Marie ALLOY – La ligne d’ombre – Poèmes et peintures, Al Manar, juin 2024, 116 pages, 20 €


Marie ALLOY – La ligne d’ombre – Poèmes et peintures, Al Manar, juin 2024, 116 pages, 20 €


« Nous voudrions garder de nos saisons
la demeure d’ombre où reprendre source » (p.108 – derniers mots du recueil)

 L’ombre, ici, est guide plutôt que lacune : c’est cette ligne flottante et plus foncée – comme un petit tunnel orageux qui passe – , un mince endroit plus chargé ou condensé, où l’on y voit moins clair, bien sûr, mais où voir vient et revient spontanément, pour comprendre le reste. L’ombre est une ligne de contraste utile à la compréhension : elle réorganise ce qu’on voit mieux qu’elle. On repasse par elle afin de saisir mieux la lumière. Son bain sombre, au passage, renouvelle le regard.  La ligne d’ombre picturale est voulue et décisive : elle est, par nature, consciente et libre. Elle indique, dans le monde représenté, où et comment s’y tient sa représentation réussie – et elle est là pour que notre regard puisse toujours faire autrement et nuancer, à chaque considération, sa vue du reste. Consciente : elle nous fait voir comme elle voit elle-même. Libre : on s’y replonge pour avoir autrement présence. C’est comme la réserve contemplative propre du peintre, le terrier d’où sort (et qu’ira regagner ?) son regard. Un peintre qui par principe ajoute des images au monde ne peut pas s’y tenir comme les autres, de même qu’un poète ajoutant formules à la voix humaine n’y campe pas seulement, il la renouvelle, et la sanctifie, lui aussi, de son effort de comprendre, de  son intrusion créatrice :

« Dans le vacarme des couleurs

souvent l’ombre est une intruse » (p.79)

 Ce que comprend un peintre, c’est le lien de la lumière obtenue par elle ou lui avec une sorte de lumière natale qu’il sent être celle de tous. Son regard spécifique (spécialisé ?) fait toujours voir un lien de la lumière à elle-même. Comme un(e) poète : ce qu’il comprend, c’est le lien de la voix obtenue à une sorte de voix native (pré-articulée, potentiellement polyglotte, Sésame espéré et craint des cordes vocales) – d’où l’émotion particulière d’un descendant retrouvant le carnet manuscrit d’un ancêtre, y découvrant la graphie d’une main perdue, l’écriture qui n’a pas fait entendre une oeuvre. Aussi troublant qu’un brouillon de testament olographe retrouvé dans les papiers (jaunis) de quelqu’un de ruiné, dément, fantaisiste ou jusqu’au bout hésitant – qui n’aura eu que ces pattes de mouche à léguer.

« Une nuit nos rêves ont retrouvé

les visages   exacts   intacts

du père et de la mère

Chacun a traversé le temps

leurs mots ne sont plus vivants

que dans leur écriture – leur voix perdue

Oui   ils sont vivants

vivants dans notre manque

et nous leur écrivons

pour nous entendre » (p.18)  

 La nostalgie n’est pas seulement régressive; car elle atteste que la conscience de soi peut survivre en autrui (tel mort auquel je pense peut encore me faire rougir) : l’indépassable y reste navigable, et l’eau apparemment croupie d’un esprit peut être nagée plus bas. C’est le propre de l’être humain : l’absence peut répondre (même peu ou mal) à notre prise de conscience d’elle. C’est qu’en étant alors consciente et parlante, la vie des disparus émettait d’elle comme un témoignage de sa présence, se faisait capable d’une attention au monde qui l’objectivait en retour. Parler, et même se parler à soi-même en silence, c’est s’inscrire dans le monde, puisqu’on y use de mots qui ont déjà entendu la vie, on héberge ainsi en nous l' »amont » – subsistant, à la fois béni et crucifié – de notre propre présence :

« Quelqu’un écoute derrière la porte

Est-ce ta mère   ton père

ton frère   tes enfants

ou ton Amour ?

Ce quelqu’un   c’est peut-être toi

ou ton double   ton leurre

ou l’âme de ton âme

ou le temps mis en croix

ou l’avancée d’un mot

    en amont de toi  » (p.46)     

Mère et père, bien sûr, sont producteurs et gardiens de cet amont. Ils n’ont pas seulement parlé à l’enfant, ils se sont parlés devant lui, ils lui ont fait comprendre ce qu’est se comprendre. Conscience et liberté joueront naturellement à papa-maman dans l’esprit de l’enfant. Conscience d’abord maternelle ? (« Sans l’ombre maternelle/ il n’est pas de pays natal« , p.80), puisque conscience est d’abord pouvoir d’être gros de soi, et d’en accoucher sur mesure; et liberté d’abord paternelle ? (« Là où demeure/ la dernière étoile paternelle/ la liberté est sous les feuilles/ un couloir de vent/ au fond de la fosse commune/ un carré de ciel » p.48), puisque liberté est ce courant caché de vivre autrement. La mère « mendie » notre survie (« superstition » signifie, on le sait, « superstites essent » – en latin, « que nos descendants subsistent » ! -, voeu que ce à quoi on a donné la vie puisse se la redonner, et qu’elle se dépasse elle-même assez pour produire ce qui la protège !), et le père proclame notre autonomie, notre foi continuée en nous-même, notre légitime souveraineté intérieure. Il parie sur la beauté de nous accomplir, sur la possibilité que là où les années réelles se terminent et qu’une vie ait son terme, les années vécues se prolongent et que vivre garde son « autre résonance » :

