Arthur Dreyfus, Sans Véronique, roman, nrf Gallimard (252 pages – 19,50€)

Chronique de Nadine Doyen

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Arthur Dreyfus, Sans Véronique, roman, nrf Gallimard (252 pages – 19,50€)


Après La correspondance indiscrète échangée avec Dominique Fernandez, Arthur Dreyfus renoue avec le fait-divers, comme pour Belle famille. C’est en Tunisie que la tragédie se déroule, inspirée par l’attentat sur une plage de Sousse (juin 2015).

En prologue, l’auteur nous indique les musiques dans lesquelles il a baigné pendant l’écriture de ce roman et suggère de le lire avec ce même fond sonore.

Le titre, puis la première phrase : « La dernière fois qu’il l’a vue vivante… » préfigurent la défection, la morsure du manque. C’est alors que le narrateur, après un travelling sur les passagers du métro, braque sa caméra sur un couple amoureux, sur le point de se dire au revoir,de se séparer, chacun prenant une direction différente.

Le lecteur sait donc qu’un destin funeste attend Véronique, mais pas son « homme ».

Le style change, beaucoup de passages en italiques (dialogues), et la ponctuation est inhabituelle. Ces phrases interminables surprennent, toutefois le lecteur n’en ressent pas la pesanteur. Qu’apprend-t-on de Véronique ? Pourquoi sa présence en Tunisie ?

On accompagne Bernard dans son retour à Thomery. On s’interroge sur sa crise de tachycardie au passage de Bois-Le-Roi, mais les lieux ne sont-ils pas mémoires ?

La vie de ce couple se déroule par flashback, depuis leur rencontre.

Quel lien affectif cultive-t-il avec Véronique ?

La solitude dominicale lui pèserait-elle à ce point pour surfer sur les sites de rencontres et ne pas hésiter à tromper sa femme ? Une disparition éphémère qui affole sa fille Alexia, avant qu’elle ne débarque lui remplir son frigo.

Arthur Dreyfus explore la relation père/fille qui ne fut pas toujours des plus amènes.

Devant l’adversité, un rapprochement spontané se dessine.

Le récit tourne au tragique. Un coup de fil fatidique et tout bascule pour Bernard. Le voilà terrassé, prostré, dans le déni, l’incompréhension. Carence d’informations.

L’auteur sait nous communiquer la commotion qui frappe ce mari, trop cabossé pour se révolter. Paroxysme de l’émotion quand les familles se retrouvent au Quai d’Orsay : le protocole, la cellule psychologique. Que dire à son entourage ?

Cette situation n’est pas sans rappeler la poignante lettre d’ Antoine Leiris, les livres de Maryse Wolinski, et plus récemment de Gabrielle Maris Victorin. Si ces êtres fracassés ont eu recours aux mots pour exorciser leur douleur, Bernard choisit une toute autre direction, bien plus dangereuse.L’auteur filme son départ

dans toute sa détermination, alors que sous le choc il avait oublié les gestes du quotidien.

« C’est avec la volupté d’une émancipation que Bernard a claqué sa portière ».

Au tiers du récit, un nouveau personnage entre en scène, même procédé d’annonce : « L’image qui frappe Seifeddine au moment de mourir, lorsque la balle tirée par un militaire ». On se doute qu’il y a un lien avec Véronique. Mais lequel ? Voici le lecteur avide de le découvrir. Par alternance, le récit oscille d’une famille à l’autre.

La famille de Seifeddine est modeste, meurtrie par la mort du fils foudroyé.

C’est sur le campus universitaire que Seifeddine tombe amoureux de « la blanche » Sophie. On suit leur relation naissante, leurs projets initiés par Sophie qui doit regagner Bruxelles, dont celui de présenter l’homme qu’elle aime à sa famille. Seifeddine s’active pour obtenir ses papiers, en vain, le visa manque. Désillusion double qui le conduit dans les bras de ses nouveaux frères, donc « dans les bras d’Allah ». Et c’est un professeur désarmé, désemparé qui prend conscience de la dérive de son élève si « brillant et inventif ». N’a-t-il pas détruit son outil de travail dans un accès de colère ?

Et à nouveau la narrateur cameraman zoome sur un couple se disant adieu, des baisers à la Depardon, qui choquent la génération âgée. Se reverront-ils ?

