savent que l’auteur dévore des « bunkers de papiers », que pour lui, « le livre sacre le lieu ».

Il convoque une pléthore d’auteurs de prédilection. Parmi eux, des russes (Tostoï), Lamartine, Pessoa, Giono, Hesse, Blixen, Léautaud, Vialatte indissociable de L’Auvergne. Il lit Braudel en « lapant le bouillon ».

Nul doute que pratiquer « le pofigisme», « cette résignation joyeuse face à ce qu’il advient », que l’on rencontre dans S’abandonner à vivre, a dû l’aider dans cette « reconquête quotidienne», car il sait que « La vie allait moins swinguer ».

Des émules pour suivre ses traces ne manqueront pas, mais à condition d’avoir le sens de l’orientation et de cultiver cet art de vivre fait de silence et de solitude.

Sylvain Tesson a prouvé dans ses ouvrages précédents qu’il sait habiter poétiquement le monde,et ici la France : « Une lumière de pastel meringuait les labours », « Le ciel déployait un lavis couleur perle ».

Comme l’affirme Paul de Roux, « il y a des sentiers, comme certains livres, dont on n’a pas envie de voir le terme ». Car « la marche est comme une pêche à la ligne », une touche est toujours possible. Battre la campagne sur « les chemins noirs », au fil des pages avec Sylvain Tesson, « homme de la lumière », nous éloigne des écrans et nous revigore. Son récit /journal est un concentré de vie, d’odeurs, de bruits, empreint d’une âme russe.

Il livre un exemple de résilience, qui force l’admiration par sa volonté, son endurance.

Une renaissance en sorte, une reconstruction grâce à son courage, sa patience.

Un souhait réalisé : être « en mouvement », et en se surpassant.

Heureux comme Sylvain Tesson a retrouvé « la grâce de marcher tout son soûl », a dompté ses douleurs, a « poncé ses échardes intérieures » !

Marcher, c’est « changer de peau », confie le randonneur dans Géographie de l’instant . Une métamorphose salvatrice pour l’auteur et le lecteur !

Soyons reconnaissant à l’arpenteur des sentes buissonnières, Sylvain Tesson, de « sortir du bois » pour aller à la rencontre de « la société secrète » de ses lecteurs, ceux qui ne lisent pas des e-books, « une confrérie d’exaltés capables de parler des heures d’un auteur, de s’émouvoir d’un passage ».

©Nadine Doyen

Les bonnes raisons de lire REPOSE- TOI SUR MOI de SERGE JONCOUR, éditions Flammarion

Chronique de Nadine Doyen et Nicky Prost

51FL1vEqj3L._SX195_

Les bonnes raisons de lire REPOSE- TOI SUR MOI de SERGE JONCOUR, éditions Flammarion


Pour les retardataires, tant la rentrée littéraire était prolifique, difficile de débusquer toutes les pépites. Voici un bon cru 2016.

Lauréat du Prix Interallié, 8 novembre 2016

Félicitations de toute l’équipe de Traversées à Serge Joncour qui transforme des gens ordinaires en héros qui convoquent le lecteur.

Comment ne pas s’attacher à Aurore et Ludovic, des êtres complexes en qui force et fragilité se livrent bataille. En entomologiste des coeurs, il sonde avec brio les méandres du désir chez Aurore et Ludo.

L’auteur se définit comme un « psychologue amateur » (trop de modestie), pourtant il brosse des portraits très fouillés de ses personnages. Quelle finesse dans l’analyse des rapports humains et sociaux !

Ce qui lui vaut d’être étiqueté « le Balzac » de l’époque. Excusez du peu !!!

Certains chanteurs se considèrent « aware », « conscients », Serge Joncour l’est aussi, dans ce sens qu’il enracine son roman dans la France d’aujourd’hui et pointe des situations dramatiques.

La force, l’atout de poids de ce roman réside dans l’analyse remarquable de cette micro société formée par les personnages de Serge Joncour, soulevant les questions de l’endettement, la mondialisation.

Son expérience de scénariste est un atout. Serge Joncour use de sa plume comme d’un objectif grand angle, son écriture est cinématographique.

Comme l’auteur le déclarait dans un tweet : « Un livre , c’est le film, les décors et tous les personnages avec soi. » Ce qui fait que REPOSE-TOI SUR MOI se lit, se vit intensément.

On voit en lui un disciple de Chabrol dans sa façon de camper une atmosphère.

La touche d’humanité, qualité incarnée par Ludovic, quelque peu le double de l’auteur, donne au roman la foi en l’homme, la culture de l’espérance.

Serge Joncour réussit ce tour de force de faire l’unanimité des librairies francophones, dans l’émission d’Emmanuel Kerad du 5/11/16 pour REPOSE-TOI SUR MOI, « un roman touffu, introspectif qui renvoie à notre situation personnelle. Un beau roman sur l’amour et nos refuges qui a ému comme rarement ».(E. Kerad).

La licorne, Belgique : « Subjugué. Un talent fou par la façon de trouver précisément le mot juste, parfait pour poser l’ambiance et faire vivre les personnages. C’est sidérant. On ne peut pas le lâcher ».

Librairie de Verdun, Canada : « Écriture toute en finesse. Un roman sur la confiance qui peut s’installer entre deux personnes. On referme avec le sentiment d’avoir lu quelque chose de bouleversant. On en redemande. »

Librairie Page 2016, Suisse : « Les paysages urbains et ruraux donnent une présence et une vibration supplémentaires au récit. »

Librairie Goulard, France : « Une écriture fluide qui porte le lecteur. Énormément de plaisir à suivre les personnages. Le sel de l’histoire : on ne sait pas ce qui va arriver ».

Et en bande son, Serge Joncour suggère Le Sud de Nino Ferrer,  « figure emblématique du Lot ».

En conclusion, c’est à la fois chaleureux, désemparé, optimiste, lucide, tendre (mais la dent est acérée), poétique, et tout simplement sublime, touchant, réaliste. voici pourquoi on a du mal à lâcher les personnages, on lit ce roman d’une traite.

C’est un PAGE TURNER HYPNOTIQUE

Pour mieux connaître Serge Joncour, de récentes parutions à signaler :

L’ excellent article de Vanessa Schneider : Un écrivain en tournée, paru dans Le Monde, le magazine du Monde du 29 octobre 2016 et l’éclectique revue Décapage 55, automne-hiver 2016 avec pour invité d’honneur Serge Joncour qui y dévoile « sa panoplie littéraire ».

Pour un panorama plus détaillé de REPOSE-TOI SUR MOI, consulter la chronique de Nadine Doyen du 1er août 2016 sur le site de Traversées.

REPOSE-TOI SUR MOI,

« une formule agréable à entendre, à émettre », confie Serge Joncour.

©Nadine Doyen et Nicky Prost