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Lyliane Mosca, Le jardin secret de Violette – (20€ -313 pages) ; Les presses de la Cité, Collection Terres de France – Mars 2021

Chronique de Nadine Doyen

Lyliane Mosca, Le jardin secret de Violette – (20€ -313 pages) ; Les presses de la Cité, Collection Terres de France – Mars 2021


Avez-vous entendu parler de ces femmes originaires du Morvan qui  montaient à la capitale pour aller « en nourriture » en 1885-1886 ?  

Lyliane Mosca revisite ce fait historique et relate le destin de Violette.

Au début du récit, Violette,18 ans, enceinte de sept mois, vit telle une Pénélope : elle espère le retour de son mari Bertin, qui se loue comme galvacher pour faire bouillir la marmite. Un homme porté sur la bouteille, qui ne veut plus trimer ainsi, et caresse une idée pour sa femme, toute jeune maman. Celle-ci devine ses intentions, ose répondre non et pourtant elle va bien être obligée de se lancer dans cette aventure, pleine de remords de laisser sa fille « pour allaiter un autre enfant ». On peut deviner le sacrifice, l’abnégation que cela demande.

Un roman qui oppose deux milieux sociaux : celui de Violette dont la masure laisse passer la bise lors des hivers rigoureux de l’époque, des siens qui vivent chichement et ceux des bourgeois comme la famille qui la reçoit et où elle découvre le luxe du cabinet de toilette, d’un lit immense.

L’écrivaine montre le poids de la tradition : les cheveux cachés sous une coiffe de batiste, alors que Violette rêve de sortir « en cheveux »comme les Parisiennes.

Contraste également entre la vie rurale du Morvan, « région sauvage, repliée sur elle-même », « pays vert au climat rude », à Bazoches, à Lormes et celle de la capitale traversée par les calèches et fiacres où Violette fréquente les grands magasins afin de s’habiller de façon raffinée selon le désir de sa patronne.

Cette dernière est intriguée et s’interroge, qui est cet homme qui  envoie des fleurs à la nourrice du train ?

Violette s’intègre vite dans le microcosme des employés au point de préférer prendre les repas avec eux plutôt que seule dans sa chambre. Adoptée par ce groupe de domestiques, elle est même conviée à l’anniversaire de Francine, la cuisinière. Ne va-t-elle prendre goût à son quotidien douillet, aux mets raffinés ?

Sa curiosité sera éveillée par une chambre fermée, mais elle a compris qu’un secret y était associé. C’est Lambert de Brissac qui le lèvera, ayant besoin doublement de nounou, lors des vacances à La Baule.

Mais elle panique quand Pierre refuse de boire son lait, prend l’initiative (en l’absence des parents) de faire appel à cet homme providentiel, croisé dans le train, le médecin Zacharie Mayer.

Tous deux sont troublés de se revoir dans ces circonstances. Le hasard les fera se rencontrer de nouveau lorsque la nounou promène Pierre, Zacharie fréquentant une librairie devant laquelle elle passe régulièrement. Nouvelle confusion de sentiments d’autant qu’elle accepte l’invitation du médecin, dans la quarantaine alors qu’elle n’a que 19 ans. Leur culture ne paraît pas un fossé, Violette est une jeune femme qui lit, désireuse d’apprendre, qui est sensible à la musique jouée par sa patronne, même si elle ignore tout sur Chopin. Violette espère secrètement une prochaine rencontre après 3 mois de silence. Elle est habitée par cet homme si délicat à l’opposé de son rustre mari, au point d’y songer la nuit, de convoquer sa voix, son visage, son sourire et pourtant elle se morigène.

Une amitié amoureuse se tisse au fil de leurs rencontres, Violette avoue être heureuse aux côtés de Zacharie, qui voit en elle « une sensibilité de poète ». Mais la gouvernante, au coeur sec, jalouse de la nourrice lui fait du tort. Cette dernière victime de ragots, accumule et encaisse humiliations et déceptions.