Le second chapitre est centré sur Seifeddine et Bernard, récit en flashback, dense.

On plonge dans le cheminement des pensées des deux protagonistes. Le rythme s’accélère. On perçoit le glissement, la dérive de celui qui faisait la fierté du père.

On assiste à l’engagement du « soldat d’ Allah », futur « martyr» ; à la confrontation avec son père, dépassé, impuissant ; à son entraînement intensif. Le voici sous les « ordres de Dieu », prêt pour cette « mission sacrée ». Instrumentalisé, son mal-être va se transformer en haine des autres, des mécréants, des impurs.

La scène du carnage est décrite avec un tel réalisme (onomatopées des tirs) qu’ elle peut raviver chez les âmes sensibles l’horreur des événements successifs que les chaînes d’info ont moulinés. D’autant que le narrateur ne nous épargne pas le côté « gore ».

Arthur Dreyfus montre une parfaite connaissance de ce fanatisme religieux, des idéologies, de méthodes d’intoxication, d’embrigadement et en rend compte avec moult détails. Il rend palpable cette menace constante dans le chaos du monde.

Dans ce roman, l’auteur explore la relation du couple fusionnel où l’enfant n’a pas de place. Bernard a-t-il pensé à Alicia, quand mû par ce besoin de vengeance, il part ?

Ses tribulations, « éléphantesques » nous réservent des surprises, nous tiennent en haleine. Réussira-t-il à venger Véronique, à en tuer « au moins un » ?

Certaines situations nous font même sourire (dans l’avion, ou dans le taxi

d’Antioche), l’humour du narrateur est là en filigrane. Celui-ci adopte un ton de reporter de guerre quand il décrit le délabrement d’Alep et pointe « la folie destructrice des hommes ». Tableau insoutenable de cet « embrouillamini des humains » contrastant avec ce chat « paisible, souverain » ronronnant.

Le romancier aborde le problème de la sécurité depuis les menaces .

Il souligne l’impact des réseaux délivrant leur propagande morbide, glaçante. Certains termes propres à cette culture : « kahba, kouffar, kafir, kamis » ou à l’ histoire « une ville irrédente » peuvent dérouter le lecteur qui aura à coeur de chercher leurs sens.

Arthur Dreyfus nous touche d’autant plus que la succession d’actes terroristes nous a profondément horrifiés, crucifiés, déclenchant ces scènes bouleversantes de recueillement collectif à grande échelle devant la barbarie.

Il dissèque, comme dans Belle famille, la part de monstruosité contenue dans ses deux protagonistes. Il évoque le statut de la femme : selon les islamistes dénuder ce corps tabou sur les plages, c’est insulter la culture musulmane, commettre un blasphème.

Il questionne les prémices de cette odieuse tragédie, avec une maîtrise magistrale.

Dans ce roman,Arthur Dreyfus livre un vibrant témoignage d’amour fou à travers Bernard : « Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé», aborde la façon d’affronter la disparition de l’être aimé, tant la défection est incommensurable. Comment vivre sans elle ? Cet amour éternel, hors norme, plus fort que la mort, Bernard n’a-t-il pas voulu l’immortaliser par ces figurines « main dans la main », soudées sur un même socle ? Le roman se clôt sur cette image apaisée, pétrie de tendresse, d’un couple indéboulonnable, « valsant en paix », peut-être sur une musique de La La Land ou celle d’« En attendant Bogangles », à l’insu d’ Alexia.

Ce brillant écrivain, multifacette, signe un roman prégnant, éprouvant qui secoue le lecteur, serre la gorge. Si la culture de Vincent,le doctorant croisé par Bernard dans l’avion pour Antioche, « force le respect », celle d’Arthur Dreyfus force l’admiration. Mais « il n’y a pas de ticket de rationnement » dans ce domaine !


©Nadine Doyen

Fabrice Midal, Foutez-vous la paix ! Et commencez à vivre, Flammarion /Versilio (188 pages – 16,60€)

Chronique de Nadine Doyen

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Fabrice Midal, Foutez-vous la paix ! Et commencez à vivre, Flammarion /Versilio (188 pages – 16,60€)


Un titre choc pour un livre qui nous invite à cesser de nous gâcher, polluer la vie.