« Où l’âme nous offre son apaisement

la beauté s’accomplit à la source

Il n’y a pas de paradis 

mais l’oiseau des souvenirs volète dans nos nuits

et nous veillons sur l’inattendu

pour que l’absence vive

    – dans le devenir » (p. 103)

 Cette poète-peintre (née en 1951, par ailleurs éditrice) est mystérieuse et généreuse. Elle a, de toute évidence, la générosité de ce qui nous donne de vivre autant qu’elle. Mais elle a aussi le mystère des gens hantés par l’absence ( par ce propre de l’homme, qui est aussi son impossibilité de rejoindre la pleine présence d’une pierre ou d’une bête) – absence murmurante des morts, absence inconditionnelle de Dieu, indépassable mutisme des formes et couleurs dans la peinture et insaisissable voix du regard dans la poésie. Toujours et partout c’est sa lucidité qui prie :

« Dieu est témoin   Dieu est solitude

Certains le contemplent comme une misère

Pour d’autres il est un souffle  une langue de sable

où crient des goélands comme des hommes

Il est dans ce bleu qui ancre les eaux au sol

Il est ce granit rose rongé par l’érosion

Il est avec ces arbres effilés

qui flambent un soir d’hiver

Il se dérobe à notre vue    notre vie

sans cesse soumise à conditions

Il se niche sur la ligne d’horizon

avec le chien battu

Il protège nos morts avec des feuillages

de mots que personne n’a jamais entendus

Il est là   il nous parle depuis l’inconnu

Sa confiance surplombe chacun de nos actes

Il entrouvre nos regrets    leur offre une rose blanche

– ce pur héritage du coeur

Comment nommer ce qui ne peut se dire ?

Le corps rompu se relève

La peinture converse avec sa genèse

et les jours ne comptent plus

Certains crient au feu

sous la ligne d’ombre

Notre candeur aurait-elle quelque chose à voir

avec l’art de mentir ?  » (p. 68-69)

                                                      —–

Murièle MODÉLY, User le bleu, suivi de Sous la peau – Lithographie de Cendres Lavy, Éditions  Aux cailloux des chemins, 100 pages, septembre 2020.

Une chronique de Marc Wetzel


   « User le bleu » – titre étrange – trouve son sens dans un poème page 25-26. La scène est un métro (chargé) dans lequel une fille pleure à gros sanglots, mais sans gémir ni vouloir déranger. Son désespoir est massif, irrésistible, mais discret (« ses hoquets ravalés ne faisaient aucun bruit »), et humble (elle « respectait » le droit de ses voisins « de jouir, d’être seul »). C’est un raz-de-marée (« on sentait juste les vagues silencieuses ») privé, navré d’avoir lieu, sans issue ni remède. L’auteure, alors – dit le poème – esquisse, en sortant de la voiture, un bref geste de réconfort, s’entend absurdement demander « ça va ? », et ne récolte qu’un regard silencieux. Alors, écrit-elle (p.26), « j’ai ramassé ses yeux pour en user le bleu/ tout le jour au bureau ». 

    Traduction : l’auteure a emporté avec elle (et, sur son lieu de travail, remâché jusqu’au soir) sa miséricorde en échec, sa compassion bredouille. Que veut dire donc « user le bleu » ? Quelque chose comme : comprendre comment et pourquoi une autre personne, soudain, ne peut plus accepter ni assumer ce qu’elle comprend d’elle-même. Derrière le bleu de ces yeux noyés, quoi ? L’essorage d’une grâce, un charme sabordant sa propre vitrine, l’iris ironiquement profond (bleu) d’une mélancolie. Voilà notre poète.

   L’auteure est – tous ses textes ici le disent – une femme vive et précise (d’une troublante et assez souriante acuité), qui travaille dans une administration (entreprise culturelle ?) en subordonnée scrupuleuse et affable, mais d’une rare indépendance (« Je dois écrire ces chefs/ qui ont compté sans moi/ qui ont compté sur moi« , p.31), et, dans sa vie de chair et son destin personnel, d’une dérangeante franchise : Réunionnaise montée en métropole, traitant la couleur de sa peau en « goutte d’encre dans le coeur du buvard » (p.92), décortiquant autour d’elle les blancheurs instituées qu’elle feint de servir, maman conjointe et comblée d’une fille, mais mère célibataire de son oeuvre – la « poésie » comme un enfant qu’elle fait à sa table (p.88-9), ou qui, en tout cas, ne trouve assise et croissance que sur sa planche d’écriture !

