MATHIAS MALZIEU, Le plus petit baiser jamais recensé, Mars 2014- Février 2017 (poche) ; éditions j’ai lu (8€ – 154 pages)

Chronique de Nadine Doyen

MATHIAS MALZIEU, Le plus petit baiser jamais recensé, Mars 2014- Février 2017 (poche) ;  éditions j’ai lu (8€ – 154 pages)

Mathias Malzieu met en scène « un inventeur dépressif » doté d’une imagination débridée digne d’un surprisier (1). Il fait figure de loser en amour. Venant d’être quitté, son coeur en jachère, éventré, il l’a rassemblé « en miettes dans une boîte à chaussures ». (Pas comme Amélie Nothomb qui, elle, fait un autre usage de la boîte à chaussures ! Elle y entrepose ses manuscrits.)

C’est ce coeur « en pièces détachées » qui vient de s’enflammer après le foudroiement causé par « le plus petit baiser recensé » et qui l’a laissé sur sa faim.

Que peuvent bien avoir en commun le héros de ce roman et Chateaubriand ? 

Tous deux, émoustillés par le baiser d’une inconnue, partagent la même obsession : retrouver celle qui les a tourneboulés/chamboulés ! Pour Chateaubriand, Jérôme Attal nous raconte cette anecdote dans La petite sonneuse de cloches (2).

L’auteur y autopsie ce baiser si singulier. Serait-ce un baiser par empathie ? (3)

Suivons notre sous-doué pour l’amour dans ses investigations. Coaché par Gaspard Neige, détective privé à la retraite, il va pister, tel un Sherlock Holmes, celle qui disparaît quand on l’embrasse, tenaillé par l’envie impérieuse d’éclaircir ce mystère, de connaître cette fille invisible ! Et aussi pour épingler à son tableau de chasse ce baiser inédit ! Et « compléter sa collection de plus petits baisers jamais recensés ».

Une expédition aussi abracadabrantesque que celle dans Une sirène à Paris ! 

Imaginez la stupeur des passants en voyant déambuler un homme sur un skateboard (4) avec Elvis, le perroquet « wi-fille » du détective, un complice hors pair, aux dons incroyables, capable de se faire le porte-parole de l’amoureux transi et de réciter   « Sparadramour ». Cet équipage est en plus assisté de cinq écureuils de combat ! 

Ils arpentent des rues aux noms illustres (Rue Charlie Chaplin, Rue Brautigan, Boulevard Bashung…) 

« Le Frankenstein de l’amour » se confie à sa pharmacienne Louisa qui ainsi est informée de ses avancées. Comment étancher sa soif inextinguible depuis qu’il a connu les lèvres de cette inconnue avec ce baiser magique ? 

Va-t-il réussir à lui rendre ce baiser volé ? Aurait-il rêvé ? Le doute s’installe.

Beaucoup de péripéties à vivre, d’autant que la fille a le don de s’évaporer après leurs étreintes ! Et que le perroquet « déclenche ses simulations orgasmiques à l’approche de la moindre crinière brune à boucles souples ».

Les indices sont maigres, mais l’amoureux frustré déploie toute une panoplie d’artifices ! Le plus innovant est « la chocolisation », afin de recréer un chocolat au goût du baiser, « électrique, suave et doux », des friandises aux vertus aphrodisiaques, même à distance. Ne dévoilons rien de la confection complexe et insolite de ce « bonbon fourré au nectar de baiser », ni de l’effet sur Louisa, « excellent baromètre érotique » ou même sur Elvis. Mais l’addiction aux chocolats  « nouvelle formule » s’avère incontournable (effet miraculeux) et le stock s’écoule vite ! 

C’est alors qu’intervient Sobralia pour brouiller les pistes. Elle déclare être celle qui s’éclipse « sous le coup de son baiser ».Cette fille va-t-elle rompre la solitude de celui qui vit mal son échec amoureux ? Elle lui propose un étrange deal : « le non embrassement ».

