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Antoine Wauters, Mahmoud ou la montée des eaux, Editions Verdier ( 139 pages-15,20€) Août 2021

Une chronique de Nadine Doyen

Antoine Wauters, Mahmoud ou la montée des eaux, Editions Verdier ( 139 pages-15,20€) Août 2021

    

             PRIX WEPLER   & PRIX MARGUERITE DURAS

Antoine Wauters a choisi la forme du poème en vers libre pour son récit, qui rappelle celle de Charlotte par David Foenkinos.  Il déroule en 18 chapitres un monologue dans lequel le vieil Elmachi  Mahmoud décrit son quotidien, relate son passé, fait resurgir l’époque où le lac, le barrage n’avait pas encore englouti les lieux de son enfance.

Certains titres poétiques sont énigmatiques et attisent notre curiosité comme  « Feuilles d’abricotier », « Bleue comme la lumière du sentier aux mûres ». Ne soyez pas déroutés par la présentation de ce texte, cette écriture poétique est un ravissement. L’auteur belge explique dans un entretien pourquoi il privilégie cette forme narrative : le monologue c’est l’art de penser long. 

Pour décor, les champs de pastèques, concombres, des fleurs de safran, le barrage de Tabqa en Syrie, inauguré en 1973 par Hafez el-Assad, le lac éponyme. Le contexte politique est rappelé : La Syrie a perdu son Président. À l’annonce de sa disparition, «  tout le monde pleurait. La foule finit par aimer ceux qui la tyrannisent ». La mort accidentelle du fils aîné Bassel porte «  aux commandes » son fils Bachar qui a dû quitter ses études d’ophtalmologie à Londres. En filigrane l’histoire de son pays défile ( le massacre de Hama). Antoine Wauters rappelle le printemps arabe qui mena à «  une vaste tente funéraire ».

Le vieillard Mahmoud vogue sur le barrage, à bord de «  sa tartelette de bois qui se dandine ». On le prend pour un fou, alors qu’il confie se sentir bien sur sa barque  en bois de pin, à coque bleue. L’écrivain interroge sur la pérennité de ce barrage dont la construction avait entraîné des fouilles, exhumant de multiples vestiges, sous prétexte de sauver le patrimoine. Ne risque-t-il pas d’être détruit par les bombes?

On partage le quotidien d’Elmachi, ses habitudes matinales:  « amasser, empiler des pierres » sur lesquelles il dépose des tartines sous cellophane : « du pain au concombre avec une pointe de sel et d’huile d’olive », qu’il doit protéger des mouettes. Pourquoi ce rituel puisqu’il ne les mange pas ? Les vivres, les cigarettes, c’est son ami Badr qui lui fournit, mais il maigrit, « sa peau saigne à l’endroit du grain de beauté ». Il pousse une balancelle fixée à « un vieux chêne blessé par des balles anciennes ». Dans son cabanon, il s’isole pour écrire, lui le poète dont les livres se vendaient « volaient par les airs » pour arriver aux « plus prestigieuses librairies ».

Muni de son masque, de son tuba, il plonge afin de retrouver ce qui est noyé, a été submergé: sa maison d’enfance, l’école où il a enseigné, le café Farah, le minaret et la mosquée. Tous ses souvenirs gisent sous les eaux. Mais dans ce lac, il ne rencontre que des déchets, des algues, parfois pire quand « les  fichus ciseaux » ont décapité un être innocent. ( à qui il offre une sépulture décente). Il lui arrive de sauver un papillon, un chien blessé et délivre même une femme violée en égorgeant son persécuteur, «  avec douceur » ! Cette veuve relate les rêves de son mari qui ne voulait pas de cette Raqqa où «  les stylos et le papier sont interdits ».

Sur sa barque qui danse au milieu de l’eau, il égraine une grenade. Il décrit  avec poésie ce qu’il voit : les grenouilles aux «  doigts écartés, aux «  ventres blonds et roses qui le regardent comme scotchés à l’écran de lumière », créée par les « couloirs verts et or » de sa lampe torche. Il retrace son début de carrière comme professeur, son coup de foudre pour Leila-de-la-montagne dont il brosse un portrait amoureux. Passage poignant quand il rend hommage à celle qui a perdu la vie en couches avec leur fille.