D’autre part, elle a « l’impression que ses sentiments pour son conjoint se fanent au rythme de ses lettres sans âme », courrier que ses maîtres lisent avant.

Ne dévoilons pas comment cet amour courtois va évoluer d’autant que Violette renonce à une rencontre, pensant/subodorant avoir été trahie. Mais pour venir en aide à son amie Clémence qui risque une infection, elle se résout à joindre  le médecin du train,« celui qui est une lumière dans son jardin secret ».

Les nouvelles de Bertin sont rares et hélas parfois porteuses de malheur, comme l’annonce de la  disparition de la mère de Violette, celle-ci peine à cacher sa douleur, mais fait bonne figure devant les Brissac. Elle est en plus taraudée à l’idée de prolonger de 6 mois son emploi, craignant que sa fille chérie Alexine la rejette et déçue du peu de reconnaissance de son mari malgré les mandats envoyés.

Lyliane Mosca explore le lien de la sororité, montrant que « le malheur réunit parfois plus que le bonheur », lors du drame qui s’abat sur leur famille (décès accidentel de son beau-frère). « Il n’existe pas de mots pour exprimer sa compassion ». Confier le bébé à sa sœur Célie, pour Violette,  cela avait nécessité une totale confiance, mais elle avait espéré que le sourire de sa fille mettrait du soleil dans le coeur de la jeune veuve éplorée. Elle aura de quoi déchanter à son retour, surtout que les potins sont vite colportés entre lavandières.

Après la révélation de la langue de vipère au lavoir, les soupçons qui habitaient la nounou morvandelle deviennent réalité. La voir confrontée à tant de tourments, d’épreuves, et enfin de trahisons, elle qui a fait montre de droiture, de loyauté, de perspicacité et de bon sens, qui a économisé,  bouleverse profondément  le lecteur et force l’admiration.

A travers Colombe, la nièce autiste de Madame Brissac, est abordé le thème de la différence. Grâce à sa finesse Violette a su débusquer la sensibilité artistique, l’oreille musicale de l’adolescente orpheline que sa famille a longtemps cachée.

L’écrivaine décrypte le maelstrom qui taraude Violette, cette culpabilité qui la ronge, pensant à sa fille Alexine, (qui va certainement trop s’attacher à sa sœur), s’inquiétant (à tort!) pour son époux car le métier de flotteur est épuisant.

En filigrane, la journaliste auboise rappelle d’ailleurs cette activité florissante depuis le seizième siècle et qui a employé les maris des deux soeurs : le flottage du bois jusqu’au quai de Bercy pour assurer le chauffage des Parisiens.

La littérature et la musique sont mises à l’honneur : Violette lit Maupassant, Sand, reçoit des livres et se fera lectrice auprès de son dernier employeur.

Lyliane Mosca signe un roman prenant et émouvant, à l’écriture fluide,qui met en scène une héroïne écartelée entre deux amours, un vrai dilemme qui chamboule son destin. N’a-t-elle pas droit enfin à une vie sereine, apaisée après tous ses tourments ? 

L’épilogue nous le laisse heureusement subodorer. Après avoir été témoin de cette lutte intérieure entre raison et coeur, on aurait envie de partager ce précieux message de  Susanna Tamaro :« Va où ton coeur te porte »

© Nadine Doyen

Lyliane Mosca, La Vie rêvée de Gabrielle, Muse des Renoir, Terres de France, Presses de la Cité, Mars 2018 (21 € 364 pages)

Chronique de Nadine Doyen

Lyliane Mosca, La Vie rêvée de Gabrielle, Muse des Renoir
Terres de France, Presses de la Cité, Mars 2018 (21 € 364 pages)


L’année 2019 met les Renoir à l’honneur. Elle marque le centenaire de la disparition du peintre Pierre-Auguste Renoir mais aussi les soixante ans de la mort de Gabrielle, modèle favori du peintre. Qui était-elle ?

Dans son  passionnant roman, Lyliane Mosca nous invite à découvrir son parcours depuis son enfance dans le joli village aubois d’Essoyes.