L’auteur explore le sentiment amoureux et montre que « La naissance de l’amour est une faim qui ne se trompe par aucun subterfuge ». (5) Grâce à sa patience de « pêcheur de sirènes » (6), le narrateur connaîtra une happy end et découvrira avec stupéfaction le lien entre le détective, Louisa et Sobralia. Toutefois, il lui faudra se résoudre à un choix cornélien, du fait de la réapparition de « la bombe d’amour »,  son ex, repentante.

Le récit est ponctué de scènes cocasses, comme la partie de ping-pong avec « la fille fantôme », les messages du perroquet ou le spectacle du « petit cabaret magique ».

Le musicien romancier sait habilement mêler littérature, cinéma et musique. Il nous laisse entendre « les clochettes du rire » de la fille invisible, des hoquets, les vocalises du perroquet, les bruits de balles,les marches qui carillonnent. « Le contact de sa peau est aussi musical ». Même les éternuements se déclinent « en trilles et fusées. Toujours en ré mineur ». Une chanson devient le leitmotiv : «  It’s now or never ». 

Dans ce roman, on se délecte du style toujours très imagé du narrateur. Il compare le cirque d’hiver sous la neige « à un gigantesque donut saupoudré de sucre glace ».

Il nous régale de ses mots valises : appartelier, télépathisserie, coeur- circuit.

L’appartelier de « l’homme-grenier » recèle des choses hétéroclites, des livres (« Une maison sans livres est comme un corps sans âme »). Et il y fait pousser « des fleurs d’harmonica , un arbre à barrettes »! Les fenêtres sont comme « des hublots de chalutier magique aimantant la lumière ».

Cerise sur le gâteau, le roman se clôt par une liste de « Sparadramours », dédiés à Louisa à qui il décerne « le Prix Nobel de l’amour ». On note toujours dans son écriture un plaisir jubilatoire flirtant avec la poésie, ce qui enchante le lecteur.

Mathias Malzieu, à l’imagination sans borne, nous entraîne dans une quête amoureuse atypique, gourmande et délicieuse. Indubitablement, l’auteur sait capter son lecteur. Le lecteur, « son ami immédiat », dit-il dans une interview.

Difficile de résister au chocolat, après lecture, ce puissant accélérateur de passions !

« Ce livre s’ouvre comme une boite de chocolats et se referme comme une boîte à bijoux » ! pour reprendre une formule de Bernard Pivot.

© Nadine Doyen


(1) Surprisiers : « Ceux dont l’imagination est si puissante qu’elle peut changer le monde – du moins le leur, ce qui constitue un excellent début ».

Terme que Mathias Malzieu a forgé pour son roman Une sirène à Paris,Albin Michel

(2) La petite sonneuse de cloches de Jérôme Attal. Rentrée littéraire, août 2019, éditions Robert Laffont

(3) En référence au baiser échangé entre Audrey Hepburn et Fred Astaire dans Funny  Face

(4) Le skateboard, moyen de déplacement que Mathias Malzieu utilise lui-même.

Rappelons sa traversée de la Norvège en skateboard ainsi que le tour de l’Islande.

(5) Citation extraite de La petite sonneuse de cloches de Jérôme Attal.

(6) On pense à Gaspard Snow et sa sirène Lula  du roman Une sirène à Paris !

Mathias Malzieu, Une sirène à Paris, Albin Michel.

Une chronique de Nadine Doyen

Mathias Malzieu, Une sirène à Paris, Albin Michel
( 258 pages – 18€)  Février 2019


Mathias Malzieu situe son roman à Paris lors de la crue de  juin 2016.

Certains se souviennent peut-être de La sentinelle de la pluie de Tatiana de Rosnay qui campe aussi son intrigue dans un Paris sous les eaux de 2018.

La Seine devient le personnage principal et suscite bien des craintes.