Un livre idéal pour se déculpabiliser et y puiser d’autres résolutions.

Fabrice Midal étaye les 15 chapitres en glissant des expériences, personnelles ou pas.

Les citations sont pléthore, celles en exergue de chaque rubrique donnent le ton.

Son but ? Nous recentrer sur l’essentiel. Savoir dire non aux multiples sollicitations, aux injonctions, savoir s’affranchir du carcan des contraintes.

Commencez par « être son meilleur ami » et non pas son tyran, son bourreau.

Pourquoi vouloir toujours être parfait en tout, jouer au super-héros, être le best ?

L’auteur nous encourage à savoir prendre des micro pauses, afin de retrouver notre liberté, notre énergie majeure, afin de doper notre créativité, et de nous éviter le burn out inévitable quand les tensions s’accumulent.

Dans le chapitre 12, intitulé : Cessez d’avoir honte, l’auteur souligne la nuance entre s’aguerrir et s’endurcir. Comme Thomas Andrieu, le héros du roman de Philippe Besson, Fabrice Midal, confie avoir mal vécu sa différence, obligé de la taire dans une famille où l’homosexualité relève d’une maladie. Il met en garde, conseillant de s’aguerrir pour être capable d’aimer, de s’émerveiller, d’espérer et non pas de s’endurcir, comme ceux qui se renferment jusqu’à « manquer la vie ».

L’auteur incite à cesser d’avoir honte, à ne pas rejeter sa vulnérabilité et à vivre « ses émotions avec douceur et humour ».

Le chapitre final s’adresse aux parents à qui on demande de « cesser de discipliner leurs enfants », de les « bombarder d’injonctions ». Le philosophe ne cache pas son admiration pour le parcours du footballeur Griezmann qui s’est lancé un défi à 14 ans, un choix personnel et non le « fruit du désir inassouvi de ses parents ».

Pour les émules de Fabrice Midal, les adeptes de la méditation, il faut savoir qu’il organise des séminaires. Dans ce recueil, il décline les nombreux bienfaits que la méditation apporte. « Méditer, c’est s’oublier pour s’ouvrir au monde ». « La méditation est une respiration sans consignes ni sanctions », « un art de vivre ».

« Rester ouvert et curieux », comme le préconise la pratique de la « mindfulness, la pleine présence ».

Ce livre extrêmement libérateur et déculpabilisant ne se lit pas d’une traite, le propos demande une relecture parfois, vu sa portée philosophique.

Les notes bibliographiques listent les ouvrages de références de l’auteur, nourri par la poésie (Dickinson, Eliot), le bouddhisme, l’hypnose, la philosophie.

Fabrice Midal, philosophe et enseignant de la méditation, signe un livre rassérénant, dans lequel chacun peut tirer profit. La bienveillance, un maître mot.

©Nadine Doyen



Sur son site Fabrice Midal nous explique son livre.

Philippe Besson « Arrête avec tes mensonges », roman, Julliard ; (194 pages – 18€)

Chronique de Nadine Doyen

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Philippe Besson « Arrête avec tes mensonges », roman,  Julliard ; (194 pages – 18€)