A 40 ans, il s’est enfui, après avoir pris le temps de se justifier auprès de ses élèves, lui qui ne supportait plus « la corruption et l’ivresse du pouvoir du Président ». Puis, l’homme, tendre, apostrophe Sarah, la deuxième femme à qui «  il n’a pas su dire combien il l’a aimée», friande de poètes russes, qui repose sous un prunier.

Il évoque leur séjour à Paris ( de l’été 1987 à l’automne 90) où il dédicaçait ses livres, leurs enfants «  qui ont pris les armes » , partis se battre aux quatre coins du pays. Il se remémore les trois ans passés en prison, torturé, contraint d’écrire «  des choses prorégime », pour avoir « dévié de la route des cases du parti ». Période où ses poèmes se sont fixés dans « le huis clos de ses pensées ». N’est-ce pas la poésie qui l’a aidé à tenir debout, à lui éviter le suicide ? Une absence qui laisse des stigmates.

Il remonte jusqu’à son enfance, il convoque « Mahmoud des prairies », ses parents, Mounir et son troupeau. La voix de Sarah se fait également entendre pour glorifier son amour mais aussi pour relater l’agression tragique dont elle fut victime. Sont abordés les thèmes de la perte d’un enfant ( « on ne peut plus avoir un buisson de lumière dans le coeur »), de l’absence, de la vieillesse, du sens de la guerre.

En vieux sage, Mahmoud contemple la nature et sait s’émerveiller devant «  un brin d’herbe, l’architecture d’une fleur, la perfection de ses pétales ». Il se plaît à observer « un scarabée courant se réfugier dans l’espace clos d’une pomme de pin », à converser avec le pin, à contempler « une gerboise qui fuse loin des rochers » ou encore l’envol d’un cortège d’ outardes. 

Scènes hélas troublées par le sifflement des balles, les sirènes, les combats, les avions. L’écrivain poète fascine par son art de faire côtoyer gravité et poésie, par ses images : la main du vieil homme  «  scrute l’horizon  comme un voilier secoué par le doute ». Il sait titiller nos sens par les saveurs (« baklava », « yalanji », «  dibs fléfleh », sorbets aux fruits, boisson d’arak)  par les odeurs qui traversent ce récit : « odeur d’if et de bois fumé », odeurs d’anis, de thé noir, « parfum de Sarah-de-son coeur », mais aussi l’odeur de la liberté et le parfum unique d’une maison.  

L’écrivain belge excelle dans la variété du style employé : lyrique ,vocatif, poétique, anaphorique dans le chapitre final (« J’ignore »). Il recourt aux points de suspension pour éviter de décrire une scène insoutenable ou à l’oxymore. On le devine autant amoureux des mots que Mahmoud : « Les mots comme des filets à papillons pour les causes perdues », « L’écriture comme une barque entre mémoire et oubli ». L’écriture pour consigner cette vie où « malheur et joie se sont mêlés ».

Antoine Wauters  brosse un magnifique et émouvant portrait de « Mahmoud des eaux et des regrets ». Les confessions de ce vieux sage, qui retombe parfois en enfance, tant il est déboussolé, seul, forment un ensemble poignant et poétique, rempli de peur, de rage, de chagrin, noyé dans la nostalgie, les larmes sur fond de guerre en Syrie. Un auteur qui gagne à être lu, une plume qui monte.

Dernière parution : Le musée des contradictions, aux éditions du Sous-sol.

Le bulletin d’humeur de Jean-Claude Vantroyen, intitulé «  Chacun chez soi », publié dans le Soir du 26- 27 mars 2022 interpelle.  On y apprend que le comité de lecture des éditions Penguin Random house ne  publiera pas le roman d’Antoine Wauters  malgré l’enthousiasme de l’éditrice. « Un européen blanc ne peut se mettre dans la tête d’un Syrien et parler pour lui », ce qui rappelle la polémique autour de l’Américaine noire Amanda Gorman concernant sa traduction. Et de conclure «  le wokisme fait des ravages idiots ».

© Nadine Doyen