C’est avec beaucoup de poésie que l’auteur décrit le paysage pourtant apocalyptique. Il sait mettre la touche de couleur avec les arcs-en-ciel  conjurant « le crachin de Mercure ». Pas facile de s’orienter dans ce « labyrinthe de brume ». «  Le marquage au sol disparaît dans les abysses ».

Tous les repères sont perdus pour Gaspard en quête de la péniche, héritée de sa grand-mère Sylvia, répondant au joli nom de «  Flowerburger ». Elle abrite un cabaret où il se produit, un restaurant où Henri , le cuisinier, met les fleurs au menu. Accès privé sur mot de passe. Un bien que son père, Camille, aimerait vendre car trop habité de souvenirs, ce qui génère un différend entre eux. Gaspard réussira-t-il à convaincre son père à renoncer à ce projet ? D’autant qu’il doit tenir la promesse faite à Sylvia.

Ce bateau est la «  béquille magique », le refuge de  Gaspard, le « loser en amour ». Quand il performe avec les Barberettes, il est galvanisé par son public à qui « il donne l’amour qu’il ne reçoit plus ».

Si « Littérature , musique, chat » est un triptyque essentiel au bon entretien de nos neurones » (1), pour Gaspard il manque « l’ingrédient magique », l’amour.

Une fois la décrue amorcée on voit la Seine charrier arbres, fauteuils, vélos, aspirateur, ballons,  des tonnes de détritus et vomir une boue marronnasse.

Une pollution qui a de quoi indigner et alerter tous les écologistes.

Mais Gaspard est loin d’imaginer une toute autre apparition sur le quai.

Rêve-t-il ? Est-ce un double de La Lorelei ? Doit-il se méfier de sa voix à la mélodie envoûtante? Le voilà médusé par cette rencontre fortuite avec une créature si étrange, en plein Paris. Elle va faire basculer/révolutionner son quotidien. L’auteur nous conte sa sidération, son hébétude devant cette découverte qu’il ne sait pas nommer, mais qu’il décrit dans les moindres détails. Extraordinaire « belle au bain dormant », échouée sous le pont : « queue sertie de diamants bleus, cils argentés, yeux de saphir,  une crinière d’or, des écailles qui diffractent la lumière ».

Gauche devant ce « poisson -fille » blessé qu’il craint de voir se casser, il se hasarde à, délicatement, la couvrir de sa veste. Un vrai maelstrom l’étreint , confronté à cette situation inédite. Une fois sa décision prise de la conduire aux urgences, il connaît la galère pour trouver un taxi. Quiproquo cocasse avec le chauffeur Hindou qui confond «  sick et Sikh »! Ce passage aux urgences permet à l’auteur de faire un état des lieux : surcharge, attente excessive, contrainte administrative, un personnel proche du burn out.

L’auteur montre les coulisses des urgences, comment le personnel décompresse, leur tenue hospitalière quittée. Sauf que Milena est rappelée à son poste. On devine l’hommage indirect que le romancier rend au staff.

Un incident incompréhensible provoque la panique, le branle bas de combat dans le service hospitalier et la détresse de Milena qui ne réalise pas la gravité de l’état de santé de Victor, son compagnon.

On suit en alternance ce qui se trame autour de Victor et le retour  de Gaspard à son appartement avec sa conquête qui ne passe pas inaperçue de ses voisins !Intriguée, Rossy les a épiés.

Gaspard très inquiet pour la survie de sa « poupée désarticulée », lui prépare le seul menu qu’il sait cuisiner. Apprivoisée, elle décline son nom : Lula.

Mais où la loger ?  Dans la baignoire ? Comment la soigner ?

Leur conversation est limitée, Gaspard profère des bribes d’anglais. Le chat, qui voit son territoire squatté, sort les griffes face à cette «  sardine géante » !

Alors que Gaspard cherche à lui assurer du confort, elle, qui se sent prisonnière n’a qu’une idée en tête : échapper à son geôlier.

L’auteur nous plonge dans les pensées des deux protagonistes.