  Le titre de l’autre partie (« Sous la peau ») campe, en effet, comme physiologiquement, un rapport à soi inattendu et peu compris. Elle avoue le malentendu page 84 : elle est devant autrui réellement assez preste, organisée, responsable, réactive, bref : évidemment et efficacement sociable pour que, dit-elle, ceux des lecteurs qui la connaissent par ailleurs ne croient tout simplement pas qu’elle soit l’auteure « triste, déprimée, obsessionnelle » qu’elle assure être. Derrière les lèvres lyriques, joyeuses et libres, une « bouche profonde » (p.84) veillerait donc, toute en amertume et ruminations ? La raison de cette distorsion : Murièle Modély voit trop (trop bien, trop souvent, trop rudement) la réalité des vies, alors même qu' »écrire de la poésie passe par l’oeil » (p.82). Sa naturelle intelligence des dysharmonies, couacs et impossibilités croisées du monde humain est si intense, si immédiatement sur le pont, qu’elle décourage bientôt le chant, corrode l’empathie, humilie le sentiment, empoisonne l’espoir. Pour le dire clairement, Modély est aussi cruellement lucide qu’une influenceuse, mais aussi naïvement intègre qu’un ange : une périlleuse et impérieuse noblesse d’âme paraît la priver de toute ressource cynique (parasitant les insuffisances d’autrui) et de toute opportuniste dignité (réclamant des droits qu’elle n’aurait pas d’abord mérité d’obtenir). Cette femme sans illusions n’a nulle envie de se jouer de celles d’autrui. Seules armes qu’elle s’autorise : l’humour (« j’ai ce sourire-là, je dois l’avoir toujours sur moi », p.69), qui permet à son altruisme de supporter l’ingratitude qu’il génère, et la patience (qui voit bien qu’une crise quelconque n’a aucun intérêt à sa propre résolution). Subtilité, sang-froid, résolution – un riche remède de cheval pour lutter contre la pauvreté extérieure, socio-matérielle ! Subtile : souveraine dans l’allusion utile, le rappel suffisant, comme une reine du « Psitt !… » (l’art de ne pas révulser l’attention qu’elle sollicite); maîtresse d’elle-même (riant devant lui – assez vaillamment ! – du nom de la maladie que lui révèle son dermato, p. 10); et bien décidée à décider d’elle-même (à son arrivée, étudiante, en métropole, dans un quatre mètres carrés sans cris ni saveurs, elle s’impose à son plan de vie même. « Je savais que je ne reviendrais pas / qu’il me faudrait creuser de nouvelles empreintes/ qu’il me faudrait trouver de nouvelles phrases et je pleurais … » p.77. Et précise aussitôt après (la part inarticulée de l’âme « pleure », oui, mais l’autre part se relève et ragaillardit à ce qu’elle se dit !) : « je pressentais que tout serait/ beau/ ardent/ et triste à la fois/ que je devrais essayer d’autres peaux/ moi, qui avais la peau noire comme un naevus/ pour pigmenter mes mots » (p.78).

   Voilà une poète juste et décisive. Son secret ? Elle sait lire la bêtise dans le texte (même avec la sienne propre, présente ou passée, pas de quartier, on se dénude) ! Sottement tatouée dans sa jeune et svelte rébellion, elle constate froidement, dans un coin de miroir, que l’ancien lézard du haut-fessier gauche est devenu un « chat obèse », p.16. Elle sait lire la bêtise et sait la dire (tel collègue, ahuri enfermé dans les limbes de lui-même, est parfaitement résumé : « sa bouche pue le sommeil »). Elle sait dire aussi le secret d’en sortir (à un collègue étroit et mesquin, qui ne cesse de vitupérer contre les chefs, tous, selon lui, bavards, hypocrites, insensibles et oisifs – elle fait rétorquer à une stagiaire en reconversion un improbable et imparable : oui, mais eux, « ils lisent » ! p.50). Des sortes de mots d’ordre implicites courent d’ailleurs, salubres et vrais, dans cette prose sobre et vive. Non seulement, oui, la lecture pense; mais aussi : l’authenticité paye. Et même, dans les moments les plus ordinairement difficiles : une inconnue fait une crise d’épilepsie, un canard égaré traverse les rails du tramway, un peuple qui est le nôtre vote « déverser d’un coup sa coulée brune » (p.44), ou : les conditions d’une bonne marche de l’entreprise se révélant d’un coup : (« l’entreprise marche/ tout fonctionne, tout roule/ moi, sur ma chaise à roulettes/ lui, dans sa chaise à roulettes/ l’exécution annuelle de notre ronde labile/ et je ne comprends toujours pas pourquoi/ la bonne marche de tout ce bordel/ nous fait faire du surplace/ comme des bêtes/ dociles/ dans une cage » (p.12-13) – quelque chose d’étonnant est pensé : Dieu nous fait confiance; oui, s’il y a un chef du Tout, nos vaillants (et parfois suicidaires) « surplaces » ont un sens. Et s’il n’y en a pas, l’Intelligence de l’immense Affaire est la nôtre. Usons donc le solitaire bleu de notre Ciel ! Gardons ainsi physiologiquement, dit cette magnifique auteure, « la mer en bouche » :

 « Un jour quelqu’un enlève le sourire gravé

sur ma peau comme une cicatrice

quelqu’un accepte le flou du derme, des termes

mon visage mouvant comme la mer

un jour quelqu’un m’aime

et embrasse au-delà des lèvres

au-delà des dents

jusqu’au plus profond de ma mâchoire

jusqu’à la moelle

quelqu’un voit

ma petite âme

et la lèche

dans le salé d’une larme

dans la sueur sur l’aile d’une narine

dans le flot d’humeurs dans la gorge

un jour quelqu’un m’aime

pour ce que je sécrète » (p.70, La mer en bouche)

                                               ———-

  Nota : Je ne découvre qu’à présent (juillet 2024) l’existence de cette maison d’édition – par sa présence au Festival des Voix Vives de Sète. D’où ma recension bien tardive de ce premier recueil de la collection, paru en septembre 2020. Mais d’autres recueils intéressants ont paru depuis. Signalons le dernier (bon !) volume en date : « D’ordinaires cascades » de Thierry Roquet (Aux cailloux des chemins, donc, mars 2024) – d’un auteur malicieux et tendre, non sans affinités avec le monde de M.M.,  dont voici la page 82 :

« Le téléphone a sonné.