Récit étayé par des écrits de Bernard Pharisien, son petit-neveu, disparu en 2018.

Le récit débute l’été 1894, quand la jeune Gabrielle (16 ans), qui vient d’être embauchée au service des Renoir, monte à Paris. On l’accompagne pour son premier voyage en train, puis dans son installation dans la famille du peintre.

On la suit arpentant le quartier de Montmartre, le Maquis. L’appréhension qui l’habitait s’est vite dissipée, s’adaptant facilement au mode de vie de l’artiste. Elle aura le double rôle de bonne et de nounou, à la naissance de Jean.

Elle apparaît délurée, effrontée, ne manquant pas de toupet. Elle va inspirer le peintre qui la fait poser avec son tout jeune fils, au point que son épouse la jalouse. Jean ne quitte pas sa « Bibon » d’une semelle. Celle-ci drape d’une tendresse infinie le père et le fils.

Sa cote est en hausse, les marchands d’art lui rendent visite.

Lyliane Mosca sait aiguiser notre curiosité quand elle nous montre Gabrielle surprenant Auguste en train d’écrire des lettres à un(e) destinataire inconnu(e), et surtout à l’insu de sa femme Aline. De plus il semble enclin à révéler son secret à son gracieux modèle, qui reconnaît éprouver une certaine attirance pour son « patron ». Toutefois Gabrielle découvre que Marie Maliverney, elle, sait, puisque chargée de poster ce mystérieux courrier. Va-t-elle réussir à percer le secret ?

Plusieurs lieux sont associés aux Renoir. A Paris, il y a eu d’abord l’appartement du château des Brouillards, à Montmartre, puis un appartement Rue de La Rochefoucauld. A la campagne, la maison louée à Essoyes avant l’acquisition d’une propriété qui comprendra l’atelier Renoir. Ce qui lui permet de s’enivrer de la « nature luxuriante : « les vignes rousses à l’automne, les reflets émeraude de l’Ource » ; de trouver des sources d’inspiration nouvelles et d’autres modèles : les laveuses, les vendangeuses. «  Ses toiles lumineuses laissent filtrer la vie ». Le village recèle des trésors à peindre. Il a de quoi « paysanner ».

Et dans le Sud, un hôtel à Nice puis une villa louée à Magagnosc, et enfin, le domaine Les Collettes à Cagnes-sur-mer. Aline, sa femme, espère que Renoir pourra y soigner ses rhumatismes déformants qui le handicapent de plus en plus dans son travail. A Aix les-Bains, Renoir accepte de suivre une cure, moments de grande complicité avec Gabrielle, qui endosse le rôle de dame de compagnie. Nouveau logement à Saint-Cloud, puis Rue Caulincourt.

Le lecteur navigue donc entre ces divers lieux au fil des pages, au fil des saisons.

On y voit simultanément grandir Jean (qui deviendra le célèbre cinéaste), et vieillir son père qui souffre des ravages de l’âge, de la maladie (polyarthrite). C’est en fauteuil roulant qu’il va peindre in situ, observant « le spectacle vivant », en parfaite communion avec Gabrielle.

La maison d’Essoyes permet de recevoir le beau monde, dont Julie Manet, fille d’artistes. Par elle, Gabrielle va découvrir l’existence d’une certaine « Lise », prénom tabou !

La cohabitation avec la famille Renoir n’est pas sans heurts, sans différends. Renoir entrera dans une colère noire quand il réalise que Gabrielle l’a espionné et vu en bonne compagnie. Il se résout donc à lui confier son secret, ainsi elle sera la troisième personne à le connaître. Cette fois le lien entre Lise et Jeanne est clairement établi.

Gabrielle, en délicatesse avec Aline, l’épouse de Renoir, se retrouve congédiée, déçue de constater le peu de soutien de son patron, avec qui elle s’en entretiendra plus tard. Celui-ci garde ses secrets, rien ne filtre concernant Pierre, cet aspirant peintre, à l’allure bohème que Gabrielle avait rencontré à Montmartre.