Philippe Besson lève le masque et s’essaye à l’autofiction, en prenant pour titre, une injonction de sa mère. Alors cette fois, quelle vérité le romancier  nous livre-t-il ?
Dans le prologue l’auteur nous informe des circonstances qui ont généré ce roman. Dans une phrase sans point, ponctuée seulement par des virgules, marquant sa sidération, sa commotion. Qui peut bien être cette silhouette qui le met en transe,le perturbe, qui l’écrase ? Qui le fait bondir à sa poursuite, qui se retourne ?
L’auteur tisse très rapidement une complicité avec son lecteur : « Que je vous dise », « Vous imaginez » ! » vous savez ». Toutefois, en champion des mensonges, il lui arrive de nous mentir !
Il sait se souvenir de ses disparus, perpétuer leurs mémoires, pour preuve, ce roman dédié à Thomas Andrieu. Ici, il revisite son enfance, « coton », ressuscitant la figure paternelle. Un père qui ordonne, un fils qui obéit, passe du vous au tu. Tableau des écoles d’antan avec le poêle, les cartes aux murs. Époque de Jacques Chancel.
Puis, au lycée de Barbezieux, il s’arrête sur son adolescence qui le rapproche de cet inconnu qui a repéré « le garçon des livres » et sa différence. C’est cette différence, comme un ovni, qui lui vaut quolibets, insultes, mais il a su s’aguerrir.
Si le narrateur découvre son orientation sexuelle dès onze ans, se montre déjà curieux du corps de l’autre, c’est lors de l’hiver 1984 qu’il tombe amoureux. Philippe Besson, bien connu comme entomologiste des coeurs décline deux pages sublimes autour de l’amour, bien que « difficile à cerner » :ce sont « des bouches qui se cherchent, des torses qui s’épousent, … ». Il traduit cela par le « foudroiement amoureux, l’extase, l’éblouissement ». On est au plus près de la peau des amants pendant leurs fusions charnelles. On assiste à une métamorphose, un épanouissement visibles aux autres.
Au fil de leurs rencontres, leurs portraits se tissent. Surgissent les points communs et les différences des deux lycéens amoureux. Tous deux sont des enfants non désirés. Tous deux en terminale. Ils ont déjà participé à des vendanges, suivi le catéchisme.
L’un est brillant, écoute Goldman, l’autre écoute Téléphone, aime la terre, la ferme.
L’un s’ assume, l’autre vit dans « l’autocensure, le refoulement », le silence.
L’un aura soif d’ailleurs, tel un globe trotter, l’autre nous réserve des surprises.
Avec le recul des années, l’auteur peut mieux cerner ce qui les a aimantés, ce qui a plu chez l’autre. Il souligne en quoi le déterminisme social a façonné leur avenir.
Les lieux, pour Philippe Besson, sont des liens et  notre mémoire.
Les cafés sont également un lieu privilégié pour l’auteur. Ici C’est dans un café que Thomas fixe le premier rendez-vous ,celui de leur premier tête à tête, dans la clandestinité. Nul doute que le gymnase, le cabanon resteront associés aux premiers émois, baisers, premières étreintes. Puis la garçonnière de Philippe.
C’est aussi dans un café de Bordeaux que se fait l’entretien entre Lucas et le narrateur. Occasion pour peindre Bordeaux avant/maintenant.
Que la mer soit si omniprésente dans ses romans (Une bonne raison de se tuer ; De là on voit la mer : « une femme sur le quai du port de Libourne », les adieux « des bateaux qui prennent le large » ; Un instant d’abandon ; La Maison atlantique) ou pièce (Un tango au bord de mer) vient de ses nombreux séjours sur l’île de Ré.
Ces années de liberté sexuelle seront rattrapées par le « cancer gay », telle l’épée de Damoclès, sujet sur lequel Philippe Besson,très sensible à ce fléau, consacra un touchant opus : Le patient zéro (1). Il y confesse la « béance de l’absence »,dévasté à chaque disparition de ses amis à qui il « rend visite régulièrement », lui, le rescapé.
A la fin du chapitre 1, pour Philippe, retour de vacances d’été, le bac en poche. Un coup de fil, le choc, « comme une collision », « une clameur déchirante », une crucifixion. La phrase visionnaire de Thomas lui revient comme en boomerang: « parce que tu partiras et que nous resterons » et « une décision est prise : « J’efface Thomas Andrieu ». Mais peut-on vraiment occulter un si grand premier Amour ?
Dans le chapitre 2 entre en scène cet être mystérieux qui, lui, connaît le lien entre son père et l’auteur. Lucas, « l’enfant accidentel » lui relate ce qu’est devenu Thomas.
Thomas, prénom récurrent dans les romans de Philippe Besson, comme le fait remarquer Lucas. On devine le maelström que ces révélations génèrent. Va-t-il essayer de reprendre contact ? Thomas lui fera-t-il signe ? « Le temps a passé, la vie leur a roulé dessus, les a modifiés ». Ils ont atteint la quarantaine.
Coup de théâtre au chapitre 3 avec le drame annoncé, une lettre reçue, une à remettre qui clôt le roman. A la demande de Lucas, ils se retrouvent au café Beaubourg.
Philippe Besson nous tient en haleine. Épilogue poignant, la disparition d’un père renvoie à celle du père du narrateur à qui il a dédié La Maison atlantique.
On note la discrète présence de S., celui qui comprend, apaise, réconforte, soutient.
Dans son nouveau roman « des premières fois », Philippe Besson se dévoile avec une franchise qui en étonnera plus d’un. Par contre, Thomas a vécu une situation identique à celle du philosophe Fabrice Midal, qui l’évoque dans un livre (2) en invitant à « cesser d’avoir honte de soi ». Ces aveux devraient aider ceux pour qui faire leur « coming out » reste un tabou dans leur famille, souvent obligés de trouver une écoute dans ce centre « Le Refuge ».
L’auteur explore la rapport père/fils, celui de Thomas avec ce père « taiseux frugal » et le sien, exigeant, pour en conclure : « Je me demande si la froideur des pères fait l’extrême sensibilité des fils ».
En filigrane, on sent le pouls des années 84 : « grève des mineurs sous Thatcher, assassinat de Gandhi ; JO en Yougoslavie, pays pas encore démembré.. ».
Même anonyme, on reconnaîtrait l’identité du narrateur, pas seulement au name dropping de Philippe Besson, avec ses références habituelles : Fanny Ardant, Patrice Chéreau pour le cinéma ;Hervé Guibert, Marguerite Duras pour ses lectures et en exergue de ce roman, mais aussi à sa VOIX qui émane du livre.
Le roman est scandé par : « Un jour/Plus tard/j’écrirai sur », où on retrouve les thèmes de prédilection de l’auteur : la morsure de l’attente, le manque, l’absence, la brûlure de l’amour,le suicide, le deuil. Points de départ des livres évoqués. Pour les connaisseurs de l’écrivain, on reconnaît L’arrière saison à la description du tableau de Hopper en couverture. Se résoudre aux adieux, base de l’interview, en ouverture.
« Un écrivain écrit toujours par rapport à un secret, lequel irrigue son oeuvre souterrainement. Jusqu’à ce qu’il éclate au grand jour », selon Pierre Assouline. Parfois quelques pages suffisent, parfois tout un livre. Les insatiables vont guetter le roman qui parlera des disparitions mystérieuses de garçons dans les « eaux noueuses » de la Garonne…comme nous le promet l’écrivain quinquagénaire !
Le narrateur aurait tort de regretter l’absence de « traumatisme d’enfance » pour nourrir un livre « bankable », ce récit autobiographique débordant d’émotions, retient l’attention, bouleverse ses lecteurs, leur tire une larme. Se raconter reste un exercice périlleux en littérature que Philippe Besson a su parfaitement maîtriser.
Un roman qui se lit d’une traite et suscite un engouement fulgurant, exponentiel.