La visite clandestine de Rossy sera à l’origine d’un accident désastreux.

Le compte à rebours est commencé pour Lula. Gaspard lui promet de la remettre à la mer après lui avoir fait connaître le Flowerburger. Il l’habille d’une robe en lamé qui fera sensation à l’arrivée sur la péniche !

Pendant ce temps Milena, mue par la vengeance, s’est lancée à leur poursuite. En possession de la relique de Gaspard, parviendra-t-elle à ses fins ?

Le suspense grandit quant à cette love story naissante entre le crooner terrien et la nymphe, « dompteuse de canards ». Tout s’accélère. Une complicité se tisse, ils enregistrent même un duo ! «  Le moindre échange augmente l’addiction ».

«  L’un devenait la drogue de l’autre ». La scène de leur ballet aquatique est chargée de sensualité et d’érotisme ( « Lula s’enroulait autour de lui, leurs lèvres entrèrent en collision », « Il déchiffrait la géographie de son corps.)

Gaspard, soucieux de celle dont il est en train de tomber amoureux, a un ultime plan avant la séparation de minuit. Deal conclu. Une visite nocturne de l’aquarium de la capitale. Mais partout où ils passent il y a grabuge et panique et des passants éberlués ! Retour à la case  hôpital !

Nouvelle péripétie : évasion avec la complicité de Rossy.

L’épilogue est des plus rocambolesques avec course poursuite jusqu’à Étretat !

Le roman s’achève comme un conte de fée avec l’arrivée d’un colis au contenu précieux. Une lettre jointe explique la provenance du trésor.

L’écrivain pratique le name dropping, ainsi on voit fleurir le nom de Kylian M’Bappé, de la librairie Shakespeare and Co ( les livres sont le refuge de Gaspard pour tromper sa solitude). Il distille les noms de ses artistes préférés. Son panthéon comprend «  Serge Gainsbourg, Nick Cave, Nancy Sinatra, Lana Del Rey, Patti Smith, Leonard Cohen..). En exergue, une citation de Jack Kerouac  qui met à l’honneur «  les gens fous d’envie de vivre ».

Il use d’un style très imagé : «  un chignon en forme de donut », « ses cils-éventails donnaient un ballet flamenco » ou «  Sa colère monta comme peuvent monter des blancs en neige. » Il distille d’autres jeux de mots : «  dive/die ;  Kitzbühel/kiss bull ».

Le musicien fait résonner une litanie de bruits les plus divers. Le cri d’une mouette, les miaulements de Johnny Cash, le chat et les aboiements d’un chien se mêlent aux bruissements des bracelets, à l’explosion d’un lampadaire, à une chanson de Mariah Carey, aux vocalises de la cantatrice, aux applaudissements, au mugissement du vent, au clapotis, au crissement de pneus, au coucou de l’horloge, au fracas d’une vitre.

Par- dessus domine la mélodie « de cristal » envoûtante, lancinante de la cantatrice, à laquelle Victor et d’autres ont succombé.

Au lecteur de résister pour connaître la destinée de la « femme diamant » et l’avenir du bateau.

Dans cette odyssée musicale et aquatique Mathias Malzieu imprime fantaisie, magie et poésie en créant un univers mi-onirique, mi -réel qui fait penser à celui de Tim Burton. Les situations burlesques qui mettent l’accent sur la maladresse chronique de Gaspard font sourire et convoquent le comique anglais Benny Hill. L’écrivain chanteur, à l’imagination débordante, signe un roman haletant et épique, riche en rebondissements, digne d’un Surprisier suprême (2).

Mathias Malzieu a réussi son pari de « rêveur de combat » : surprendre et émerveiller. Vivement le film !


(1) Citation extraite de L’appartement du dessous de Florence Herrlemann

(2) Surprisiers : «  Ceux dont l’imagination est si puissante qu’elle peut changer le monde – du moins le leur, ce qui constitue un excellent début ».

© Nadine Doyen