Une voix de femme

a demandé à parler à Albert.

J’ai dit y’a pas d’Albert ici.

Elle a insisté pour parler à Albert.

J’ai répété que c’était une erreur

mais elle a répondu que je mentais

et qu’Albert devait sûrement

se cacher quelque part.

La voix de la femme

est devenue un long sanglot

alors je lui ai juré qu’Albert

était parti de bonne heure

en pensant très fort à elle

qu’il finirait bien par rentrer

qu’il ne fallait surtout pas s’en faire

mais que je devais raccrocher à présent »   

                                                   

Patricio SANCHEZ-ROJAS, Poèmes du bout du monde, Éditions Unicité, 3eme trimestre 2024, 68 pages, 13 €


Patricio SANCHEZ-ROJAS, Poèmes du bout du monde, Éditions Unicité, 3eme trimestre 2024, 68 pages, 13 €


     « Poèmes du bout du monde » est un titre presque ironique : en tout cas pas le programme attendu du baroudeur des lointains, qui part chanter plus loin que tout ce qu’il fera entendre – mais quelqu’un, simplement, de déraciné, qui, où qu’il aille, se sent au bout du monde. L’exil (cette « géographie qui m’arrache« ), c’est en effet la punition du déracinement : on y perd, forcé, sa terre natale avec aussi peu d’avenir et d’espérance qu’on perdrait sa raison, ou se verrait banni de l’esprit ! Même, par chance, accueilli dans le parfait chez-soi des autres, on y est au « bout du monde », comme refoulé aux extrémités de l’ordre, du style de vie et du cosmos familier qu’est pour chacun son pays premier. On a compris que ce « bout » de monde du titre n’est pas un cap à venir vaincre , mais le constat d’une maximale distension, et d’un rejet sans retour. L’étymologie le dit : on est « bouté » hors de notre source de vie, poussé loin du vivable, écarté de l’équilibre natif.

   C’est aussi le contraire du « voyage organisé », de la migration saisonnière du nanti. C’est bien plutôt le voyage de la désorganisation de soi, une croisière en radeau, une sorte de naufrage longitudinal. Patricio Sanchez le dit de multiples façons, en poète. En exil, d’abord, aucune porte n’ouvre plus sur un chez nous, mais seulement sur d’autres portes, qui à leur tour (p.10) … Ou bien : l’exil est « un navire chargé de fantômes et de lucioles » (p.11) – de fantômes parce que ce qui luit là est en réalité déjà mort; de lucioles parce que cela brille sans avoir la force d’éclairer. Ou encore : l’exil est un pays, non de fait, mais de carnet – un territoire qu’on apprivoise (peut-être, et au mieux) à coup de prises de notes, de suggestions, d’élans improvisés (« Ton pays aura à jamais la forme/ D’un cahier où tu inventes la vie« , p.12) : dans ce journal de bord qu’est la vie d’écrivain, c’est le journal qui fait le bord, et le bout de monde qui requiert le journal. Les formules qui suivent sont nettes et cruellement justes : il nous faut noter ce que le pays d’adoption nous fait vivre pour le vivre ! Le rapport natif à soi-même y est devenu illisible par les autochtones (l’exilé sent la vie même de ses entrailles livrée à des inconnus, p.13); tout ce qu’on découvre – même les dauphins de Gibraltar une fois parcourus Atlantique et Pacifique ! – n’offre d’abord que des visages d’emprunt.

  Et surtout : la langue dans laquelle on devra désormais se comprendre soi-même pour être compris, la langue des évidences à venir … doit être apprise ! Même celle des rêves (où l’on revient à ce qui nous comprend) devra muter. Sanchez l’écrit profondément : « Ton langage est semblable à la fenêtre d’un rêve » (p. 16), d’un rêve qui « passe sans savoir où aller » (p.20). Et, à chaque réveil européen, le matin, l’exilé chilien doit repasser une frontière, laissant derrière lui (c’est à dire en lui !) « le colibri, le volcan, l’araucaria » (prestes et touffus comme chiendent de son inconscient) pour sa vie de naturalisé héraultais, où le thym, le chêne vert et la dolomie font leur paisible police. La vie du « naturalisé » ? Celle du passeport depuis lequel on a recommencé sa vie; celle d’une horloge, dont l’heure à jamais décalée qu’elle nous indique nous règle; celle du monde adoptif – qui dicte ses conditions d’appartenance, et vous fait prothèse légale (et non membre natif) de la communauté à laquelle il rive : 

« Ton passeport

une horloge

et le monde » (p.30)

  Etait-il poète avant l’exil ? Des images étonnantes et fortes témoignent d’une sensibilité protéiforme et archaïque : image (p.41) du nuage (polymorphe ou rien, qui doit ne tenir ni à sa forme ni à son coin de ciel ni à sa contribution réglée aux autres pour disposer de son être de nuage); image étrange (p.42) d’une « bouteille de Somalie », placée sur un tableau de François Boisrond, qui dit la greffe risquée, la transplantation improbable, l’assignation baroque à l’ailleurs – et pourtant la sagesse de se faire objet là où la vie nous pose, pourvu que ce soit avec art !  Assimilation poétique, en tout cas, de cet exil, avec une lucidité qui rôde partout, et hante l’espoir même du retour :