(1) Patient zéro, collection Incipit (120 p, 12€)
(2) Fabrice Midal Foutez-vous la paix ! Et commencer de vivre Flammarion/ Versilio

©Nadine Doyen

 

Jessica L. Nelson, Debout sur mes paupières ; Belfond (18€ – 298 pages)

Chronique de Nadine Doyen

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Jessica L. Nelson, Debout sur mes paupières; Belfond (18€ – 298 pages)


Avant d ‘attaquer la lecture, commencez par détacher le marque-page offert.

Merci au concepteur pour cette idée géniale. La couverture convoque par la beauté sidérante de l’icône. Ne dévoilons pas son identité, mais vous l’avez reconnue !

Le titre peut interpeller, il est emprunté au poème d’Éluard que Jessica L.Nelson met en exergue. L’auteure frappe fort en nous offrant 2 fins.

La « FIN », qui ouvre le roman, insère un fait divers (notez la date : 22/01/17 !) relatif à la « Belle au banc dormant ».Et on a « faim » de la suite, pressés d’arriver à « la vraie fin. »

Si un livre peut changer une vie, ici c’est une photographie de Man Ray qui déclencha la vocation de l’héroïne pour la sculpture, ainsi que le film culte de Cocteau : « Le sang d’un poète » dans lequel une statue « de chair et non de marbre » s’anime.

Jessica L.Nelson déroule le parcours de son héroïne Elisabeth M., sa famille, sa reconversion de danseuse en sculptrice. Elle remonte son passé jusqu’à son mariage et son installation à Paris. Dans « sa nacelle de femme mariée » elle se sent muselée. Son mari devient « mortellement ennuyeux », leur fils Ulysse est confié à Célestine.

