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Santiago Montobbio, De Infinito Amor, Edition Los Libros de la Frontera, Collection El Bardo, 2021, 38€. 

Une chronique de jean-Luc Breton

Santiago Montobbio, De Infinito Amor, Edition Los Libros de la Frontera, Collection El Bardo, 2021, 38€. 


Ses lecteurs savent à quel point Santiago Montobbio est barcelonais, à quel point sa poésie est imprégnée de l’atmosphère de sa ville, même si l’auteur parvient toujours, et splendidement, à échapper au genre du guide touristique pour nous livrer des impressions de vie. C’est aussi ce qui se produit dans son dernier recueil, De Infinito Amor, mais il s’agit d’une « Barcelone fantomatique », aux rues dépeuplées, celle du confinement strict des mois de mars et avril 2020. L’univers des impressions se réduit à un appartement, à quelques meubles, surtout une armoire qui reflète dans ses glaces la végétation de la cour, des balcons, un arbre qui donne vie et couleur à tout un ensemble d’appartements dans lesquels on observe la vie des autres, comme le personnage du Fenêtre sur cour de Hitchcock, lui aussi confiné et condamné à un type de voyeurisme. 

Il fallait bien donner le sentiment que vivre confiné implique d’une certaine façon qu’on tourne en rond, qu’on répète et qu’on ressasse, mais évidemment, cela n’intéresse personne. Santiago Montobbio nous le dit dès la troisième page : ce qui compte, c’est « ce qui se passe aussi à l’intérieur, qui est là où, en vérité, tout se passe ». Ou plutôt, le poète rejette la dichotomie intérieur/extérieur, et par exemple la croissance de l’arbre dans la cour, qui lui apporte chaque jour de la joie et de la liberté (« plus de feuilles, plus d’arbre »), témoigne du fait fondamental que, dans le contexte mortifère de la pandémie, la vie s’impose « parfaite et impossible à refuser ». Le platane de la cour se fait la référence à laquelle on se doit de revenir sans cesse, un peu comme le chêne d’Orlando chez Virginia Woolf, à la fois dans sa présence physique et dans sa fonction littéraire de source des métaphores. 

Il y en a d’autres, évidemment, la pluie, qui semble avoir été fréquente pendant la période, une orchidée en pot, des oiseaux, moins effarouchés ou qu’on remarque davantage, les pas des enfants à l’étage au-dessus. Le poète vivant avec une mère âgée, inévitablement, la télévision et les journaux s’immiscent dans son quotidien, sous forme de bribes, comme l’article sur le rôle de « moteur de création » (gasolina creativa) du confinement pour les écrivains, accueilli d’un péremptoire et rassurant « Je ne lis pas l’article ». A la niaiserie de la question, une seule réponse est en effet possible, et Santiago Montobbio la donne par anticipation dès la première page, « le danger est nouveau, sauf que c’est le même ». 

Et les solutions sont aussi nouvelles, sauf que ce sont les mêmes. Et, comme le dit Camus, cité dans le recueil, pour un écrivain, elles sont forcément dans la langue. Santiago Montobbio rappelle à plusieurs reprises le premier vers de son poème de 1989 Hôpital des innocents : « La page blanche n’est jamais seulement la page blanche ». Il y a toujours déjà du texte, comme l’individu confiné est forcément toujours l’être qui était là avant le confinement, « sentinelle » nourrie d’images et de mots. 

« Nous avons les mots, j’ai les miens et aussi ceux des autres », nous dit le poète, et De infinito amor en est la preuve pour ainsi dire en action. Le passionné de littérature qu’est Santiago Montobbio lit beaucoup pendant son confinement, surtout des poètes, et on est fasciné de le voir citer et commenter ses lectures, et les faire siennes au point que les termes de l’un ou de l’autre écrivain trouvent naturellement leur chemin dans sa conscience jusqu’à la page blanche du poème suivant, où il utilise les mêmes mots, les mêmes expressions, devenus siens, enrichis du sens donné par d’autres, dans un vrai palimpseste. L’exemple le plus caricatural mais le plus parlant en est la série de poèmes à propos des retransmissions à la télévision des messes des Rameaux et de Pâques depuis Saint-Pierre de Rome, où le discours du pape François en italien et en latin s’inscrit dans l’esprit du poète dans un mélange de ces deux langues et d’espagnol, avec notamment des formulations latines approximatives qui non seulement n’entravent pas la compréhension mais surtout mettent en évidence que ce qui importe au récepteur d’un discours n’est pas sa correction formelle mais le sens qu’il lui donne. « Les langues, les rencontres, les imbrications de la vie en elles […] unies de manière spontanée et naturelle […] vivent ensemble en moi et elles le font aussi dans le texte que j’écris », dit Montobbio par ailleurs.

« Les mots sont des racines », nous dit-il aussi, et ces racines donnent des arbres, vibrants et beaux comme le platane de la cour, et qui vivront bien plus longtemps que n’importe quel humain. Et c’est au fond le seul message vrai que le poète puisse envoyer à ses lecteurs dans une période d’angoisse et de mort, « reprendre la vie là où nous l’avons laissée », comme, dans nos lectures, on marque la page où l’on s’interrompt pour recommencer un peu plus tard au même endroit. 

© Jean-Luc Breton