« Je sais, par ailleurs,/ que je ne reviendrai plus/ jamais/ avec la même valise,/ Ni avec le même visage,/ ni avec le même regard,/ ni avec les mêmes jambes … » (p.39)

  C’est avouer, merveilleusement, que le retour au natal se fait ou fera, strictement, selon le monde adoptif. Revenant chez lui, c’est un autre – et non lui-même – qui cessera d’y être un étranger. C’est en français (et en Français !) qu’il se saisira là-bas né là-bas, comme le dit une formule paradoxale (puisqu’il est né en 1959 au Chili, et y a grandi à Talca et Valdivia, avant d’être expulsé avec sa famille vers l’Europe en 1977), ludique et infiniment sérieuse :

« car je suis né en France

dans une ville

qu’on appelle Talca,

à deux pas de Valdivia » (p.39)   

   Il y a, dans ce sobre et admirable petit recueil, la conscience d’une tragédie (l’exil  – p.51 – , ce sont les stations d’un Calvaire sous un Dieu auquel on ne croit pas !), comme dans cet aveu :  « Il faudrait qu’un jour prochain/ tu prennes l’avion/ direction Santiago du Chili./ Ta mère décédée doit se dire,/ peut-être, que son plus jeune fils/ est vraiment un ingrat » (p.60), mais la foi en la vérité (qui seule, permet de se dispenser de toutes les autres fois) y est bouleversante, et partageable :

« Pourtant, les cierges de l’église brûlent

et je sens fondre la cire entre mes mains de pierre.

On m’annonce que le pommier est en fleur.

C’est peut-être vrai.

(Mes yeux ne peuvent pas apercevoir cette

géographie qui m’arrache)  » (p.61)   

 

Pierre DANCOT, L’Apparition, Le Taillis Pré, 80 pages, mai 2024, 15€


    Ce recueil (qui est le récit d’une union impossible, et son chant de péremption)  est fait d’une soixantaine de petites proses acérées et comme cliniques – toutes parlant de séduction perdue, d’enfance indépassable et triste, de cérémoniaux intimes et dérangeants, de piétinement lyrique mais fatal – dont voici le modèle :

 « Tu déposeras de vieux chiffons roses sur ma tombe, tu y chanteras les airs que je n’aimais pas, tu pourras faire les cent pas, tricoter une écharpe pour l’hiver, retourner la terre encore et encore. Je serai toujours là. Tu déposeras, à la nuit tombée, un drap blanc sur le marbre. Un jouet d’enfance, ton rouge à lèvres et des bonbons acidulés. Je ne veux pas partir à contre-sens » (p.11)

    Quand « Je » et « Tu » paraissent encore un peu ensemble, normalement liés, ou pouvant vivre en raison l’un de l’autre, c’est – malgré l’évidente force poétique et une très singulière et fine comptabilité des présences et postures -, à peine moins cruel et sombre (comme une fin d’amourette sur un parvis de banque alimentaire) :

  « Je t’attends encore un peu. Tu reviendras peut-être avec un café noir, un morceau de chocolat et quelques fruits rouges. Tes cheveux seront lisses comme le temps. Ton ventre aura la blancheur d’un jour sans fin et moi je compterai tes doigts dans ma bouche. Il n’y aura pas de vent, pas de pluie, pas de soleil. Il n’y aura que toi à la pointe. Tu ne seras plus jamais nue et je ne serai plus jamais. J’accrocherai ton petit tricot jaune à la fenêtre. Tu nous verras peut-être » (p.10)

    « Je te parle seul à seule » dit le poète (p.36), et il s’y tient tout du long. C’est en effet lui seul qui formule ici ce qui arrive (ou n’arrive plus) au couple. Et tout ce qu’on saura de la personne (« Tu ») à laquelle ce recueil (sans cesse) s’adresse, c’est un lieu (Gometra – nommée une fois, au premier texte -, une île ouest-écossaise, dont l’auteur sent n’être pas revenu, car la beauté qu’il y a perdue est restée là-bas « figée dans la bruyère »), un événement capital (l’ouverture, écrit-il sans autre précision, d’une monstruosité jusque-là cachée dans ou par l’enfance), et un verdict ultime terrifiant (« Tu m’auras menti jusque devant notre tombe », p.67) . Le reste est donc la transcription, à la première personne, d’un énigmatique combat (ou débat ?) amoureux, sans aménité ni espoir, alternant constats sèchement dressés (ou promesses plutôt inquiétantes !) de monsieur « Je », et réactions sobrement décrites de madame « Tu », le premier disant encore parfois « nous », la seconde n’étant visiblement pas là pour être consultée ni prendre la parole. En voici trois passages : 

« Je t’attendrai toujours entre les deux arbres morts près de la carrière, je monterai pas à pas jusqu’au jardin de ton enfance, je t’aiderai à oublier les jours de janvier un peu froids. Je nouerai tes cheveux avec des pâquerettes tressées, je ferai les bords de tes pantalons et je nettoierai les taches de peinture sur ton chemisier. Je prierai avec toi les pieds dans l’eau. Je vais mourir tu sais. Je vais étendre ton prénom jusqu’à la fin … » (p.39) 

« Tu mets un petit point bleu sur ma langue, un bout de ciel tendre, une vie entière avec tes cheveux longs, tes grimaces d’enfant, de la lavande à nos pieds, tu mets un canon scié sous mon crâne, une mâchoire infernale, une graisse folle, tu mets des femmes éteintes entre mes doigts pour oublier et je n’oublie rien. Je remets toute mon existence entre tes hanches et notre murmure encore vivant » (p.45)