L’écrivaine nous implique, nous apostrophe par des injonctions : « Observons », « gentil lecteur » ou par cette proximité : « notre brunette », « notre héroïne ».

Elle entrecoupe son récit « in progress » par des échanges avec son éditrice, Céline, laissant transparaître ses doutes, ses dilemmes, ses tâtonnements.

Certaines auteures se plaisent à dire lors d’une nouvelle publication, qu’elles viennent d’accoucher , montrant ainsi le labeur que ce livre a demandé.

C’est ainsi que Jessica L. Nelson met en parallèle la genèse d’une oeuvre artistique, l’écriture d’un livre et la gestation d’un enfant, montrant ce que « produire » signifie.

On devine la volonté de la narratrice de réhabiliter Lee Miller, cette « icône libre », « cette créature fantasque et surprenante », qui la fascine, « hante ses nuits » et devient un modèle pour Elisabeth. Tant de points communs entre elles deux (pères tyranniques, quête de beauté, ennui chronique), mais aussi avec Jessica L. Nelson.

Tout en se livrant à des digressions, elle glisse un indice rappelant que son but est de montrer la descente, la « lente dégringolade » de cette « femme.. » vers la folie.

Les pages insérées du journal d’Elisabeth de 2007 laissent transpirer les angoisses d’être mère, l’appréhension face à de telles responsabilités. La voici taraudée à l’idée de sacrifier sa vocation de sculptrice, la préparation de son expo. Elle confie à son journal sa première liaison à quinze ans, puis laisse échapper sa vision du couple sans enfant, rappelant ces militantes du « No kidding », qui veulent s’épanouir.

C’est en présence d’une amie qu’elle fait le test de grossesse et qu’elle cède aussitôt à la panique.Comment l’annoncer à cet « ange » de mari, juste au moment où il a prévu d’investir dans un appartement, au moment où une promotion lui offre un poste à New York. La narratrice restitue les réactions opposées du couple.

Pour Elisabeth, c’est un tel tsunami intérieur qu’elle s’adresse à son « vermisseau »!Propos touchants, attendrissants de la future mère, contradictoires par ailleurs.

Par moult détails, l’auteure insiste sur les traumatismes que certaines femmes peuvent subir durant leur grossesse et à l’accouchement. Avec empathie, elle nous plonge dans la détresse de l’héroïne qui distille son ultime dialogue avec sa « princesse ».

Vibrante cette litanie de « Je me souviens » et cette conclusion : « Je suis l’assassin de ma création ». Car comment surmonter une telle épreuve ?

Le rapport au corps : « cette jolie machine à huiler et entretenir » est une thématique obsédante, peut-on subodorer, pour la narratrice. N’a-t-elle pas écrit sur l’anorexie ?

Jessica L. Nelson soulève le problème pour une femme de concilier le rôle de mère, d’épouse et d’artiste, s’interroge sur le temps consacré à ses proches. Que penser de cet éloignement d’Elisabeth, phagocytée par son modèle ? N’est-elle pas égoïste à priver son fils, Ulysse, de son amour ? Or « nous courons tous après l’amour ».

Elle est devenue « une biche cabrée » toujours en fuite, au grand dam du mari.

Quant à l’exposition elle guette le regard des autres sur son travail. Thème déjà abordé dans « Tandis que je me dénude ». Elle montre que toute création est un véritable combat. Que ce soit avec les mots ou la glaise, la pierre, le créateur tâtonne, puis dompte sa matière, la pétrit ou la façonne, la cisèle, la modèle. Pour cette « work-addict » son atelier lumineux, « son cocon » devient son « home » quotidien.

La narratrice rend hommage à toutes ces artistes féminines qui se sont imposées, notant qu’elles sont sans enfant : Virginia Woolf, Frida Kahlo, Karen Blixen, Jane Austen. Veut-elle sous-entendre que la création exige la solitude, l’isolement et que l’enfantement d’une oeuvre n’est pas sans douleur, même pour un écrivain ? Ne faut-il pas de l’opiniâtreté, de l’obstination pour réussir, se surpasser ?