Jean accuse le coup de la séparation avec sa nounou, « sa Bibon » adorée, il devient plus capricieux. Par miracle, Gab réapparaît pour son grand bonheur. En effet, Aline, épuisée par sa troisième grossesse, sous la pression de Renoir qui veut finir ses nus, accepte de la réembaucher. Elle endossera en plus le rôle de lectrice particulière et d’infirmière au chevet de son patron qui ,cette fois, lui livre ses derniers secrets. Rebondissement, Aline a tout entendu : se sentant trahie, humiliée, elle congédie ses employées.

Une nouvelle bonne s’occupera du dernier né Claude, les aînés font leurs études. Pierre a embrassé une carrière de comédien. Jean rejoint le corps des dragons. Avant son départ, il avoue son amour à « Ga » et lui vole des baisers, cherche à savoir le degré d’intimité qui la lie à son père. Les rumeurs colportées à ce sujet ne la touchent pas, au contraire elle prend plaisir à entretenir l’ambiguïté.

Gabrielle qui incarne pour Jean « la loyauté, la pureté, la tendresse », finit par réaliser son rêve : rencontrer un artiste, américain, Conrad Slade et même l’épouser après avoir éconduit maints prétendants.

Le destin incroyable de Gabrielle, « la grâce incarnée » que nous relate Lyliane Mosca avec brio, suscite beaucoup d’émotion. C’est en Grèce qu’elle sera informée de la disparition d’Aline Renoir, par une lettre de Marie, dite la Boulangère.

Quant à Renoir, jusqu’à sa mort, il croque de jeunes modèles dont la fascinante Andrée Heuschling, rayonnante de beauté, que son fils Jean épousera.

Ces séances de pose convoquent chez le lecteur qui aurait vu le film « Renoir » de Gilles Bourdos, le sublime décor de ce spot.

A la disparition du peintre, le couple Slade rend visite aux enfants Renoir, Gabrielle tient à effectuer un pèlerinage sur les pas de l’artiste et enquête sur Pierre, persuadée qu’il était un fils caché de son maître.

Le récit s’achève par des dates importantes qui ont jalonné la vie de couple de Gabrielle : la naissance de son fils, Jeannot (à la santé délicate, nécessitant des soins à Berk), son mariage avec Conrad Slade et son départ aux USA.

Le fil avec les Renoir n’est pas rompu pour autant. Retrouvailles fréquentes.

C’est émue aux larmes que Ga prend connaissance de la lettre que Renoir lui avait écrite, lettre retrouvée par Claude. On comprend qu’elle puisse être profondément troublée en lisant cet aveu : « Dieu, que tu m’as manqué !  Merci d’être ce que tu es, tu enjolives tout ce que tu approches».

Ce roman dense présente un double intérêt, il ressuscite Renoir, ainsi que d’autres figures artistiques de l’impressionnisme qu’il reçoit, côtoie (Degas, Monet, Julie Manet, Cézanne, les marchands d’art).

Il rappelle en toile de fond la guerre, qui explique la présence sur le front des fils du peintre mobilisés  pour «  cette saloperie de guerre » d’où ils reviennent blessés.

Lyliane Mosca livre un portrait coruscant de Gabrielle, Muse inspirante pour l’impressionniste et nous fait partager le quotidien de la famille Renoir à Paris, dans la campagne champenoise et dans le Sud. Elle nous invite en filigrane à visiter le musée d’Essoyes, à admirer les tableaux cités dans cet ouvrage, à découvrir ou nous replonger dans les films de Jean, le cinéaste et lire son Pierre-Auguste Renoir, mon père pour retrouver la rayonnante Ga.

L’écrivaine signe une biographie romancée très enrichissante, baignée de lumière, qui met Renoir « l’ouvrier de la peinture » au premier plan.

Quelques dates :

Pierre Auguste Renoir : 1841 – 1919

Aline Charigot , son épouse en 1890: 1859 -1915

Gabrielle Renoir :1878 – 1959

© Nadine Doyen