« Tout va finir dans de grands éclats de silence. Nous aurons la bouche vide. Sur nos lèvres se disputeront nos derniers adieux. Nous serons à sec de nos corps, à sec d’amour. Tout va finir entre moi et mon dernier souvenir » (p.55) 

   « Je » remonte pour deux dans leur passé (il se fait, explicitement, étrangement pélerin de son enfance à elle !), et « Tu » lui laisse sonner leur glas sans avis décisif, ni même émotion particulière. La tonalité générale est donc un appel amoureux, une demande encore ardente de protection et de reconnaissance – une sorte d’ode pénible (détaillant ses propres difficultés, arpentant les nombreux malentendus, posant d’impérieuses et décourageantes conditions) à une présence tutélaire, à une sorte de providence égarée, dont on réclame retour, maintien ou assistance. Mais la constante fécondité des images et la vive tension des suppliques (comme on vient de les lire) n’y feront pas grand-chose : l’affaire semble pliée. La déesse invoquée s’en lave plutôt les mains, comme une fée passant à autre chose; l’avenir du « nous » ne se raconte en tout cas plus d’histoires. Doit-on dès lors voir en ce livre (bref, mais riche; étonnamment pensé et remarquablement écrit) le simple destin – fâcheux – d’une romance, muni d’un titre ironique ou contrefactuel, cette « Apparition » n’étant que celle de la fin (la fin d’un « nous » !), elle-même sanctionnant la fin de l’apparition première (de l’événement de surgissement originaire) d’une femme aimée, mieux connue parfois que soi-même, et quittée (ou plutôt nous quittant – géographiquement, du moins) à Gometra, dans la lande à cerfs et le basalte d’une île des Hébrides ?

   Apparition, c’est – ordinairement – rencontre inattendue, révélation visuelle de ce qui survient tout à coup (pour le meilleur comme pour le pire, ou pour les deux : l’Ange de l’Annonciation pour Marie, la Statue du Commandeur pour Dom Juan, le spectre de Banquo pour Macbeth …). Une actualisation soudaine, qui modifie l’équilibre des forces avec l’ordre des présences – qu’on attend sans la connaître, mais peut-être déjà préparé à la reconnaître (comme les deux premiers actes du Tartuffe nous concoctent admirablement l’arrivée de l’Hypocrite au début du troisième ). On s’en frotte les yeux (craignant berlue), mais s’en berce l’âme (c’est comme l’intervention d’un autre monde en celui-ci, qu’on a joie – même inquiète – d’intercepter), et s’en nourrit l’esprit (l’apparition apporte des nouvelles que ni la nature ni l’histoire ordinaire ne sauraient donner, vient fournir avertissements, conseils ou prévisions d’une rare ou merveilleuse acuité, change en tout cas la donne de ce qu’on était !). Qui ou quoi donc apparaît en ce livre de rupture et abandon ? Car le départ et le deuil ont beau figurer plutôt une Disparition, une sortie d’histoire vécue, une séparation de besoins mutuels, les indices d’une révélation implicite, d’une « épiphanie » (c’est le mot grec que le latin apparitio traduisait, je crois) sous-jacente sont là. D’abord le complet mutisme de la femme ici (de « Tu ») rappelle celui qu’ont souvent les spectres de théâtre pour montrer leur différence, comme s’ils s’exprimaient autrement que par voix spatiale et communs échos. Ensuite (puisque, sauf erreur, on ne retrouve pas hors de son titre la moindre mention d’une apparition en ce recueil), elle est peut-être ici comme contre-indiquée, comme ce qu’on ne désire plus avoir ou emprunter, comme une présence-piège qu’on veut exorciser : étrangement, le latin « apparitio », qui désigne logiquement la claire manifestation de quelque chose ou de quelqu’un, a pour second sens l’obéissance, la soumission, le fait de se tenir servilement aux côtés de quelqu’un pour seconder ses ordres – comme « l’appariteur » éxécute ceux d’un magistrat – dénonçant ainsi une dépendance, une addiction à un éclat de présence qui pré-empte nos services et submerge l’attention qu’il mobilise. L’apparition est alors un tourment, en tout cas un service tourmenté de présence d’autrui, car elle est comme une offre de réalité peu déclinable, dont la recevabilité s’impose sans précautions ni nuances. C’est là, enfin, qu’on se rappelle le mauvais côté de l’apparition (son versant cancre ou faussaire), comme un miracle truqué, un prodige abusif, en tout cas quelque chose rendant crédule et désarmé. Le philosophe Alain (dans la première partie des Dieux de 1933) montre bien le versant régressif des « apparitions », car elles ramènent à un état infantile de la perception, lorsque le petit d’homme, ne pouvant encore se déplacer lui-même, ni vérifier seul la réalité de ce qu’il voit, est porté (par d’autres !) de spectacle en spectacle, dans une passive fascination, entrecoupée d’endormissements soudains qui rompent un peu plus la possible vigilance, y voyant encore mal ou trop – c’est à dire plus qu’il ne pourrait en juger, assimiler ni nuancer. Apparitions qui imposent alors leur propre scénario décousu, précaire ou décevant (et font douter, à proportion, de la consistance et de la lucidité des apparitions « sacrées » et adultes !) : un poète – qui est toujours au moins une sensibilité blessée, parfois auto-mutilée, mûre au moins dans ses cicatrices – le sait bien ! 