Bientôt les trois figures féminines vont se superposer,une vraie osmose, au point de les confondre comme la narratrice elle-même : « Je suis l’Auteur, je suis Elisabeth, je suis Lee, qui suis-je ? ». Force est de constater qu’ « un artiste se fait dévorer par sa création, son sujet ! Pour créer il faut se confondre ». Écrire emprunte à l’amour ce qu’il a de plus intense. Écrire, c’est faire acte de chair. On songe à Camille Claudel, même énergie créative, même fougue, même furie destructrice glissant vers la folie.

Jessica L.Nelson s’interroge sur le génie et la pérennité de l’artiste. Ne faut-il pas créer à tout prix, laisser des traces ? Ne serait-ce que pour entrer dans le who’s who ?

L’épilogue, qui a pour cadre la Closerie des Lilas, est une pirouette déstabilisante, car deux victimes devisent. Elisabeth, l’héroïne, qui s’estime trahie, exige des démentis auprès de l’éditrice.Celle-ci concède ne pas avoir été assez vigilante, mais son écrivaine revendique sa liberté de choisir le destin de ses protagonistes et rappelle que « les auteurs sont des vampires qui aspirent l’intimité de ceux qui les entourent » et courent « après l’amour du public ». Des mystères s’expliquent.

Insolite cette présence du chat noir « et un peu blanc » ! Finies les interrogations sur « les deux touffes de poil qui avaient viré au blanc » ! Ce n’était pas le stress, ni un virus qui avait « grisaillé » le pelage de son « fidèle compagnon » et confident.

Jessica L Nelson signe un roman, hypnotique,complexe, dense, troublant, dans lequel elle décortique l’emprise progressive, de plus en plus dévorante de Lee sur l’héroïne et sur la narratrice. Une obsession insidieuse, telle une « maîtresse possessive ».

Quand il quitte ce trio féminin, le lecteur est subjugué, sous le charme !


NB : Que Cocteau soit omniprésent dans ce roman est nullement étonnant, puisque Jessica L Nelson, cofondatrice des éditions des Saints Pères, a publié Le mystère de Jean l’oiseleur.

©Nadine Doyen

Christophe Carlier, Ressentiments distingués, Phébus ; (174 pages – 16€)

Chronique de Nadine Doyen

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Christophe Carlier, Ressentiments distingués, Phébus ; (174 pages – 16€)


Christophe Carlier, distingué par le Prix du premier roman pour L’assassin à la pomme verte renoue avec le suspense.

La citation de Mirbeau qui ouvre le récit a de quoi vous glacer et suffit à donner le ton : « Il y a des dos, dans la rue, qui appellent le couteau ».

Voici le lecteur confiné sur une île peu accueillante par sa configuration : « Récifs, falaises ». Une île encore plus hostile quand la saison des pluies s’installe, que le vent hurle, « se plaint », que « les flots sont plus violents ». Une île anonyme, à elle seule, « un personnage unique, minéral, envoûtant », « un caillou », « un rocher ravitaillé par les corbeaux ». Qu’elles soient grecques ou bretonnes : « Même beauté, même déchaînement les soirs d’orage », « même étouffement ».

On sent la scission entre l’insulaire, au « caractère trempé » et les nouveaux installés. Comme leur mentalité diffère ! Les gens de la terre ferme dont le gendarme, peut-on compter sur eux ?

Que peuvent faire les habitants dans ce huis clos sinon s’y ennuyer, traquer un fait divers, épier ses voisins ? Les lieux publics deviennent leur camp de base.

Au café, un écrivain peut collecter des brèves de comptoir comme Jean-Marie Gourio Pour Christophe Carlier, c’est un poste d’observation qu’il affectionne. (1)

C’est donc au café La Marine que se côtoient toutes les strates qui composent la population de l’île et que circulent toutes les rumeurs.

La dernière en date est l’existence d’un corbeau qui envoie une pluie de cartes, d’abord « acidulées, ensuite plus assassines, « pleines de fiel ». A chaque nouvelle victime,la sidération. Et chacun de deviser, de suspecter un tel ou une telle. Mille interrogations taraudent les habitants. On jase, on conjecture. Puis une pause.