    C’est pourquoi son titre change tout, peut-être, au sens à donner à ce récit heurté et poignant. Une apparition se fait de chair à chair (même quand le sacré apparaît à un animal, comme l’ange faisant obstacle à l’âne de Balaam pour détourner son maître – qui ne veut rien voir ni accepter – de sa propre fuite de l’Injonction divine, c’est bien la sensori-motricité charnelle de l’âne qui est ciblée et sollicitée), exactement comme a lieu la première rencontre maternelle du monde par le nourrisson, qui ne s’instruit des choses que par la partiale et aveuglante vie des chairs ! L’objectivité est donc toujours gagnée, non par, mais sur une Apparition ! Apparition est événement toujours intéressant, manifeste, clair, décisif – mais toujours aussi unilatéral, imprévisible, peu distinct et irréversible (Pierre Dancot le formule formidablement page 50, « Tu me laisses au milieu d’un jour qui ne me connaît pas », tout le paragraphe mérite d’ailleurs notre – émue – attention 🙂

  « Tu me laisses au milieu du monde. Ma peau ne résistera pas à la nuit froide. Je n’ai aucune langue pour lécher les os rougis, aucun feu pour éteindre le silence qui rampe entre tes jambes. Tu me laisses au milieu d’un monde qui ne me connaît pas » 

   Le contenu du livre (me) reste pourtant mystérieux. Quelque chose y paraît explicitement bloqué, n’embrayant pas sur une (possible ?) issue (« la révolution de ton coeur autour de mon coeur« , p.33, ne prétend pas au dynamisme libérateur, et convient n’avancer qu’en tournant en rond) et même ouvertement régressif – quand l’auteur nomme souvent le lait, le ventre, la pomme, la mie, le lèchement de langue, la tiédeur, la paume, l’orange sanguine et la rosée …, il ne mime certes pas les convictions héroïques et les martiales bravades, semblant même ravi de l’incertitude où il se, et nous, laisse ! Mais, quelle que soit la visée véritable de l’auteur (littéralement nous dégoûter d’une Apparition qui prétend à tort suffire et n’est venue flatter que nos préjugés ou hantises, ou, à l’inverse, nous faire simplement – et profondément – comprendre qu’il n’y a d’amour vécu qu’aux conditions de ce qu’on aime, et non aux nôtres, et que nous n’avons aucunement à nous apparaître à nous-même, complaisamment, dans ce qui nous fascine), ce recueil, dense, cruel et subtil, est une leçon de présence qu’on n’oublie plus, d’un écrivain malheureux et inspiré.  

  « J’aperçois ses os dressés et la douleur de la veille. J’aperçois les grilles rouillées et les natures mortes. J’aperçois au loin » (p.59)

Alexandre LECOULTRE – Le vent vous embrasse mais jamais ne reste – Préface de Cécile A. Holdban, Editions La Veilleuse (Suisse), 64 pages, mars 2024, 15€


« je ne vous aime plus

nous murmure le ciel

je ne vous aime plus

car vous avez trahi

de la palpitante parole

le moindre battement

je ne vous aime plus

et quoique cosmonautes

vous flotterez au fond

des galaxies miraculeuses

même celles qui flamboient

à la surface des océans

vous ne saurez rien

et ne pourrez le dire

vous serez pour toujours

attachés à cet invisible mât

et le chant que vous entendrez

sera la solitude même

votre voix et rien d’autre » (p.43) 

Cécile Holdban l’énonce d’entrée, avec une grande fidélité à la tonalité de ce petit livre : pas besoin d’aventure pour se renouveler, pas besoin de circonstances exceptionnelles pour organiser de « naître à soi » (la vie quotidienne y est cadre suffisant). Pas même besoin de grandes phrases murmurées lors de dilemmes grandioses (même à minces inflexions, à contrastes modérés, à discrète insistance, « en mode mineur », donc, une insolente confiance fait l’affaire, et parvient – seul devoir d’un poète, dit-elle, à « donner forme aux évidences invisibles ») pour se parler vrai. Le ton (honnête), le style (sobre), l’attention (jurée), font qu’une liberté intelligente erre contagieusement dans le langage. On ne changera pas la vérité présente, mais ce qu’on fait être change la vérité dont on disposera plus tard. La poésie change l’eau même dans laquelle elle se noie !

 « Le vent vous embrasse », mais ne vous enlace jamais (explique le titre du recueil) et les intertitres de la couverture le précisent : le temps est une « haie », qui vous nargue et parfois vous excite, ou même motive – mais jamais ne vous guide ni apaise. Et si « le vent vous embrasse mais jamais ne reste », il y a, à l’inverse, ce quelque chose (qu’on est sans y penser jamais) – qui toujours reste, mais ne se laisse jamais étreindre : notre corps, le corps propre de chacun, qui fait toujours et exclusivement ce qu’il peut, lui, au milieu de consciences qui font ou non ce qu’elles doivent, comprennent ou non ce qu’elles se veulent, imaginent ou non ce qui les pousse ou retient. Le corps en sentinelle multi-fonctions, en témoin snobé, en miracle anonyme. Car c’est bien d’abord l’urbaine poésie d’un organisme qui à la fois hante, compose et conditionne ce recueil. Comme le montre le premier poème : le poète y est un corps ayant dans la bouche un demi-biscuit (qui y « croustille »), et l’autre partie attend dans sa main – qui tient elle-même le papier d’emballage. Plaisir simple, bref, usuel, restreint, de mâcher sa friandise – qui aussitôt se dessille lui-même :  « les yeux il est temps/ de les ouvrir/ et maintenant quoi »  (p.17). L’inventaire de possible vérité d’une vie est lancé. Le coeur secret et banal de la « vie quotidienne » est ce vivant quotidien qu’est notre corps ! Voici alors ce qui lui arrive.

Après avoir aimanté nos regards, les nouvelles du journal accueillent nos épluchures de patates (p.36). Ou bien (p.22) : dans le même parc public où des enfants rigolards jettent des graviers dans la lumière, l’ivrogne du banc berce son eau-de-vie. Ou bien : l’insomniaque sain de corps et d’esprit pense au sommeil des malades (p.45). C’est l’existence quotidienne : celle des coïncidences (de croisées de sorts qui n’ont rien à se dire), des suites logiques (le train-train passe à son autre chose, on récolte ce que d’autres sèment, ou tombe dans ce qui se creuse), des malentendus (quelqu’un sourit à ce qui est dans notre dos, se plaint à nous du chien d’un autre ou admire nos lunettes). Ce sont les heures du jour comme elles se peuvent (de guingois, de justesse, à l’estime) les unes les autres. C’est l’empire des maux moyens (peu d’aveugles, tout de même, en fauteuil; peu d’abrutis réellement humiliés; peu de noctambules avec cela constamment harcelés) et celui du service minimum des égards et des vertus. La quotidienneté, c’est la régularité sans règles, la prose sans écriture, la trivialité sans malice – c’est la vie comme personne ne la rêve, et comme tout le monde se la pardonne. Et c’est la sorte de guéguerre civile à laquelle même les lâches et paresseux consentent, parce que la paix des cimetières n’est l’éternité de plus personne. 

Alexandre Lecoultre nous observe donc, amusé mais courtois, tendre mais exigeant : il est comme un répétiteur (psycho-social) de la présence juste. Il fait voir de nous (urbains, donc engloutis ; anonymes, donc indépendants ; coordonnés, donc prudents) de quoi nous faire tirer leçons : c’est comme un « regardez-vous plutôt ! » discret (Lecoultre n’est pas un adjudant de la « vie bonne », venu bruyamment bousculer nos manquements !) et sans mépris (redevenir respectable dépend de nous, son texte nous offre comme une marge où trouver pause de comprendre et intervalle de ressaisie). Par exemple (p.38), nous nous moquons volontiers des égarés, des hystériques, des esseulés, des naïfs  qui, tous, cherchent un peu fiévreusement la présence des autres – mais nous-mêmes (les avisés, les malins, les distanciés) – qui surjouons l’autonomie et la zénitude , sommes-nous si sûrs et si fiers des interlocuteurs que nous cachons en nous, auxquels, sans répit, honte ni hésitation, nous confions mesquinement nos dépits et nos griefs ? Ou bien, insomniaques (p.45), nous nous aidons de penser aux plus malheureux que nous, mais ferons aussitôt le malheureux tour de ceux qui pensent en retour à nous ! Le troupeau de ceux qui réellement se soucient de nous est donc vite compté, et l’oeil isolé dans la nuit restera ouvert ! Ou encore, l’envie d’ailleurs inconditionnels se dégrise sur l’idée que : où qu’on irait se perdre, il faudra pouvoir d’abord et toujours y respirer (p.31). Les fougueuses et fantaisistes visites de catacombes, surenchères d’apnées sublimes ou explorations de coffre-forts n’offrent guère « chevilles » à nos « jambes »! Décidément (p.32), notre écriture réelle de la vie quotidienne se signale par son contenu (la consternante caravane de « listes de courses », « factures » et « cartes de voeux » que nous affrêtons dans notre désert de sens), sa gestuelle (la mine de crayon qui « s’use » dans la routine ou « pète entre les doigts » dans l’urgence), et même la banalité de ses intermittences (« encore moi ! », constate d’abord tout réveil lucide, et « que la vie continue ! » – page 33 – ânonne surtout toute sincère prière). C’est l’humour un peu décourageant d’un « Et si tout était autre ? » (p.35) quand on vient justement de faire le point le plus exact, complet et décisif sur une situation donnée ! Ou l’ironie d’un Pantagruel de dînette, découvrant, sous le faste de ses aises, que « le lit est aussi large/ qu’une boîte d’allumettes » (p.40).

 Voici un auteur à la fois doux et incisif, pacifique et subtil, indulgent (qui sait nos libertés désorientées) et pourtant sévère (qui les appelle à ne compter que sur elles-mêmes pour se ré-orienter !), dont l’oeuvre avance et étonnera. Un ton qui n’est déjà qu’à lui (singulier croisement de T.S.Eliot et Jules Renard), et qui résonne juste et aigu – comme sonnerait un réveil de rêveries ! Un extrait (où l’on est dissuadé de pinailler, et convié à cesser de peser solennellement – et grotesquement – le seul verso des choses !) le dit assez, un peu énigmatiquement, et très bien :

« si je ferme les yeux

c’est pour mieux voir

au travers des jours

drôles de bonshommes

bourrés de paille

les vides les ombres

une ligne à suivre

entre les pièces

mal raccordées

la veste fera l’hiver

ou pas s’il est long

se demande la ligne

en suivant la veste

qui s’enlève et se met

et si de hasard le ciel

nous prête ses couleurs

laissons-les couler

qu’on sache au moins

où est l’envers

où est l’endroit » (p.44)