De nouveau « des messages brefs, cinglants, calligraphiés », « de plus en plus

hostiles »,véhiculant des accusations. Il serait temps que la gendarmerie s’empare de ces cartes, les décrypte. Ce travail d’analyse incombe à Gwenegan. Il scrute les clients du café qu’il croise. A l’affût de leurs tressaillements, il tente de débusquer leur part sombre, de dresser un portrait robot. La psychose gagne les habitants, ils se sentent cernés « par le vieil ennemi invisible et maléfique. Le couvre-feu s’instaure « naturellement ». La tension atteint son paroxysme, l’auteur employant un champ sémantique autour de la mort : glas, crime, assassin, oiseau de malheur. « La malédiction est en marche ».

Le voile sur ces mystères successifs se lève dans la deuxième partie du roman,tout s’éclaire alors. Quelle jubilation pour le corbeau de jouir d’une telle « emprise » sur l’île ! Le narrateur radiographie les pensées et actions du volatile.

Des drames surviennent. On continue à s’interroger.

Pour l’un d’eux, doit-on tisser une corrélation entre la carte du corbeau reçue par Mateo et la décision de celui-ci? Le « vilain oiseau » avait-t-il conscience de l’impact que pouvaient générer ses phrases sur un être fragile ? Surtout quand « elle était incisive comme un rase-légumes ». Sa plume n’ est-elle pas « plus efficace qu’un parapluie bulgare » ? Quant à Gabriel, le facteur, ne risque-t-il pas d’être accusé d’« auxiliaire de la mort » ?

La force romanesque de Christophe Carlier est multiple : c’est d’avoir planté un décor qui au fil des pages devient oppressant avec ces corbeaux dans les champs, voletant, « plus arrogants qu’à l’ordinaire » qui font écho au corbeau « humain » qui « affûte son bec ».

C’est d’avoir multiplié les envois de cartes, ce qui génère une montée en puissance de l’effroi parmi les insulaires. Leur stupeur va crescendo face à ce corbeau infatigable.

C’est d’avoir distillé un rebondissement en ressuscitant, par une lettre, la noyée Carole ! Et cette main retrouvée par les pêcheurs qui draine tous les curieux au port !

C’est d’avoir ajouté « une corneille » en pendant du corbeau qui, à son tour, est plongé dans les hypothèses ! Qui donc est en train de l’imiter ? L’aurait-il identifié ?

La saveur des descriptions réside dans l’attention aux détails : Gislaine, aux « yeux clairs bordés de cils roux », les métaphores et les comparaisons : « l’horizon ressemble à un trait de fusain, épais, régulier ».La poésie s’invite avec les vagues qui se défont « dans un ourlet de blancheur » ou « l’horizon ressemble à un trait de fusain, à une rature géante ».

Comme l’épeire dans sa toile captive,le talent de Christophe Carlier est de tenir en haleine son lecteur qui se pose aussi ces multiples interrogations qui jalonnent le récit, l’enquête stagnant. L’auteur n’est pas seulement un portraitiste hors pair, il excelle dans l’art du suspense. Le mot phare de cette « histoire époustouflante» est mystère. Le narrateur déroule un imbroglio de vies, dont certaines vont être prêtes à basculer.Il distille à petite dose : ironie, bassesse, rancoeur et met au jour les non-dits, les liaisons clandestines. Il confie au hasard le choix de ses cibles.

L’écrivain glisse ses réflexions sur maints sujets. Il déplore le déclin de l’orthographe. On devine, en filigrane, une certaine nostalgie face à la disparition des échanges épistolaires au profit des mails. L’écriture n’est-elle pas une projection de notre personnalité ? Le volatile a « donné à sa correspondance le tombé impeccable d’une nappe damassée, à ses phrases l’éclat des couteaux en argent ».

Au fil des romans, un style se confirme : une succession de courts paragraphes, une unité de lieu et d’action, une galerie de personnages dont l’auteur entrelace les destins.

Le monde du dessinateur Sempé n’est pas loin. (2)

Christophe Carlier signe un roman « HHH »:haletant, hallucinant, horrible pour l’épilogue. Impossible au lecteur, pressé de débusquer le corbeau, de lâcher ce récit original qui a séduit aussi Amélie Nothomb.

©Nadine Doyen


(1) : Le roman précédent Singuliers

(2) : Christophe Carlier admirateur de Sempé lui rend hommage dans Happé par Sempé.